Epstein, affaire médiatique (3)

Déjà-là et déjà-vus

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le 1 avril 2026

« Par qui Jack Lang a-t-il rencontré Jeffrey Epstein ? Woody Allen. » Si la phrase a des allures de mauvaise blague, c’est que la publication des « Epstein files » semble révéler des faits déjà sus, des systèmes déjà vus, des choses déjà dites. Beaucoup d’ailleurs y trouvent la confirmation de leurs pseudo-cris d’alerte : Freeze Corleone, Karl Zéro, Alain Soral ou Dieudonné… Mais même en dehors des sphères complotistes, dans la population, l’Affaire Epstein est enveloppée d’un parfum déjà connu.

Pour quelle raison ce complet inconnu, découvert du grand public à sa mort en 2019, nous semble-t-il familier ? Une explication pourrait être trouvée dans la façon dont la pop culture a charrié de nombreuses images du trafic d’enfants et de la pédo-criminalité depuis les années 1980 : un déjà-là qui colore inévitablement la manière dont nous recevons les trois millions de pages relatives aux méfaits du pédo-criminel et pédo-proxénète. 

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True Detective est une série policière d’anthologie dont chaque saison travaille la question de la criminalité sexuelle des élites – ici logées au niveau des États, la Louisiane pour la saison 1 et la Californie pour la saison 2. Présentant un casting différent – d’un côté Matthew McConaughey et Woody Harrelson, de l’autre Rachel McAdams, Colin Farrell, Vince Vaughn et Taylor Kitsch –, les deux saisons se réunissent autour d’une structure narrative et thématique similaire en apparence : les deux enquêtes sont marquées par une ellipse temporelle, dénonçant les pressions politiques qui empêchent qu’elles aient lieu. Pour autant, moins estimée que la première saison qui officiait très clairement dans le genre du polar hard boiled, la deuxième saison prend un parti pris formel audacieux, bien plus radical mais bien moins plaisant. 

Alors si le complot pédo-criminel prend forme aux mêmes épisodes (entre le 5e et le 6e), sa coloration paraît différer parce que le pouvoir politique et économique n’y a pas le même visage. Dans la première saison, les Tuttle, une baronnie politico-religieuse qu’on nomme « dixiecrats » dans les États du Sud, témoignent d’une notabilité assez ordinaire, inscrite dans l’histoire esclavagiste et le tissu social de la Louisiane. Cette dynastie, dont l’un est révérend et l’autre gouverneur, pratique des rituels obscurs dans des écoles religieuses et c’est un bâtard de l’un qui s’avère être le tueur en série recherché depuis vingt ans. En clair, une fin de race, résidu d’un pacte social et racial que la série décrit en creux (en passant du groupe de bikers fascistes des Hell’s Angels aux quartiers noirs ségrégués en un plan séquence). 

True Detective (Saison 2, Nic Pizzolatto, 2015)

Ancrée dans la municipalité de Vinci, sur le territoire de Los Angeles, la deuxième saison de True Detective s’oppose en termes de décor à la Louisiane qu’arpentent Rust et Marty : un espace ouvert et naturel, face à un non-lieu hyper-industriel, artificiel et fragmentaire. Elle inscrit ses anti-héros dans le lieu-même du capitalisme tardif. Vinci ne compte qu’une quarantaine d’administrés et bat les records de pollution de l’air en Californie, non seulement un espace de transit, un territoire intermédiaire, mais d’une sorte de concession coloniale dans laquelle se ruent politiciens, entrepreneurs, mafieux et petites frappes : un far west sans spectacle. Dans la deuxième saison, le complot émerge d’une alliance complexe entre la mafia russe et les élites politiques et financières : il ne s’agit plus du régime féodal de la Louisiane mais d’une classe bourgeoise globalisée. Celle-ci s’adonne à des soirées en compagnie de prostituées, à qui on a inoculé des drogues, mises à disposition des hauts-gradés du système politique local. Sous couverture, Rachel McAdams s’y retrouvera comme sa sœur, ancienne travailleuse du sexe, avant elle, et l’atmosphère rappelle sans équivoque les méthodes désormais connues du proxénète Jeffrey Epstein. 

Si le complot pédo-criminel reflète un état du pouvoir, il y a toujours quelque chose de décevant – de frustrant – aux épilogues de True Detective. Le climax de chaque saison fait de fusillades ne semble résoudre que l’aspect visible des complots révélés. La scène d’action conclusive ne résout rien, ni sur le plan de l’intrigue, ni sur le plan politique. La frustration devant True Detective revient forcément au fait que le fond de l’affaire relève de l’invisible et cela, sans doute, parce que ces exécutions sommaires restent le seul schéma de pensée des policiers qui font la série. Si les coupables désignés ont été abattus, mais on ressort de chaque saison sans trop savoir si l’affaire est vraiment résolue. Car la découverte du complot renvoie sans cesse aux personnages et comment ils se construisent. Chez Rust, dans la saison 1, la perte de sa fille – rappelant ici le drame personnel qu’a lui-même connu Matthew McConaughey – plonge le policier dans une enquête obsessionnelle et aliénante. 

Dans la saison 2, le complot pédo-criminel se déploie bien plus radicalement pour les personnages parce que c’est autour de lui que se nouent les drames de leur vie : Colin Farrell, devenu ripou par un pacte scellé avec un mafieux pour venger le viol de sa femme, se rend compte qu’il a été dupé par les collaborateurs même des mafieux russes ; Rachel McAdams, traumatisée par un enlèvement dans sa jeunesse y associe le sujet même de son enquête. Plus spécifiquement, le crime s’adosse à la propre errance sexuelle des héros : l’impuissance de Vince Vaughn, le célibat sous effluves de Colin Farrell, la pudibonderie de Rachel McAdams et l’homosexualité refoulée de Taylor Kitsch trouvent tous un sens dans le déroulé de l’intrigue. C’est comme si ce complot en patchwork constituait un déjà-là qui pourrit de l’intérieur la région, anesthésie les sentiments. 

À propos de la révélation de la pédo-criminalité du présentateur de télévision Jimmy Savile en Angleterre, Mark Fisher écrit : « Oui, dans une certaine mesure, tout était public – nous savions tous, ou nous avions l’impression de savoir –, mais il était important que ses agressions ne soient jamais confirmées de son vivant. Parce que tant que l’histoire restait officieuse, Savile pouvait non seulement rester impuni, mais aussi se comporter comme le célèbre amuseur qu’il était, philanthrope exemplaire fait chevalier du royaume. » La conclusion de la citation semble presque surannée. Aujourd’hui, on sait que les pédo-criminels profitent de leur réputation, à commencer par tous ceux qui entouraient Epstein, et Epstein lui-même. Mais la clé de compréhension réside dans le nous savions tous. Il ne s’agit pas là de téléologie, de dire que de toute façon, ça se voyait. Dans le même recueil de notes de blogs, Mark Fisher développe un concept qu’il emprunte à Jacques Derrida, celui d’hantologie c’est-à-dire la « puissance d’agir du virtuel, où le spectre est compris non comme une chose surnaturelle, mais comme ce qui agit sans exister (physiquement). » D’où une certaine évidence à découvrir les méandres de l’Affaire Epstein, comme celle de P. Diddy, parce qu’il s’agit en quelque sorte de la concrétisation d’une représentation inconsciente du pouvoir, une représentation collective, charriée par un imaginaire partagé. Qu’il s’agisse de la pop culture ou bien de la culture underground, toutes deux colorent la réception des documents déclassifiés. 

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Ces documents eux-mêmes n’ont rien de surprenant : nous avons été préparés à les recevoir autant dans leur contenu que dans leur forme caviardée, redacted en anglais. Cette forme-là est caractéristique des documents déclassifiés par le Freedom Of Information Act [11][11] Nom d’une disposition légale aux États-Unis, prise en 1966, rendant obligatoire pour l’administration de déclassifier ses documents. et, accidentellement, correspond à une certaine forme de l’impérialisme américain : des black sites de la CIA, des coups d’État ou des assassinats politiques. Ces bandes noires ne cachent pas, elles montrent. Le pouvoir américain se caractérise par un secret ostensible et instrumentalisé. C’est l’une des interprétations que l’on pourrait adresser au faux film de found footage de Brian De Palma, Redacted, remake de son propre film Outrages dont l’intrigue déplacée du Vietnam en Irak suit un escadron de marines commettre un viol de guerre. Dans Outrages, Michael J. Fox comme tout héros DePalmien se fait protagoniste parce qu’il  se bat pour « la vérité ».  Bien plus glaçant que son ancêtre, Redacted s’appuie sur la diversité d’images produites et ces images ne sont pas révélées car il n’y a pas de héros dans ce film. On assiste au défilement de preuves dissimulées. 

Mais pourquoi, face aux faits qui révèlent la puissance d’un système, n’appelons-nous qu’à la révélation de « toute la vérité » ? Les limites de cet a priori se repèrent dans la relative inaction qui anime les sociétés occidentales depuis décembre. Dans les « Epstein files », on ne trouve finalement qu’une confirmation d’un déjà-vu sans pourtant laisser une place à ce qui est profondément révoltant : les témoignages, l’impunité et la complicité. Le « On savait déjà » a un parfum de « Qu’est-ce qu’on peut y faire ? ». En un sens, le conditionnement esthétique empêche non seulement d’agir mais d’accéder à la factualité. En extrapolant, on pourrait dire qu’en ce qui concerne l’Affaire Epstein comme les crimes secrets de l’impérialisme, la révélation ne dit rien d’autre que : « Voilà jusqu’où s’étend mon pouvoir. »

True Detective (Saison 2, Nic Pizzolatto, 2015)

Dans le sillage du cinéma paranoïaque des années 1970 marqué par le scandale du Watergate et de l’assassinat de JFK, l’œuvre de Brian De Palma n’a eu de cesse d’explorer des complots et d’en analyser les images. Son cinéma a toujours fait preuve d’un certain optimisme que son film Blow Out (mais Snake Eyes aussi dans une certaine mesure) montre assez bien : l’image ou le son révélés par l’appareil cinématographique mettent en lumière l’autre versant de la version officielle. C’est en cela que Redacted est son film le plus pessimiste : les images montrées existent ici sans possibilité de punition. Le film fait suite au scandale de la prison d’Abou Ghraib, nom donné à la révélation de photographies prises dans une prison militaire en Irak où les détenus sont mis en scène aux côtés de leurs bourreaux en train de subir des actes de torture. La principale accusée et bouc-émissaire, Lynndie England, figurant sur la quasi-totalité des photographies, n’a purgé que 571 jours de prison et un seul haut-gradé a été condamné suite à ces révélations. Ces photographies odieuses, prises en toute impunité, n’ont en cela rien révélé, elles ont confirmé. 

Redacted prend acte de ce tournant où dénoncer un crime de guerre par ses images n’a plus d’effet. Bien que sensationnalistes, les images rapportées du Vietnam avaient influencé l’opinion publique quand le soutien à la Guerre en Irak fut marqué d’un certain unanimisme. C’est là toute la douleur de la scène où ce rookie revenu traumatisé explose en larmes lors de son anniversaire, entouré de sa famille. Vingt ans plus tôt, il aurait été le héros du film, il se serait battu. Aujourd’hui, il sait sans pouvoir dire, il est complice sans cautionner. Il n’a même pas eu à se battre. C’est là où l’Affaire Epstein retrouve l’impérialisme. Qu’importe si les images prises par le pédo-criminel relèvent d’un système de chantage ou non, elles compromettent parce qu’elles associent les personnes y figurant à une nouvelle manifestation du pouvoir qui trouve son origine dans la surpuissance conférée par la révolution conservatrice des années 1980 puis dans la servilité des élites démocrates à des boursicoteurs vaguement espions comme Jeffrey Epstein. 

Il serait même curieux de repérer les occurrences, dans la culture populaire, des figures du complot pédo-criminel aux États-Unis qui ne semblent émerger qu’à partir des années 1980, sous la forme du trafic d’enfants – le système d’adoption internationale était alors en question – et de la prostitution de mineurs : Taxi Driver et Hardcore, tous deux scénarisés par Paul Schrader, tous deux sortis en 1979, commençaient à déplacer la figure du complot politique vers des thématiques d’enlèvements d’enfants. Plus tard, dans The Card Counter, cet envers du décor se reportera aussi sur Abou Ghraib. On sait par ailleurs que les bouleversements géopolitiques des années 1990, c’est-à-dire l’effondrement du bloc de l’Est, ont permis à Epstein de recruter (enlever) des enfants. 

En clair, la culture populaire a pressenti une réorganisation du pouvoir politico-économique : le trafic d’enfant est l’une des représentations de l’impunité des élites et du pouvoir absolu qui leur est désormais confié. Ce que nous savions d’Epstein, c’est qu’il était possible qu’il en existe un. Cette affaire relève de l’évidence parce qu’elle exprime un pouvoir à son plein potentiel et l’impression de déjà-vu face aux images résulte de cette façon dont notre environnement culturel les a larvées pour qu’elles explosent aujourd’hui. Alors nous collons sur des faits et des témoignages bien précis, une sorte d’esthétique qui conditionne notre appréhension du sujet et qui nous permet d’emblée de les reconnaître.

Redacted (Brian de Palma, 2007)