Avengers : Infinity War, Joe et Anthony Russo

Autoportrait du monstre

L’indulgence dont a bénéficié Avengers 3 laisse pantois. En 19 films, les studios Marvel semblent être parvenus à tamiser leur public à tel point qu’il ne reste plus, dans les critiques qui s’y consacrent, que l’enthousiasme des aficionados ou une sorte de bienveillance indifférente généralisée. Reste ainsi un petit travail de description à effectuer, qui ne serait pas description de l’événement (ce qui occupe souvent de la place dans les textes : dire qu’il y a 24 personnages, évoquer la virtuosité des scénaristes, parler de commerce, annoncer la suite) – mais bien du vide absolu, effectivement pas loin d’être indicible, venu occuper les yeux et les oreilles de centaines de millions de personnes sur Terre.

Vide comme l’est Edimbourg, par exemple : en avril 2017, la capitale se réjouissait d’accueillir le tournage d’un des plus gros blockbusters au monde. Las ! On n’en voit rien. Le Monde & Libé ont même cru y reconnaître Glasgow. Humiliée, Edimbourg n’est en effet ici qu’une arène déserte où frictionner des individus portant des noms de propriétés intellectuelles : ni identifiée visuellement, ni nommée – contrairement à une myriade de planètes sans importance –, sans victimes collatérales ni mouvements de foule un tant soit peu cinégéniques. Pas l’ombre d’un figurant, ni du moindre effort de la part de la production de faire autre chose que d’agiter des pantins célèbres entre les caméras et les extensions de décor gribouillées à l’ordinateur.

On imagine mal les scénaristes faire de l’absence d’habitants dans la capitale écossaise un élément signifiant du film, pourtant celle-ci entre en résonnance avec la quête de l’antagoniste principal, un bodybuilder mauve dont l’objectif est de faire le vide : son malthusianisme pragmatique le pousse à organiser l’extermination de 50% de la population de l’univers. Dans un film dont on vante le trop-plein de personnages, un tel détail interpelle ; et l’on peut se demander si n’est pas cette même tendance à l’autoréflexivité qui a poussé les scénaristes à placer au coeur de l’histoire la quête d’une "pierre d’âme".

Car Avengers Infinity War manque d’âme, précisément : derrière le corps des images enchaînées les unes aux autres, difficile de distinguer quelque chose qui échappe à la nécessité de satisfaire le public aussi rapidement que possible, d’isoler une sensation, un sentiment ou un trait d’esprit qui ne semble pas enfermé dans sa case, et à évacuer juste après son passage. Vertige de se dire que le film fait peut-être de sa vacuité un spectacle, comme lorsque l’un des personnages s’étonne qu’il puisse y avoir un AntMan et un SpiderMan, ou que ce dernier finit l’une de ses répliques par "Ok, ça ne veut rien dire" – alors qu’il était censé expliquer ce qui se passe.

Si les villes terrestres n’ont plus droit à leur nom sur l’écran, contrairement aux tartines de planètes qui défilent, c’est que le réel n’importe plus. Tout lévite, plane, se téléporte, ressuscite ; quant à l’armure d’Iron Man, qui portait bien son nom à l’époque du premier film, quand sa visière faisait CLONG en se rabattant sur son visage, elle ne produit plus aujourd’hui qu’un cliquetis générique de bâton de pluie en recouvrant le corps de Robert Downey Jr comme la cape de Harry Potter ("c’est de la nanotechnologie").

Autoréflexivité du scénario toujours, Thanos, le bodybuilder mauve, s’est en effet emparé de la "pierre de réalité", qui lui permet de faire ce qu’il veut avec les images, y compris transformer deux personnages en armoires à la Dali – rare moment où l’on se dit qu’un animateur a peut-être réussi à laisser remonter une idée originale jusqu’au département marketing. L’espace d’un instant, on s’étonne : mais on voit bien qu’on a tort, que l’objectif n’est pas là, et qu’on nous demande juste de s’en faire pour les personnages, pas de se réjouir du traitement des images, qui ne comptent pas. Il faut voir Stan Lee, créateur de l’univers Marvel, faire ici son traditionnel caméo au volant d’un bus scolaire qui prend des airs de bétaillère : "Quoi, vous n’avez jamais vu de vaisseau spatial ?"

Et s’il était arrivé la même chose aux plans qu’aux animaux ? Quand la fabrication de chaque trucage numérique demandait du temps et de l’attention, les images de synthèse avaient encore un peu de valeur ; mais à l’heure de l’abattage visuel industriel, où trois ordinateurs suffisent à générer une armée de monstres à six pattes, une bataille spatiale ou un nain géant, chaque petit trucage n’a pas plus de valeur que de vulgaires miettes de kebab entre deux tranches de pain pita. On se raccrocherait bien aux derniers morceaux de réel, non-générés par les abattoirs à images, que sont les visages des célébrités, mais leur valeur s’est effondrée aussi : ils sont beaucoup trop nombreux. Du kebab, eux aussi. On ne veut pas savoir d’où ils viennent, ni à qui ils appartiennent ; simplement les regarder tourner, les ingérer, les oublier.

Le film s’achemine ainsi, naturellement, vers une séquence où les personnages sont évacués les uns après les autres. Le bruit de fond de la bande-originale cesse et le bodybuilder mauve, responsable de cette excrétion subite du trop-plein de personnages, s’assoit satisfait "devant un univers reconnaissant", comme s’il appréciait lui-même de voir non seulement son univers, mais son film, passer enfin à la selle et retrouver un peu de légèreté.

On aimerait croire que ce texte est celui d’un vieux ronchon méprisant le cinéma populaire, comme il y en avait tant pour dénigrer le travail de Steven Spielberg ou Tony Scott dans les années 90. C’est oublier que Spielberg lui-même a délibérément tourné cette année le film le plus bouffi possible, Ready Player One ; que ce film est même frère d’Avengers 3 – tous deux partageant le même compositeur, Alan Silvestri, ancien génie dont les thèmes ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, comme si la musique symphonique était redescendue au rang de vulgaire bourdon après avoir connu ses heures de gloire lorsque John Williams, Danny Elfman ou Hans Zimmer composèrent leurs thèmes superhéroïques.

De ces deux frères, seul le film de Spielberg tire quelque morale de la découverte de sa propre absurdité : il faut retourner au réel. L’autre n’a qu’une hâte, continuer de faire n’importe quoi. Ultime pirouette méta, comble du narcissisme désinvolte, c’est un personnage nommé "Captain Marvel" qui est appelé à la rescousse à la fin du générique pour sauver l’épisode à venir. A la fin d’un film aussi travaillé par la conscience de lui-même, difficile de ne pas y voir la touche finale d’un sinistre autoportrait de conquérants, et d’y entendre la substitution de l’Amérique du célèbre Captain America – ici mis en déroute par Thanos – par le nom du studio. Soit l’inverse exact d’un retour au réel : après avoir effacé le nom des villes terrestres, gommé leur identité et leurs habitants, ne reste plus qu’à faire de "Marvel" la nouvelle superpuissance salvatrice.

Difficile de savoir si l’apocalypse approche, mais il faut bien reconnaître que les blockbusters de 2018 ont tous l’air plus malades les uns que les autres. Les Derniers Jedi, Pacific Rim 2, Ready Player One, Avengers 3 n’ont qu’un seul sujet : leur obésité, et comme elle les fait souffrir. Cette année, la réalité est aux mains de Thanos le destructeur. Quant à la pierre d’âme, on est censé croire qu’il l’a trouvée, mais à condition de prendre en compte le nom de la planète qui la lui a procurée, écrit en lettres blanches sur tout l’écran : VORMIR.

Quelles sont les probabilités pour qu’aucun des scénaristes d’Avengers 3 ne parle français ?


Avengers : Infinity War, un film de Joe et Anthony Russo, avec Josh Brolin (Thanos), Chris Hemsworth (Thor), Robert Downey Jr. (Tony Stark / Iron Man), Chris Pratt (Peter Quill / Star-Lord), Mark Ruffalo (Bruce Banner / Hulk),
Tom Holland (Peter Parker / Spider-Man), Benedict Cumberbatch (Stephen Strange / Docteur Strange), Chadwick Boseman (T’Challa / la Panthère noire),...

Scénario : Christopher Markus et Stephen McFeely, d’après les personnages créés par Stan Lee, Jack Kirby et Jim Starlin / Décors : Charles Wood / Costumes : Judianna Makovsky / Photographie : Trent Opaloch / Montage : Jeffrey Ford et Matthew Schmidt / Musique : Alan Silvestri

Durée : 149 minutes

Sortie le 25 avril 2018