La Caméra de Claire, Hong Sang-soo

Short story

Employée d’une société de distribution, Manhee est brutalement renvoyée après une nuit passée avec Wansoo, réalisateur qui entretient une relation amoureuse avec sa patronne, Yanghye. Ce licenciement survient alors que sa boîte a investi le marché du film de Cannes. Ne pouvant changer son billet d’avion, Manhee tente de profiter de son désœuvrement pour réfléchir et prendre du bon temps. La Caméra de Claire suit le parcours de ce trio dans la vieille ville de Cannes, parcours surtout fait de croisements : les trois personnages n’apparaîtront en effet jamais tous ensemble. À ce tableau s’ajoute Claire, professeure de musique en goguette et ne se baladant jamais sans son polaroïd.

Désaccords et accord

Quand on connaît la difficulté des personnages de Hong Sang-soo à se lier, on n’est pas étonné que tout se déroule à nouveau ici sur fond de rupture. Deux séquences de séparation se font d’ailleurs ici écho : à la séparation professionnelle entre Manhee et Yanghye succède une séparation sentimentale entre Yanghye et Wansoo (si tant est que la distinction du professionnel et du sentimental s’applique ici). Ces séquences sont plus précisément des moments de désaccords, où l’on retrouve le même face à face entre un désir de compréhension d’un côté et une absence de véritable explication de l’autre. Face à sa patronne, Manhee répète plusieurs fois qu’elle aimerait comprendre le raisonnement qui l’a menée à sa décision. Plus tard, Yanghye, en se retrouvant à la place de celle dont on veut se séparer, n’obtient pas davantage d’explication de la part de Wansoo, qui lui demande surtout de lui faire confiance alors qu’elle reconnaît simplement ce qu’il dit comme son avis à lui. Face à l’absence d’explication, c’est là la parole finale, scellant l’opacité des échanges : avis contre avis, il ne resterait plus à chacun qu’à passer son chemin.

Comme nous l’avons dit, les trois personnages n’apparaîtront jamais tous ensemble. C’est qu’au désaccord des points de vue correspond une divergence spatiale. Hong Sang-soo reconstruit à partir de la vieille ville de Cannes un petit monde où, comme souvent, tout semble à la fois proche et lointain, le cinéaste se plaisant à indiquer une continuité pour mieux souligner un écart entre ses personnages [1]. Avec son imperméable jaune, Claire agit alors dans le récit comme un agent de liaison pour les trois Coréens, soit qu’elle passe d’un espace à l’autre, soit qu’elle montre à un personnage la photo d’un personnage absent. Mais l’enseignante apporte davantage que ce lien, et le film va à travers elle tirer deux paires de ses quatre personnages, et ainsi faire entendre un accord parmi ses désaccords. Lors de leur première discussion, Claire et Manhee se réjouissent en effet d’être d’accord sur le fait qu’il ne faudrait jamais vendre quoique ce soit, Claire ajoutant même qu’elle est d’accord à 100 %. Cette insistance n’a rien de fortuit, elle renvoie au contraire à la tension qui travaille le film, ainsi qu’à ce qui rapproche certains personnages en les éloignant des autres.

Sensibilité photographique

Si un trait distingue certains personnages d’Hong Sang-soo, c’est la sensibilité à ce qui les entoure. C’était Areum remarquant un rayon de lumière (Le jour d’après), Younghee notant la rougeur d’un visage ou caressant un chou-fleur (Seule sur la plage la nuit) ; c’est maintenant Claire et Manhee caressant tour à tour le même chien. Et il faudrait encore au moins ajouter à cette liste des sensibles la musicienne Moonsook (Woman on the beach), le peintre Heejung et le cinéaste Cheonsoo dans Un jour avec, un jour sans, qui déclaraient ne jamais s’ennuyer et pouvoir être heureux avec du papier et un crayon. Les films d’Hong Sang-soo ont toujours été remplis d’artistes, et La Caméra de Claire ne déroge pas à la règle, ses protagonistes ne cessant de se dire qu’ils ressemblent à des artistes ou sont des artistes, les uns prenant des photos ou réalisant des films, les autres écrivant des poèmes ou des chansons. Toutefois, plus que le titre ou le métier d’artiste, c’est bien la sensibilité qui importe.

À travers sa pratique de la photographie, le personnage de Claire permet d’apporter une explicitation. La photographie se trouve en effet ici directement liée à la différence et met en jeu une distinction entre les regards. Un échange entre Claire d’un coté et Wansoo et Yanghye de l’autre prend ainsi valeur de « test ». D’un coté, l’enseignante explique que l’importance qu’elle accorde à la photographie vient de son lien privilégié au changement, une personne n’étant plus la même après avoir été photographiée. De l’autre, le cinéaste et la distributrice, perplexes, s’avèrent incapables de ressentir la différence. La sensibilité de Claire n’est rien d’autre qu’une sensibilité aux différences, à laquelle répond ici une insensibilité, si bien qu’il y a autour des photos un nouveau désaccord ou une divergence des points de vue.

Lors de ce même échange pourtant, Wansoo et Yanghye remarqueront bien une différence. Tout en reconnaissant Manhee sur une photo de Claire, ils s’étonnent du maquillage qu’elle arbore, ne l’ayant jamais vue ainsi. Toutefois cette image d’une Manhee différente ne trouve sa pleine fonction dans le récit qu’à travers une autre séquence, survenant plus tard et apparaissant curieusement déconnectée de toute espèce de continuité temporelle. Celle-ci montre Manhee sur la terrasse d’un restaurant et maquillée comme sur la photo sans toutefois porter les mêmes vêtements. Elle est vêtue d’un short qui sera au centre d’une discussion entre elle et Wansoo, le cinéaste reprochant à Manhee une tenue jugée indigne.

Comme toujours chez Hong Sang-soo, il s’agit de relier des éléments ou des « surfaces » en travers du film [2]. Par exemple relier les propos de Wansoo à ceux énoncés plus tôt par Yanghye, qui déclarait avoir décidé de mettre Manhee à la porte car elle ne la jugeait pas honnête. Lors de ses rencontres avec la distributrice et le cinéaste, Manhee voit immanquablement sa moralité remise en cause ; c’est-à-dire que la distributrice et le cinéaste apparaissent comme des personnages produisant des jugements moraux. Or, il y a fort à parier qu’il existe chez Hong Sang-soo un rapport entre une incapacité à sentir la différence et une tendance à juger les autres.

Les deux regards

Wansoo et Yanghye remarquaient une différence sur la photo de Manhee montrée par Claire, mais ce sont des personnages qui tendent à ne percevoir la différence qu’en termes moraux, toute différence se trouvant rapportée à une image première et à une norme. Autrement dit, ils remarquaient simplement que l’image de Manhee sur la photo était différente de l’image qu’ils avaient d’elle auparavant, et Wansoo, lors de sa rencontre avec Manhee ne réagit qu’en rapportant sa différence à l’image convenue d’une femme « correcte ». La position de Manhee subissant les reproches de Wansoo rejoint lors de cette scène celle de Minjung qui subissait ceux de Youngsoo au début de Yourself and yours : comme Minjung, Manhee est une innocente, un personnage qui souffre moins de ses actes que des jugements que l’on porte sur elle.

L’expression de la souffrance passe bien sûr par le jeu de l’actrice, mais encore ici davantage par un geste : se laissant auparavant volontiers photographier, Manhee, suite à son altercation avec Wansoo, demande à Claire de la laisser tranquille. Cette réaction est importante, puisqu’elle signale que Manhee a intériorisé la réprobation de Wansoo, passant d’un rapport innocent à la photographie à un rapport moral, qui ne considère la photo que comme support de jugement. Et elle nous indique du même coup que la photographie n’est pas simplement une question d’enregistrement du réel, mais bien une affaire d’image (de soi) et de regard : Manhee aurait honte qu’on la voie ainsi.

Il est clair néanmoins que le problème est du côté de ceux qui font honte, et il semble bien que Wansoo et Yanghye projettent sur Manhee leur propre corruption. Il faut bien alors que le film trouve un moyen de nous dissocier du système du jugement porté par la distributrice et le cinéaste, en nous ramenant du côté de la différence. C’est pour cela qu’Hong Sang-soo rend impossible de raccorder la séquence du short à la continuité temporelle, lui donnant une place tout à fait à part dans son film. Nous avons dit que Manhee refusait d’être prise en photo par Claire, mais le plus surprenant à cet instant est que les deux femmes semblent ne pas se connaître – chose d’autant plus surprenante que nous venons les voir ensemble et les retrouverons ensuite comme deux bonnes amies. Quand on sait que le film a été tourné en quelques jours, il peut être tentant de se dire que tout cela est dû à une défaillance de la scripte, mais ce n’est évidemment pas le cas.

En rompant avec la continuité, le film contrebalance l’influence négative de Wansoo et produit une différence proche de celle mise en jeu à travers les photos de Claire. L’absence de reconnaissance entre Claire et Manhee est en effet un écho direct, une réponse expérimentale à une question que Claire, plus tôt, avait posée à Wansoo :« suis-je la même qu’il y a quelques heures ? ». La séquence du short, par-delà la dispute entre Manhee et Wansoo, met ainsi en jeu une tension entre deux regards : le regard moral de Wansoo, et le regard sensible à la différence de Claire. C’est ce regard-là qui se trouve secondé par la structure du récit elle-même, puisqu’en détachant cette séquence de la continuité, Hong Sang-soo nous pousse à nous demander si Manhee est bien la même que celle que nous avons vue auparavant. Tandis que Wansoo juge Manhee en la rapportant à une image déjà donnée, Manhee est méconnaissable. Autrement dit, la discontinuité entre les séquences renvoie ici à une différence dans l’identité qui met logiquement en échec la reconnaissance – c’est par ailleurs ce que n’arrêtait pas de nous montrer Yourself and yours où les retrouvailles avec Minjung devenaient toujours des premières rencontres.

Question de points de vue

Loin de découler d’une étourderie, on peut généralement être sûr que les écarts vis-à-vis de la continuité, chez Hong Sang-soo, sont là pour nous permettre d’approcher un problème. Il aurait d’ailleurs été très facile de « justifier » cette séquence en en faisant un rêve. Mais le cinéaste a depuis longtemps renoncé à distinguer la réalité du rêve ou le passé du futur : aussi toutes les images se rejoignent chez lui sur un seul plan mental où se concentre le véritable intérêt des films. Ce sont les caractéristiques déviantes de la séquence du short qui la font véritablement fonctionner, et si elle ne prend pas place dans la continuité, ce qui s’y passe s’inscrit dans un réseau soigneusement agencé au fil du récit, réseau duquel émerge entre autres la problématique du regard. Et tout comme la discontinuité cache un agencement, il ne faut pas non plus trop se fier au parcours apparemment lâche des personnages, le film dessinant en réalité un trajet assez défini en ramenant Manhee là où tout avait commencé.

Lorsqu’il ramène son personnage sur le lieu du licenciement et, dans un télescopage des temps, lui fait rejouer la discussion avec sa patronne, avant de nous montrer Claire en train de photographier Manhee assise au même endroit qu’au départ, le film suggère qu’il s’agit de reprendre un événement ou une image pour s’en détacher. Il produit ainsi vers la fin une série de gestes à même de libérer la jeune femme de tout le négatif que les événements ont fait peser sur elle, d’ouvrir le passé à la différence. À la suite des critique de Wanso sur le short, le geste de Manhee découpant un vêtement court pourrait être commandé par l’intériorisation d’un regard moral, mais il s’agit pourtant bien d’une manière de s’en affranchir. Si elle semble ruminer le passé, son geste est tout à fait nouveau. D’ailleurs, l’envie qui la pousse à mettre ce vêtement en morceaux est peut-être du même type que celle qui lui faisait porter le short auparavant, une envie de changement.

Toutefois, dire que le film présente un trajet défini n’est pas dire qu’il suffirait de comparer le début et la fin pour déterminer une évolution. Reprenant ou déplaçant certains éléments pour les charger d’une énergie nouvelle et obscure, le film procède par glissements et non par opposition nette. Si l’on remarque que ses personnages sont eux-mêmes portés à tout trouver étrange, La Caméra de Claire est indéniablement un petit film étrange et elliptique. Tout y flotte dans un temps indéterminé, et aboutit au maintien d’une ambiguïté, si bien que l’on ne saurait affirmer avec certitude que Manhee est tout à fait libérée, et que la répétition qui produit de la différence n’est pas un peu mêlée de la répétition qui ramène l’identique et le passé.

Tout l’intérêt de cette ambiguïté est qu’elle se traduit dans le motif de la photographie et la problématique du regard. Le discours que Claire tient dans le film est en réalité tout à fait ambigu, qui avance en même temps que les choses changent en étant photographiées et qu’il faut regarder lentement les choses pour produire le changement. L’on ne sait ainsi si la différence est un caractère objectif des choses enregistrées ou si elle tient au regard que l’on porte sur les choses et les photographies elles-mêmes. Mais c’est à cette ambiguïté que nous habitue depuis des années le cinéma d’Hong Sang-soo à travers des structures qui jouent de la répétition et produisent ainsi à l’écran une variation « objective » des choses tout en faisant appel au point de vue extérieur des spectateurs sur les images. Tout en relevant du travail du film, le changement, la différence qui intervient entre le début et la fin, est donc à notre charge. Question de point de vue et de sensibilité. [3]

Sous son aspect lumineux et léger, La Caméra de Claire cache une construction subtile, une combinaison presque savante, mais aussi une morale : la légèreté de La Caméra de Claire n’est pas seulement un caractère fortuit, elle est sa visée même. Comme le chante Manhee : on utilise des chiffres pour compter, mais on ne sait rien. Reste alors une forme d’innocence et de sensibilité face au monde. Il est possible que Claire et ses photos exercent une action bénéfique sur Manhee, mais Claire ne réconcilie pas les personnages séparés et ne met pas de l’accord où il y a du désaccord. Elle ne réconcilie pas les avis divergents, mais réconcilie avec la vie. Et comme toujours, chez Hong Sang-soo, cela ne peut se faire qu’à partir de la différence et de la discontinuité. Car, si tout est une question de point de vue, tous les points de vue ne se valent pas.


La Caméra de Claire, un film de Hong Sang-soo, avec Kim Min-hee (Manhee), Isabelle Huppert (Claire), Jung Jin-young (Wansoo), Chang Mi-hee (Yanghye)

Scénario : Hong Sang-soo / Image : Lee Jin-keun / Montage : Hahm Sung-won / Musique : Dalpalan

Durée : 1h09

Sortie le 7 mars 2018


[1La Caméra de Claire ressemble de fait à un curieux mélange de deux films précédents. Un peu de Ha ha ha, dans lequel deux amis se racontent leurs vacances sans même s’apercevoir que leurs récits impliquent les mêmes personnes et les mêmes lieux, et que l’un s’était parfois trouvé dans la pièce d’à côté. Un peu de Yourself and yours, dans lequel le peintre Youngsoo, à partir d’une séparation avec Minjung, parcourait la ville à sa recherche sans jamais réussir à la trouver, alors même qu’il parcourait les mêmes espaces qu’elle.

[2Sur la façon dont Hong Sang-soo conçoit les structures de ses films à partir de fragments ou de "surfaces", je renvoie à mon texte "La Méthode Hong Sang-soo",

[3L’idée que la bascule entre l’identité et la différence s’opère par le regard ou un point de vue était directement et obscurément énoncée dans une discussion de The Day he arrives, où le personnage de Youngho affirmait que chacun était à la fois différent et pareil, ajoutant « ça dépend du point de vue ». Ceci dit dans un film où deux personnages différents étaient interprétés par une même actrice et où un jour semblait se répéter. Notons au passage que l’on trouve dans Ha ha ha des séquences où des personnages font subir à d’autres personnages des tests assez proches de ceux que Claire fait ici subit à Wanso, mettant en jeu la sensibilité et le regard. C’est l’amiral Yi qui, en tendant une feuille au cinéaste Munkyung, lui demande de lui dire ce que c’est tout en n’acceptant pas la réponse « c’est une feuille », et finit par lui conseiller d’écrire des poèmes.