Kommunisten, Jean-Marie Straub

Rétro-spectrum

FantôMarx a encore frappé ! Les thuriféraires du marché se sont décidément montrés trop empressés dans leur mise au tombeau du communisme. Aussi ne peut-il que revenir nous hanter. La disparition de son corps historique n’a fait que renforcer sa consistance fantomatique, à lui qui, dès les premières lignes du Manifeste, se laissait définir comme ombre : « Un spectre hante l’Europe, le spectre du communisme. » Et depuis la chute du Mur, les textes n’ont pas manqué pour spécifier cette nature spectrale du communisme (Derrida dans Spectres de Marx, Zizek avec Le Spectre rôde toujours), rappeler qu’il est avant tout cette exigence tapie dans le visible, sourdant de la terre ou descendant des nuages pour faire affleurer l’envers virtuel des humiliations et annoncer le règne de la dignité. Straub/Huillet ont justement trouvé dans cette présence en filigrane la formule de leur esthétique : le fameux découplage du son et de l’image, alliant au spectacle des paysages muets une voix qui, planant dans un hors-lieu, liste les torts et chante la colère, se veut la figuration de cette rencontre tangentielle entre les avanies du monde et les fantômes de la justice. Cinéma élémentaire à plus d’un titre. Parce qu’il refuse toute afféterie et se fait épure radicale minimisant les mouvements et évidant le plan. Parce que cette œuvre qui a pris pour matière le projet le plus démiurgique des hommes, le communisme, n’emploie pour le mettre en scène que la magmatique puissance de la terre et le courroux du ciel. C’est à ce titre que Straub et Huillet ont pu passer pour de véritables Incorruptibles, que, voulant représenter l’absolu cinématographique, ils aient aussi pu verser dans une certaine Terreur faisant trembler les cinéastes indulgents à l’égard du monde comme il va.

D’où l’oblitération à laquelle les voue notre époque thermidorienne. Les films se sont raréfiés, écourtés. La dernière sortie en date compilait quatre courts dont deux déjà datés, auxquels s’adjoignait un très bref film de Jean-Claude Rousseau. Kommunisten renchérit sur la réduction, pour être en majeure partie le produit d’un recyclage – d’une rétrospective personnelle, d’un retour sur le spectre. Seule la première partie du film, d’inspiration malraucienne, a la couleur de l’inédit. Elle expose en trois temps le sort de communistes crucifiés par les pouvoirs en place. Une première scène d’interrogatoire montre la fierté des hommes debout, résistant à l’imperium fasciste. Celle d’après, moment le plus saisissant du film, prive l’écran d’autre image qu’un noir complet tandis qu’une voix déclame la douleur de l’enfermement. Un cadre digne d’une composition de Magritte fait ensuite voir le colloque d’un rescapé avec sa douce amie, tous deux endoloris par les pertes et échecs d’un combat qui n’a plus pour lui que la gloire du refus. Récit qui en dit long sur ce que peut être aujourd’hui une histoire affective du communisme : ne semblent plus pouvoir se raconter que les meurtrissures et les martyres, et non les constructions des pionniers si rapidement dévoyées. Comme si la beauté du rêve ne pouvait plus se maintenir qu’à travers les sublimes victimes tombées pour lui. Le film s’appelle bien Kommunisten, et non Kommunismus. Film-sépulture pour les héros du spectre, qui y parlent avec une voix d’outre-tombe : le mode d’énonciation sur lequel n’ont cessé de travailler les cinéastes, cette parole jamais vraiment incorporée, aux modulations si étrangères à l’oralité quotidienne, cette parole déracinée, tant arrachée aux corps qui l’émettent qu’elle semble vouloir devenir voix-off, est celle qui convient le mieux aux fantômes. Illocalisée, elle n’en hante que mieux le présent.

Faire revenir formerait donc l’exigence straubienne. La suite du film consiste littéralement en ce mouvement de remontée. Des pans de cinq films passés sont mis bout à bout, jusqu’au plan final montrant, éclatante, l’aimée disparue, Danièle Huillet, seule dans un désert visuel – manière bouleversante de clôturer un film sur l’image de celle qui, absente, est devenue le fantôme par excellence de ce cinéma veuf. Les quatre autres films convoqués dans cette anthologie personnelle forment comme les quatre points cardinaux de ce monde. Trop tôt, trop tard renvoie à son versant le plus léniniste, avec cette voix-off lisant Les Luttes de classe en Egypte de 1945 à 1968 de Mahmoud Hussein sur des images génériques de l’Egypte de 1982. Fortini Cani inspecte les affleurements historiques révélés par la voix, filmant en de longs panoramiques des monts dont le sol est truffé de cadavres qu’il s’agit de manifester par leur absence même. Ouvriers, paysans tient au tropisme italien de l’œuvre, à son amour pour le marxisme rural et viril d’un Pavese ou d’un Vittorini, tout empreint d’archaïsme, soumis à l’incessant retour du mythologique. Et La Mort d’Empédocle figure le pôle germanique, ce goût pour une Nature dont la primitivité détiendrait tous les secrets dont doit s’emparer l’avenir de l’homme (dans le documentaire de Pedro Costa, Où gît votre sourire enfoui ?, Straub déclarait – interprétation des plus audacieuses – que Hölderlin était le premier des communistes). Kommunisten, au terme de l’œuvre, en dresse la carte spectrographique. Film de fantômes au carré, multipliant les retours de ce qui s’affirmait déjà comme revenance. S’en déduit que le communisme n’est plus le nom d’une promesse mais celui d’un deuil. Que ce cinéma-là, tout politique qu’il est, a les yeux si fixés sur le passé qu’il les détourne du futur. Que si Lénine pouvait dire du gauchisme qu’il était la maladie infantile du communisme, la formule demande à être renversée : le communisme, maladie sénile du gauchisme.

C’est la désolante conclusion à laquelle nous force ce morceau remâché d’un cinéaste pourtant aimé, et combien. Difficile de ne pas être gêné face à un Fortini lisant un texte pétri d’orthodoxie marxiste, convoquant des concepts qui ont cessé d’avoir cours depuis longtemps (réification, aliénation, collusion, etc., toute la désuète batterie d’un marxisme première mouture, loin de celui que développent ses héritiers contemporains). On se demande pourquoi, de tous ses films, Straub a choisi d’extraire ce moment précis, qui n’a de valeur, au mieux, que muséale, et qui confère à l’ensemble un parfum de révolu plus que de révolution. Plus largement, on peine à comprendre le sens de cette mise en série de séquences qui n’ont d’autres liens entre elles que le fait d’être nées du même génie conjugal. Rien n’en ordonne la cohérence, pas même un principe d’écho, rien ne permet de comprendre pourquoi ce sont ces extraits qui ont été sélectionnés quand l’œuvre comporte tant de moments à l’intensité plus mémorable. Même un hypothétique communisme des images ne justifie pas un tel assemblage – il faudrait alors ouvrir l’œuvre à son dehors dans un véritable mouvement de mise en partage, et, de ce point de vue, les romantiques Histoire(s) du cinéma sont bien plus communistes que Kommunisten. Devant ce dernier ne peut naître que le triste sentiment d’un double ensevelissement : celui d’un combat qui, pendant plus d’un siècle, cristallisa tous les espoirs d’émancipation, et avec lui celui d’un cinéma qui avait trouvé en ce paradigme la clé d’un régime esthétique s’échouant aujourd’hui sur les mêmes récifs historiques. Hélas.


Kommunisten, un film de Jean-Marie Straub, avec Arnaud Dommerc, Jubarite Semaran, Gilles Pandel et Barbara Ulrich.

D’après Le Temps du mépris d’André Malraux.

Image : Christophe Clavert / Son : Dimitri Haulet / Montage : Christophe Clavert.

Durée : 70 minutes.

Sortie : 11 mars 2015.