
« Nos films font le même effet que de voir 250 Black Panthers sur les marches de la Cour de Justice d’Oakland. »
Robert Kramer, « Newsreel », Film Quarterly, Hiver 1968-1969.
Créé à Oakland, en Californie, en Octobre 1966, le Black Panther Party for Self Defense (BPP) revendique le recours ostensible aux armes à feu afin de protéger les communautés Africaines-Américaines des violences policières et des crimes racistes. S’appuyant sur un programme en dix points, les patrouilles de Black Panthers, reconnaissables à leurs vestes en cuir et à leurs bérets noirs, font de cette stratégie d’auto-défense un vecteur de politisation. En quelques mois, et suite à la radicalisation du mouvement des droits civiques, les Black Panthers acquièrent une notoriété nationale tout en subissant une répression féroce menée par les Départements de Police locaux et le Federal Bureau of Investigation (FBI).
Le BPP incarne tout un renouvellement des modes d’action antiracistes qui attire très rapidement la fascination – autant que la défense – de la Nouvelle Gauche, nom donné à la réémergence d’une gauche radicale aux États-Unis dans les années 1960, à la faveur du mouvement de lutte contre la Guerre du Vietnam et en faveur des droits civiques. Aussi est-il tout naturel, du moins en apparence, que Newsreel, un collectif de cinéma militant fondé pour rassembler les rushes tournés lors de la Marche sur le Pentagone du 21 octobre 1967 et auto-proclamé « bras cinématographique de la Nouvelle Gauche », ait à plusieurs reprises filmé les Black Panthers.
En quelques années d’existence, Newsreel s’implante dans une quinzaine de centres urbains aux États-Unis afin, d’abord, de promouvoir son réseau de distribution parallèle mais aussi de réaliser une soixantaine de films en soutien aux luttes anti-impérialistes, féministes, anti-racistes et révolutionnaires qui ont cours aux États-Unis et dans le monde. Et, dès ses six premiers mois d’exercice, l’organisation cinématographique va collaborer étroitement avec des organisations politiques aussi diverses que le Students for a Democratic Society (SDS), la principale organisation de jeunesse d’alors, Republik of New Afrika, un parti nationaliste culturel new-yorkais, et le Black Panther Party for Self-Defense, avec qui la collaboration va progressivement se formaliser. Explorer la relation entre Newsreel et le BPP consiste à élucider le lien privilégié qu’un groupe de cinéastes, Blancs pour la grande majorité, entretient avec l’une des organisations les plus dynamiques du nationalisme noir. Ce lien se déploie sur deux plans, politique et esthétique, qui attestent d’une influence, voire d’une rupture, causée par l’émergence du BPP dans le spectre de la Nouvelle Gauche. Revendiquant une forme de séparatisme, le BPP mène une stratégie de propagande originale, échafaudée par son Ministre de l’Information Eldridge Cleaver. La question de la race sera prépondérante au fil de notre analyse, car elle est adressée en ces termes par le BPP.
Notre propos naît d’un constat : le BPP n’a, au cinéma, jamais été l’auteur de ses propres images. En ce sens, les Black Panthers se distinguent comme l’un des sujets documentaires par excellence parce que chacune de leurs représentations pose des enjeux de regard, noués autour de la production, consciente ou non, d’une figure d’altérité. Toutefois, Newsreel s’éloigne à la fois de la tendance à un « radical-chic », marquant l’attrait des intellectuels européens pour le parti d’Oakland, ou d’un certain fétichisme que l’on peut remarquer dans les occurrences des Black Panthers dans la gauche étatsunienne, mais crée une altérité politique, élaborée conjointement avec le BPP.
En ce sens, nous reviendrons sur le contexte de production des quatre films que Newsreel réalise sur le BPP entre 1968 et 1971 en tentant d’élucider la double influence, politique et esthétique, que le parti nationaliste noir exerce sur le collectif de cinéma militant ainsi que l’élaboration commune d’une nouvelle figure du militantisme Africain-Américain. Ce « nouveau militant » est conçu comme une altérisation, c’est-à-dire une rupture distinctive avec un ordre politique et racial, nouée autour du concept de « noirceur spectaculaire », formulé par Amy Abugo Ongiri[11][11] Amy Abugo Ongiri, Spectacular Blackness: The Cultural Politics of the Black Power Movement and the Search for a Black Aesthetic, Charlottesville, UNITED STATES, University of Virginia Press, 2009.. Notre analyse aura en son centre la question de la conflictualité, prise ici comme stratégie politique mais aussi comme cadre de représentation, dont nous étudierons les résonances avec la réorganisation de la Nouvelle Gauche à l’œuvre à partir de l’année 1969.
Plus généralement, l’analyse de la relation de Newsreel au Black Panther Party vient requalifier la lecture traditionnelle de ce mouvement. En effet, les scissions qu’ont connues New York Newsreel en 1971 et San Francisco Newsreel en 1975 sont interprétées comme des conséquences de la résistance des cadres fondateurs du mouvement aux mobilisations antiracistes. En réalité, au sein des réorganisations de la Nouvelle Gauche, Newsreel joue un rôle inclusif, promouvant avec originalité le ralliement de ces composantes au BPP et le leadership du parti d’Oakland.
Dès leurs premières semaines d’exercice, au début de l’année 1968, les cinéastes de Newsreel rencontrent le poète Africain-Américain Leroi Jones à New York, autrement appelé Amiri Baraka, pour un entretien qui n’aura pas de suite en films[22][22] Robert Kramer, Journal de travail 1966-1968, Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine, 344KRM/19/.. Alors proche des Black Panthers, le poète révolutionnaire est l’auteur de pièces de théâtre radicales dénonçant non seulement le racisme mais l’aliénation des hommes noirs, comme Dutchman & The Slave (1964). Cette rencontre se fait dans le cadre d’un premier élan du collectif nouvellement formé : leurs premiers films, à l’instar de Chomsky : resist !, recueillent la parole des intellectuels qui font ce que l’on appelait alors le Mouvement [33][33] Dans la classification donnée par Massimo Teodori dans New Left. A documentary history publié en 1969. La majuscule appliquée à “Movement” signale la tentative de regrouper dans une même tendance des courants et des champs de lutte épars qui font alors la Nouvelle Gauche. Plus généralement ce “Movement” indique la coexistence de la lutte contre la Guerre du Vietnam et des nombreuses luttes antiracistes, anti-impérialistes et féministes qui se radicalisent à la fin des années 60.. Newsreel privilégie alors la lutte contre la Guerre du Vietnam et les mouvements de résistance au service militaire. Mais les protagonistes de cette organisation ont un profil politique ancré dans les luttes antiracistes qui structurent les années 1960. Plusieurs d’entre eux furent membres du Students Non-violent Coordinating Committee (SNCC), une organisation de jeunesse antiraciste qui menait des campagnes pour inciter les électeurs Africains-Américains au vote et qui, dans le courant de l’année 1966 et sous l’égide de son leader Stokely Carmichael autrement appelé Kwame Ture, décide de renvoyer ses militants Blancs[44][44] Doug McAdam, Freedom Summer, New York (N. Y.), Etats-Unis d’Amérique, 1988, x+333; 16 p.. En 1967, Stokely Carmichael publie avec Charles Hamilton le manifeste Black Power[55][55] Stokely Carmichael et Charles V. Hamilton, Black Power: The Politics of Liberation in America, Middlesex, Etats-Unis d’Amérique, 1971. qui entend rompre avec la doctrine assimilationniste qui structure le mouvement des droits civiques et devient l’un des ouvrages fondateurs du nationalisme noir. Carmichael finit par rejoindre le BPP en 1967, une prise de guerre pour le mouvement d’Oakland qui en fait son Premier Ministre. Le soutien des membres fondateurs de Newsreel à la nouvelle radicalité noire s’est aussi manifesté par l’intermédiaire d’un programme social du Students for a Democratic Society (SDS), la principale organisation de jeunesse blanche, adressé en premier lieu aux populations Africaines-Américaines des grandes villes. Norman Fruchter, Robert Machover et Robert Kramer militent tous trois à Newark, New Jersey, en 1966 et en tirent le film Troublemakers qui entre plus tard dans le catalogue de Newsreel.

Si, à sa fondation, Newsreel semble plus combatif sur la question de la Guerre du Vietnam, l’implantation du mouvement dans les principaux centres urbains des États-Unis dans les six premiers mois de 1968 le conduit à élargir son périmètre d’action. Après Chicago Newsreel, le cinéaste Robert Kramer et les chefs-opérateurs Robert Lacativa et Robert Machover se rendent à San Francisco pour créer une nouvelle section de l’organisation dans l’idée de développer un pôle régional intégré au Mouvement de la côte Ouest[66][66] La correspondance de Robert Kramer atteste de cette mobilité. Les trois Newsreelers auraient été logés par Todd Gitlin.. Ils y rassemblent une équipe de cinéastes dont le premier chantier consiste à tourner un film de propagande au service du BPP. Le parti connaît alors une phase d’expansion du fait de la campagne acharnée qu’ils mènent en faveur de la libération de leur leader Huey P. Newton, arrêté à la fin de l’année 1967 parce qu’il est accusé de l’assassinat d’un policier. Cette dynamique est marquée par la candidature à l’élection présidentielle d’Eldridge Cleaver, Ministre de l’Information, sous l’étiquette du Peace and Freedom Party. Le 6 juin 1968, un contrat liant le Black Panther Party à Newsreel est signé[77][77] “Contract”, Fonds Third World Newsreel : Wisconsin Historical Society, MAD 2M 2A2 Box 1.. Celui-ci délimite les contours d’une collaboration que l’on peut concevoir comme un pacte de représentation mais en aucun cas comme partage de l’auctorialité [88][88] Newsreel assume par ailleurs une propriété collective des oeuvres qui prend la forme d’une signature unique, celle du logo de l’organisation en ouverture des films, clignotant sur des bruits de mitraillette.. Le film tourné sera la propriété de Newsreel, ainsi que le négatif et les vingt copies, même si l’organisation accepte de céder 50% des droits de diffusion au BPP et une copie que le parti peut dupliquer. Le BPP revendique un contrôle sur les images tournées : Newsreel est sommé de consulter fréquemment le comité central du Black Panther Party mais doit surtout garantir que les images tournées seront dédiées uniquement à la réalisation de ce film. En effet, en 1968, la répression du FBI s’abat encore plus brutalement sur le Black Panther Party à travers le Counter Intelligence Program (COINTELPRO) et la plupart des villes se dotent d’une Red Squad qui infiltre les stations de télévision. Les archives policières, au niveau de la ville, de l’État et du FBI, permettent d’attester de la surveillance systématique des militants de la Nouvelle Gauche, à commencer par les Black Panthers dont la plupart de l’état-major se voit, au cours de l’année 1968, arrêté, assassiné ou bien contraint à l’exil. Le fait de passer par un contrat n’a alors rien d’anodin : l’acte cinématographique est pris dans un contexte où l’image constitue un danger existentiel pour l’activisme politique. Co-signé par Paul Shinoff, une figure locale de la Nouvelle Gauche associée à San Francisco Newsreel et à l’Underground Press, le contrat acte aussi d’un changement d’attitude de la gauche étudiante à l’égard des mouvements nationalistes noirs. Elle conçoit son rôle non comme un soutien à égalité mais comme une mise à disposition de ses moyens en faveur d’une organisation au sein de laquelle elle n’est pas conviée.
Le troisième catalogue de Newsreel, publié en septembre 1968, annonce la sortie en octobre des trois premiers films de San Francisco Newsreel, leur nouvelle antenne sur la Côte Ouest, dont Black Panther, un film sur le collectif avec une interview de leur leader Huey P. Newton tournée en prison. Ce catalogue rassemble les titres produits ou distribués par Newsreel, tous numérotés et anonymisés. Cette sérialité des films de Newsreel a pour rôle, selon l’historien du cinéma Michael Renov, d’œuvrer à « la construction, en grande partie inconsciente, d’un imaginaire politique de la Nouvelle Gauche [99][99] Kester G.H. (dir.), Art, activism, and oppositionality: essays from Afterimage, Durham NC, Etats-Unis d’Amérique, Duke University Press, 1998, vi+318 p.» et, en reprenant le philosophe Herbert Marcuse, d’embrasser un « ethos esthétique » qui requalifie l’orthodoxie marxiste et incite à un changement radical de conscience. La Nouvelle Gauche, selon Michael Renov qui s’appuie toujours sur Marcuse, consisterait alors à une rupture avec la logique majoritaire de classe pour se focaliser sur l’action de minorités militantes, qui formeraient son avant-garde. En ce sens, et indéniablement, Newsreel contribuerait à projeter un imaginaire unitaire des organisations qui composent le Mouvement d’alors. L’annonce de Black Panther, qui sort finalement sous le nom d’Off The Pig,marque alors un tournant, non seulement pour le catalogue, puisqu’il s’agit du premier film produit par San Francisco Newsreel, mais aussi pour les perspectives d’action du collectif dans son ensemble. À Newsreel, chaque film produit devait être approuvé par une discussion collective, souvent houleuse. Les titres des films, renvoyant souvent à des slogans, étaient eux-mêmes discutés selon la pertinence du slogan en question. Aussi le nom du film, explicitement tiré d’une phrase scandée dans les chants des Black Panthers, acte-t-il un certain ralliement. Off the Pig signifie littéralement « À bas les porcs », métaphore animalière employée par les hommes et femmes au béret pour qualifier les policiers. C’est bien là le point de départ du film éponyme.
Dans un entretien accordé à Los Angeles Free Press en décembre 1968, Paul Shinoff déclare à propos d’Off The Pig : « le film sur les Panthères produit une expérience visuelle des Panthères. Il ne fait pas (rap down) toute l’histoire des Panthères. Il ne détaille pas précisément comment ils sont organisés, comment ils sont structurés ou ce qu’ils font exactement dans la communauté. Parce que cela sied mieux à un article de presse. [1010][1010] Paul Eberle, Paul Shinoff, “Our Cameras Are Weapons… Our Films Are Tools”, Los Angeles Free Press Vol. 5, No. 47, 22 novembre 1968, pp. 14-15 ; 20 ; 27.» Quelle est donc cette expérience visuelle permise par le film de Newsreel ? Off The Pig s’ouvre sur les vitrines du bureau du Black Panther Party d’Oakland, sur lesquelles la police locale a tiré en guise de représailles, en septembre 1968[1111][1111] Ces représailles sont aussi en ouverture de Black Panthers d’Agnès Varda tourné en septembre 1968.. En gros plan, les photographies des leaders du BPP sont masquées par les verres brisés. Ces plans, mis en exergue avant le générique caractéristique de Newsreel, où le nom de l’organisation clignote sur le mitraillage d’une arme automatique, donnent d’emblée la teneur du court métrage : il s’agit ici de parler d’une stratégie conflictuelle avec la police locale. Principalement constitué de scènes de manifestation, sur les marches de la Cour de Justice du comté d’Alameda où se tient le procès du Ministre de la Défense Huey P. Newton, et d’entretiens avec le Ministre de l’Information Eldridge Cleaver et de Huey, depuis la prison où il est détenu, le film prend pour contexte la Free Huey Campaign, apogée d’une stratégie de confrontation avec le « Pig Power », c’est-à-dire la police locale et l’État : les Panthers défilent en arme lors de meetings du gouverneur Ronald Reagan et s’infiltrent dans les palais de justice[1212][1212] Donna Jean Murch, Living for the City: Migration, Education, and the Rise of the Black Panther Party in Oakland, California, Chapel Hill, UNITED STATES, University of North Carolina Press, 2010.. Désigner la police comme adversaire en revendiquant le droit constitutionnel du port ostensible d’armes à feu (voire d’armes de guerre) dans une logique d’auto-défense est défini au début du film comme un vecteur de politisation car la police représente l’élément le plus visible de l’ordre racial (« power structure ») qui opprime le peuple noir et les Third World People. Cette stratégie, telle que exprimée par les deux porte-paroles, ne se conçoit pas selon une approche restrictive de l’auto-défense mais dans une perspective révolutionnaire, d’inspiration castriste, d’éducation politique et de massification : en clair, l’affirmation du BPP à Oakland sert à essaimer dans tous les ghettos aux États-Unis dans la pleine continuité du foquisme guevariste. Aussi les stratégies visuelles d’Off The Pig accompagnent-elles la stratégie politique au sens large du BPP qui consiste à affirmer le pouvoir politique des communautés Africaines-Américaines en rupture radicale avec l’ordre racial et économique de la suprématie blanche. Une scène est alors entièrement dédiée au programme en Dix Points, déclamé par Bobby Seale au son sur des travellings en voiture dans les ghettos d’Oakland arrivant jusqu’au Palais de Justice, sorte de Léviathan architectural rendu blanc par l’exposition de la pellicule face aux maisons décrépies du ghetto. En clair, un thème qui devient la signature de Newsreel : la parole politique, au son, est l’expression d’une masse contestataire, d’une conscience émergente, qui explose face au pouvoir politique. Une hypothèse pourrait être formulée à partir d’Off The Pig : les Black Panthers servent, pour Newsreel, d’élément perturbateur pour évoquer des thèmes plus révolutionnaires que la seule Guerre du Vietnam. Aux côtés de Huey P. Newton, Venceremos la biographie d’Ernesto « Che » Guevara et, dans ses mots, des citations claires de Frantz Fanon, Mao Zedong et Fidel Castro, forment les premières occurrences d’une culture révolutionnaire marxiste-léniniste dans les films de Newsreel, un élément qui, on le verra, devient prépondérant dans les films à venir.
Eldridge Cleaver dit lui-même son accord à la réalisation d’un film sur le BPP dans Off The Pig et le contrat précédant le tournage atteste de la fonction propagandiste du film. En ce sens, Off The Pig remplit tous les critères : la parole est répartie entre les trois têtes d’affiche du mouvement Eldridge Cleaver, Huey P. Newton et Bobby Seale, le Programme en Dix Points y est donné dans son intégralité sans interruption et des bancs-titres présentent les sérigraphies du Ministre de la Culture Emory Douglas. En clair, tous les passages obligés d’une propagande dûment réfléchie par les Panthères. On pourrait même y deviner une intertextualité explicite avec la structure du journal Black Panthers News Service, principal organe de presse du BPP, dans la façon dont l’ordre des séquences rappelle la table des matières du feuillet. La réception du film se déroule alors dans deux types d’espace : d’une part, Off The Pig a pour fonction de mobiliser les troupes déjà acquises au BPP ; d’autre part, il circule dans les milieux estudiantins et intellectuels Blancs, aux États-Unis et dans le monde, pour agglomérer des soutiens politiques et financiers dans une logique d’ouverture du Parti aux autres composantes de la Nouvelle Gauche.
Le contrat actait d’une égale répartition des bénéfices entre le BPP et Newsreel, dont l’une des missions initiales consistait à former un réseau de distribution parallèle aux circuits commerciaux et art et essai. Il est alors employé abondamment par le BPP lors de meetings ou d’événements divers. Le 1er septembre 1969, pour célébrer la naissance d’Antonio Maceo Cleaver, fils d’Eldridge Cleaver et de Kathleen Cleaver, Off The Pig est projeté dans un club de jazz de San Francisco[1313][1313] Cette information est tirée de documents écrits au dos d’affiches : « Third World Newsreel », Wisconsin Historical Society, MAD 2M 2A2 Box 1.. De même, Peter Kuttner de Chicago Newsreel se souvient de l’officialité de la remise en main propre d’une copie du film au Président de la section locale du BPP Fred Hampton, qui fut même l’occasion d’une photographie[1414][1414] Entretien avec Peter Kuttner, 28 janvier 2025, à Chicago.. Cette sorte de cérémonie n’a rien d’anodin dans le cadre chicagoan où le jeune leader du BPP œuvre à la constitution de la Rainbow Coalition, une fédération unitaire, révolutionnaire et antiraciste, qui agrège le BPP, les Young Lords, une organisation portoricaine d’auto-défense sur le mode du Black Panther Party, et les Young Patriots, un parti prolétarien blanc et Rising Up Angry, que rejoindra Peter Kuttner[1515][1515] Ibid.. Une expérience qui périclitera suite à l’assassinat de Fred Hampton, à 21 ans, dans une attaque coordonnée de la police de Chicago et du FBI, alors que le jeune leader s’apprêtait à rallier le principal gang Africain-Américain du South Side. Les sources actuellement identifiées documentent assez peu la circulation d’Off the Pig au sein du BPP. Malgré le statut officiel du film, les mentions retrouvées dans les publications du parti restent rares. Ce décalage ne permet pas de conclure à une diffusion limitée, mais il invite à distinguer l’inscription institutionnelle du film dans la propagande du BPP de ses usages effectifs, dont les traces demeurent fragmentaires.
A contrario, les archives de Third World Newsreel déposées à la Wisconsin Historical Society attestent du statut exceptionnel de la diffusion d’Off The Pig en dehors du cadre du BPP. Sa circulation dépasse les États-Unis pour fédérer une solidarité internationale avec les Black Panthers. Une lettre de Los Angeles Newsreel mentionne par exemple que l’actrice Jean Seberg a emprunté une copie du film pour la faire circuler en France afin d’organiser des levées de fonds[1616][1616] Bill Kerby, “The print of “off the pig””, Lettre du 5 mai 1969, Third World Newsreel Records, Wisconsin Historical Society, MAD 2M 2A2 Box 1.. En France, le film est accueilli par les États généraux du cinéma, un collectif né de la grève du cinéma français en Mai 68 qui diffuse les films produits pendant les mois de mai et de juin de cette année-là. Le film circule dans d’autres pays d’Europe accompagné par des Newsreelers ou leurs alliés : en Suède ou en Grande-Bretagne, les projections d’Off The Pig sont accompagnées de levées de fonds[1717][1717] Robert Lacativa, “To fill you in on Sweden”, Lettre du 12 février 1969, Third World Newsreel Records, Wisconsin Historical Society, MAD 2M 2A2 Box 1.. Cette circulation du film témoigne de l’attrait esthétique et politique que suscitent les Black Panthers dans l’intelligentsia européenne. Ce que Amy Abugo Ongiri appelle « radical-chic [1818][1818] Amy Abugo Ongiri, Spectacular Blackness, op. cit.» peut définir ce goût que les intellectuels ont pour la nouvelle radicalité des Black Panthers. Ce goût se manifeste par la grande quantité de films dédiés au mouvement d’Oakland réalisés par Jean-Luc Godard, Agnès Varda, Michelangelo Antonioni, Chris Marker, William Klein ou Carole Roussopoulos, par le soutien de l’écrivain Jean Genet aux Panthères enfermées. Tout cela culmine avec l’incroyable réception de Soul On Ice, l’autobiographie d’Eldridge Cleaver préfacée par Jean-Paul Sartre, où le Ministre de l’Information revient sur son expérience carcérale dues à ses multiples condamnations pour viol et où il théorise le viol des femmes blanches comme arme révolutionnaire. En clair, la réception du BPP charrie avec elle une part de fétichisme au milieu duquel le film de Newsreel détonne par sa présentation rigoureuse des projets et stratégies politiques du Black Panther Party. En effet, Off The Pig s’éloigne des représentations au mieux idéalistes, au pire exotiques, du parti d’Oakland par le pacte de représentation qu’il noue avec eux. Il ne faudrait toutefois pas croire que cette réception soit faite au détriment du BPP qui assume franchement une altérité avec la blanchité et qui, par l’invitation faite aux intellectuels européens à les côtoyer, intègrent la part de fétichisme qui va avec : il s’agit d’une logique assez pragmatique car leur attrait esthétique, aussi ambigu soit-il, permet de leur rallier des soutiens symboliques et financiers cruciaux dans leur stratégie de mise au ban de la structure de pouvoir, de la ville d’Oakland au gouvernement des États-Unis.
Entre 1968 et 1969, Newsreel précise son soutien aux Black Panthers jusqu’à affirmer une position inédite dans la Nouvelle Gauche en faveur d’un leadership du BPP sur le reste des composantes du Mouvement. Cette position naît d’un long processus de discussion amorcé, dès l’année 1968, sur la forme du soutien à apporter à la nouvelle radicalité noire. En 1968, Newsreel dédie deux films à l’enseignant et leader de la Republik of New Afrika, Herman B. Ferguson : l’un, Herman B. Ferguson for Senate dédié à sa campagne aux élections sénatoriales sous l’étiquette du Peace and Freedom Party, l’autre, Community Control, à la lutte des habitants de Harlem pour le contrôle des écoles, dont les conseils étaient alors principalement constitués par les communautés juives, minoritaires dans le quartier. Herman B. Ferguson fait par ailleurs partie des différentes personnes appelées à la tribune lors d’un meeting début 1968 à Newark suite à des émeutes qui secouent les ghettos de la ville, retranscrit dans IS 201 – Report from Newark, un des premiers films de Newsreel. Cette figure, présente dans les premiers films du collectif, fait alors débat au moment de la réalisation de Community Control. Les débats internes semblent alors porter sur l’insuffisance des revendications de contrôle communautaire. Robert Kramer associe dans ses notes personnelles Off The Pig et Community Control comme sources d’analyse des « différents aspects des luttes noires » :
D’un autre côté, ‘Black Panther’ et ‘Community Control’ (qui porte sur la demande que les écoles à New York soient contrôlées par les communautés des quartiers concernés) se développent dans l’effort constant de nous associer avec les luttes noires et d’en tirer toutes les leçons. ‘Black Panther’ est une introduction au BPP – un autre film devrait suivre pour analyser leur tactique et leur stratégie en profondeur – et ‘Community Control’ ne constitue pas uniquement le début d’une enquête sur ce que le contrôle communautaire veut réellement dire, mais pourquoi cela existe et que ce problème subsistera pour les communautés noires et hispanophones jusqu’à l’année prochaine.[1919][1919] “On the other hand, ‘Black Panther’ and ‘Community Control’ (about the demand of community control of education in NYC) grow out of the constant attempt to link ourselves to, and learn from, the different aspects of the black struggle. ‘Black Panther’ is an introduction to the BPP – another film should follow analyzing their tactics and strategy in depth – and Community Control not only begins an investigation of what community control means infact, but why it is and will be such a central issue in black and Spanish-speaking communities over the next year.” Robert Kramer, “PRELIMINARY NOTES FOR DISCUSSION, TO BE REVISED AS WE GO ALONG”, Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine, 344KRM/100/1.
Si les deux films occupent une fonction éducative, enseignant de nouveaux modes d’organisation et de lutte à la gauche blanche, il n’en reste pas moins que les Newsreelers préfèrent la radicalité du BPP, plus apte à susciter une conscience révolutionnaire. Dans plusieurs notes, Robert Kramer critique le community control pour son ambiguïté : « Le contenu politique du contrôle communautaire est au mieux ambigu : les demandes pourraient entraîner de la cooptation. Il n’y a pas de groupe uniquement inscrit dans une communauté ou bien une organisation combattant les institutions au niveau de la ville qui soient dotés d’une conscience révolutionnaire. [2020][2020] “The politics of community control are, at best ambiguous: the demands might be coopted. There is no group of community based people, or city wide org. fighting some institution which is self-consciously revolutionary.” Robert Kramer, “Housing Film”, Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine, 344KRM/100/1. »

Car les Black Panthers fournissent, aux yeux de Newsreel et d’une part de plus en plus significative de la Nouvelle Gauche, un cadre révolutionnaire inspirant. Lors de l’année 1969, et dès l’année 1968, Newsreel se divise alors entre deux tendances qui ressemblent à celles qui structurent le SDS d’alors : d’une part, une ligne prolétarienne et maoïste optant pour une réactivation de la lutte des classes dans les cadres de l’ancienne gauche (cette ligne regroupe le Progressive Labor, une tendance du SDS) ; et une ligne, portée par le Revolutionary Youth Movement (RYM), qui affirme le leadership du BPP sur la gauche blanche tout en préconisant une autonomie vis-à-vis de lui[2121][2121] Dan Berger, Weather Underground: histoire explosive du plus célèbre groupe radical américain, Montreuil, France, l’Échappée, 2010.. Cette ligne, majoritaire au sein de Newsreel, culmine à la fin de l’été 1969 avec la création de la Weather Underground Organization (WUO), un parti de lutte armée clandestin qui entend mener des attentats non létaux pour décharger le BPP de la répression policière. Dès 1968, plusieurs membres de Newsreel rejoignent des organisations qui s’insèrent dans les stratégies unitaires du BPP : Rising Up Angry à Chicago, les White Panthers dans le Midwest. Un courrier adressé à New York cette année-là par San Francisco Newsreel marque une adhésion du groupe san-franciscain à la ligne de la RYM consistant à diriger les efforts vers les classes populaires blanches sur un modèle similaire au BPP :
Le Black Panther Party est l’organisation à l’avant-garde de la communauté noire. Il a indiqué une nouvelle direction politique pour nous autres, de la communauté blanche. Les Panthères disent correctement que la révolution sera uniquement menée par le prolétariat en Amérique, dans les communautés noires comme blanches. Notre tâche, comme révolutionnaires blancs, est d’organiser le prolétariat blanc, les étudiants, les marginaux, le monde du travail. Nous le faisons conjointement avec nos camarades des organisations révolutionnaires noires. Sinon, en tant qu’avant-garde, ils seraient isolés et anéantis, et tout le mouvement révolutionnaire avec elle[2222][2222] San Francisco Newsreel, “Bureaucracy Again”, Third World Newsreel Records, Wisconsin Historical Society, MAD 2M 2A2 Box 1..
Le collectif de San Francisco incite aussi à diriger les efforts de Newsreel vers le soutien financier et politique au BPP qui, à ce moment-là, subissent l’acmé de la répression du FBI. Du côté de New York, les proximités des cadres de Newsreel avec ceux du RYM et du Weather Underground (la correspondance de Robert Kramer montre sa relation avec Bernardine Dohrn et Bill Ayers) indiquent une même orientation, en dépit d’une relation plus complexe avec le BPP local. Kramer accrédite aussi les thèses de la RYM dans une note tapuscrite présentant Newsreel :
La meilleure manière de soutenir les Panthères est de développer et d’encourager l’énergie du mouvement blanc – plus spécifiquement, d’améliorer notre capacité à lutter à tous les niveaux. C’est-à-dire de s’organiser pour lutter – une préparation psychologique – et, finalement, la capacité à vivre la lutte au quotidien sur le temps long – c’est ce que nous devons enseigner aux Blancs[2323][2323] “The best way to give support to the Panthers is to develop and expand the energy of the white movement – specifically, to increase our capacity to struggle on all levels. Organization for struggle—the psychological preparation for struggle—and finally, the ability to live struggle on a day-to-day basis for many years—that’s what we’ve got to find a way to teach white people.” Robert Kramer, “The best way to support the Panthers”, 22 février 1969, IMEC, 344KRM/100/1..
C’est vers cette direction, c’est-à-dire celle d’un ralliement au BPP, que s’oriente une grande majorité de Newsreel, provoquant alors l’ire de quelques éléments soutenant Progressive Labor, en particulier à San Francisco où, sous l’influence de Bob Avakian, plusieurs Newsreelers tentent de noyauter l’organisation.
C’est dans ce contexte qu’est produit Mayday Panther : un film réalisé par San Francisco Newsreel sur la manifestation du 1er mai 1969 à Oakland, structurée autour des discours de Bobby Seale et de Kathleen Cleaver. Contrairement à Off The Pig, Mayday Panther accorde une place centrale à la scénographie politique élaborée par les Black Panthers eux-mêmes. Le rassemblement et le meeting fournissent un cadre scénique qui tranche avec celui de Off The Pig, qui laissait les scènes de prises de paroles publiques silencieuses, masquées par les slogans des Panthers. De plus, le film semble prolonger les propres dispositifs de propagande du BPP. Les morceaux choisis des discours de Kathleen Cleaver et Bobby Seale peuvent se retrouver dans le journal Black Panther News Service où ils sont restitués dans leur intégralité. L’« expérience visuelle » du BPP change alors de nature : il ne s’agit plus de construire une représentation du parti à partir des échanges avec son état-major mais d’organiser cinématographiquement une scénographie politique dont les Panthers définissent largement les termes.
Outre la scission du SDS, 1969 est une année particulièrement mouvementée pour le BPP. Deux jours après l’assassinat de Martin Luther King en 1968, un jeune militant d’Oakland, Bobby Hutton, est tué lors d’une fusillade qui l’oppose, lui et Eldridge Cleaver, à la police. Le Ministre de l’Information avait en effet profité de l’absence de Huey P. Newton pour entraîner le BPP dans une stratégie de lutte armée, vivement critiquée par ses camarades, dont Bobby Hutton fut le dommage collatéral. Fin 1968, la libération conditionnelle d’Eldridge Cleaver est levée, ce qui le contraint à un exil, d’abord à Cuba puis à Alger. À ce même moment, Bobby Seale est arrêté pour avoir participé aux manifestations contre la Convention démocrate de Chicago et comparaît au procès des Huit (ou Sept) de Chicago, nom donné au procès pour conspiration des principaux organisateurs des manifestations. Ayant choisi d’assumer seul sa défense, le Président du BPP se retrouve bâillonné et ligoté en salle d’audience. Fin 1969, Stokely Carmichael rompt avec le BPP en mettant en cause ses stratégies unitaires comme des « alliances avec les Blancs » et, suite à son mariage avec la chanteuse Miriam Makeba, prend le nom de Kwame Ture – hommage aux présidents du Ghana Kwame Nkrumah et de la Guinée-Conakry Sékou Touré – et s’exile en Afrique. En clair, 1969 est une année de crise : la répression contre le BPP s’abat avec vigueur et provoque des crises internes au Parti.
Que la mise en scène de Mayday Panther découle du BPP montre la prise en main du Parti sur sa représentation par les canaux de la Nouvelle Gauche. Il n’empêche que le film se détache des meetings pour filmer la foule et illustrer le discours par des plans de motos de police ou des ghettos défavorisés. À la fin de l’intervention de Bobby Seale, le leader cite Mao Zedong et brandit son Petit Livre Rouge, nom donné au recueil de citations du président Mao que portent avec eux les militants marxistes-léninistes dans les pays occidentaux sur le modèle des Gardes Rouges de la Révolution Culturelle. La foule le suit. En résulte une image très forte de cohésion politique du mouvement autour d’un programme réputé rigoureux, celui du marxisme-léninisme chinois. L’image est d’autant plus puissante qu’elle constitue la première occurrence visuelle du Petit Livre Rouge et du maoïsme dans l’œuvre de Newsreel et, a fortiori, dans le cinéma documentaire étatsunien. Il s’agit dès lors d’une image « choc » à ne cependant pas placer sur un piédestal : à Newsreel comme au BPP, le marxisme-léninisme est une idéologie adoptée depuis longtemps. Ce n’est pas un tournant mais l’expression d’un plein potentiel révolutionnaire, à une époque où la Chine populaire, principal soutien militaire de la République démocratique du Vietnam, constitue l’un des ennemis vitaux des États-Unis. Du point de vue de Newsreel, cette image ne peut émerger que des Black Panthers, dont la radicalité et la discipline les placent à l’avant-garde du mouvement. Comme Off The Pig, Mayday Panther est employé pour élargir le champ idéologique vers la gauche : la date choisie, en référence au massacre de Haymarket Square à Chicago, dont les circonstances sont racontées en ouverture, n’est pas anodine car en se mobilisant sur ce jour de commémoration devenue journée internationale des travailleurs, il s’agit de se réinscrire dans une histoire de luttes au long cours et de rétablir une stratégie révolutionnaire de classe aux États-Unis.
En 1969, Bobby Seale est arrêté avec sept autres Black Panthers à New Haven. Il est accusé d’avoir planifié l’assassinat d’un homme accusé d’être informateur du FBI et court le risque d’être condamné à mort. Déclaré « prisonnier de guerre » ou « prisonnier politique », le fondateur du BPP est l’objet d’un soutien unanime de la part de la Nouvelle Gauche qui mène un combat sans relâche en faveur de la libération des victimes de l’acharnement policier autant du côté des Panthers (les Panther 21 à New York, les New Haven 9), de prêtres catholiques (Catonsville 9), de figures de la New Left (Chicago 7) ou du mouvement latinx (Los Siete de la Raza). Dans ce cadre, une mobilisation exceptionnelle et unitaire est organisée à New Haven rassemblant le Youth International Party (YIP ou Yippies) d’Abbie Hoffman et d’autres figures de la Nouvelle Gauche comme Tom Hayden, ancien leader du SDS et membre des Chicago 7. De cette lutte, Newsreel tire deux films : An Interview With Bobby Seale, réalisé en prison, et Either Or, qui porte le nom d’une stratégie élaborée par Eldridge Cleaver. Ces deux films sont réalisés par la section new-yorkaise de Newsreel, alors engagée dans une réorganisation interne qui accorde davantage de responsabilités aux femmes et aux militants racisés.
Nous reviendrons plus tard sur An Interview With Bobby Seale, plus traditionnel dans sa mise en scène du recueil de la parole, pour nous consacrer plutôt à Either Or. Divisé en deux parties, le film donne principalement la parole à Evon Carter, veuve de Alprentice « Bunchy » Carter, Black Panther assassiné, et militante à New Haven, et à Douglas Miranda, très jeune leader du bureau de Boston, qui initie le mouvement pour la libération des New Haven 8. Le film articule deux séquences principales : un entretien à huis clos, dans lequel Evon Carter et Douglas Miranda exposent leurs arguments en faveur des neuf accusés, puis un meeting organisé le 1er mai, où Miranda s’adresse à une foule hétéroclite, sous le regard impressionné de Tom Hayden. Cette construction place au premier plan des figures du BPP moins connues que ses principaux dirigeants nationaux. Either/Or s’ouvre par un badge sur lequel le slogan est inscrit et donne lieu à l’explication de la stratégie d’Eldridge Cleaver : partant du principe que le mouvement blanc a échoué à initier une révolution concrète, il ne leur reste qu’à s’inspirer du BPP et se placer sous leur leadership pour éviter une guerre de races. La défense de Bobby Seale devient ainsi indissociable de celle du modèle organisationnel du BPP. En exposant les principes et les pratiques du parti, Evon Carter et Douglas Miranda présentent sa libération comme un enjeu qui dépasse le sort individuel de son président En effet, l’argumentation de Doug Miranda pour innocenter Bobby Seale et les New Haven 9 se fonde sur la rigueur d’un parti qui s’appuie sur des purges internes pour évincer des militants qui feraient l’objet de soupçon.
La singularité du film tient à l’organisation de son dispositif autour de la parole militante. De même que dans An Interview With Bobby Seale, les entretiens et les meetings constituent la quasi-totalité des images du film, seulement interrompu par des bancs-titres listant les noms des New Haven 9 ainsi que des plans des différents « programmes » mis en œuvre à échelle nationale depuis l’année 1969 : le « Breakfast Program » et le « Free Clothing Program », deux actions sociales dirigées vers les classes populaires Africaines-Américaines où le BPP met de côté sa stratégie d’autodéfense pour plutôt s’axer vers une lutte sociale et économique. La parole devient le principal trait commun des films que Newsreel consacre au Black Panther Party. Contrairement aux autres films de Newsreel, elle n’émerge pas dans les contextes horizontaux de débats internes ou de manifestations mais dans ceux, verticaux, des entretiens et des meetings où elle est délivrée sans contestation (ni des Newsreelers, ni des militants). La distribution de la parole participe enfin à la construction d’un rapport politique entre les Panthers et leurs soutiens blancs. Tandis que les premiers occupent l’espace sonore et formulent les orientations du mouvement, les seconds apparaissent principalement comme auditeurs ou spectateurs de cette parole. Ce déséquilibre énonciatif constitue l’un des procédés esthétiques par lesquels Newsreel donne forme à la reconnaissance du leadership du BPP au seine de la Nouvelle Gauche
Pourquoi, dans ce cadre, parlerait-on d’un processus d’altérisation ? Si Newsreel plaide en faveur d’un leadership des Black Panthers, pourquoi leur mise en scène œuvrerait-elle à les constituer comme figures d’altérité ? Il ne s’agirait alors pas de considérer l’altérité sous une acception raciale, forgée par les siècles d’esclavage et de ségrégation qui précèdent, mais comme la rupture radicale des Black Panthers avec cet ordre racial précis ainsi qu’avec le répertoire d’action traditionnel de la gauche. C’est bien à cet endroit que l’intérêt de – voire la fascination pour – Newsreel s’exerce en premier lieu. Selon Robert Kramer, les films de Newsreel doivent « exploser comme des grenades au visage des gens » parce qu’ils ne reposent pas sur la verticalité du cinéma traditionnel mais s’inspirent du théâtre d’Antonin Arthaud et entendent bousculer le public pendant les projections. En clair, le renouvellement des modes d’action du BPP rejoint les réflexions que porte Newsreel sur le système médiatique (compris au sens large comme le formatage des discours à des fins consuméristes, morales ou psychologiques) sous l’inspiration des théories du philosophe Herbert Marcuse. Dans L’Homme unidimensionnel[2424][2424] Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel: essai sur l’idéologie de la société industrielle avancée, Paris, France, les Éditions de Minuit, 1968, 281 p., le philosophe allemand, installé aux États-Unis, opère une critique en règle du behaviorisme comme un triomphe d’un positivisme philosophique et scientifique, et plaide pour l’avènement d’une négativité, c’est-à-dire d’une pensée critique. C’est comme la production d’une négativité que l’on pourrait regrouper le répertoire d’action du BPP et le nouveau cinéma documentaire de Newsreel.
Dans leur discours, les Black Panthers renouvellent la parole politique. Il ne s’agit pas pour eux de porter une parole dans les termes traditionnels de la gauche et du marxisme mais de réemployer un langage de la rue qui n’aliène pas leur cœur de cible : les classes populaires Africaines-Américaines. D’où l’emploi d’un argot caractéristique. Un homme est un « cat », un policier, un « porc », le système politique est qualifié de « power structure » ou bien de « Babylone », un discours, un « rap ». On n’emploie pas les termes « camarades » mais « Brothers and Sisters ». Ces éléments de discours n’ont rien du gadget : ils définissent une stratégie. Cela dit, cette originalité attire très vite les médias traditionnels et Eldridge Cleaver se retrouve à donner une interview à Playboy, par exemple, qui est dénoncée par Newsreel lors de la Radical Media Conference de décembre 1968[2525][2525] Auteur inconnu, “Madison Media Conference », Kaleidoscope Chicago Vol. 1 No. 3, 20 décembre 1968.. Le projet de Newsreel consiste alors à créer une forme à la mesure de l’apport linguistique des Black Panthers. C’est ce qu’exprime Robert Kramer dans un texte collectif écrit pour Film Quarterly :
Quand vous voyez Cleaver et Seale sur un plateau de télévision, ils ne vous effraient pas ou ne vous impressionnent pas ou ne vous font pas sentir comme ils le devraient si vous les rencontriez dans la rue. Pourquoi ? Parce qu’ils ne peuvent pas mettre la main sur vous ? En partie, sûrement. (…) Mais aussi parce que leurs paroles sont absorbées par le format du « plateau de télévision », les discussions rationnelles (notons bien qu’elles ne sont rationnelles qu’en apparence) portent sur des problèmes pour lesquels tout le monde s’accorde qu’ils sont importants et urgents, et que nous (en bons spectateurs libéraux) sommes engagés à analyser. Bref, de la merde. Le leurre d’une analyse engagée. Le leurre d’une contestation réelle. Le leurre même de comprendre de quoi on parle. Ou plutôt, l’engagement à prétendre que l’on comprend la réalité[2626][2626] “You see Cleaver or Seale on a panel show, and they don’t scare you or impress you or make you think as they would if you met them on the street. Why? Because they can’t get their hands on you? Partly, sure. (Fear and committed thought exist in terms of the threat that power will be used against you-in terms of the abso- lute necessity of figuring out what has to be done -not in terms of some vague decision to “think it through” in isolation.) But also, because their words are absorbed by the format of the “panel show,” rational (note well: ostensibly rational) discussion about issues that we all agree are important and pressing, and that we (all good liberal viewers) are committed to analyzing. Well: bullshit. The illusion of the commitment to analyze. The illusion of real dissent. The illu- sion of even understanding the issues. Rather, the commitment to pretend that we’re engaging reality.” Norman Fruchter, Robert Kramer, Marilyn Buck et Karen Ross, “Newsreel,” Film Quarterly 21, no. 2 (winter 1968-9)..
Contre ces leurres, Kramer entend élaborer une forme qui résonne vraiment avec les modes de lutte qui fleurissent alors : les parades de Panthers en arme ou bien l’invasion du bureau du doyen de Columbia par les étudiants mobilisés. Des grands mots, certes, mais dirigés vers la dissipation de ce qu’Herbert Marcuse appelle une « fausse conscience ». À ce titre, Newsreel entend renouveler les formes de propagande :
Nous voulons une forme de propagande qui polarise, mette en colère, excite, afin de pouvoir discuter – une manière d’accéder aux gens sans faire de concessions à l’endroit où ils se situent, mais en leur montrant où ils sont pour les forcer à partir de là, à livrer leurs assomptions, leurs préjugés, leurs perceptions imparfaites[2727][2727] “We want a form of propaganda that polarizes, angers, excites, for the purpose of discussion- a way of getting at people, not by making con- cessions to where they are, but by showing them where you are and then forcing them to deal with that, bringing out all their assumptions, their prejudices, their imperfect perceptions.” Norman Fruchter, Robert Kramer, Marilyn Buck et Karen Ross, “Newsreel,” Film Quarterly 21, no. 2 (winter 1968-9)..
D’où un renouvellement du recueil de la parole, souvent adossé à des montages clignotants et des tracts filmés. Il s’agit d’œuvrer à une prise de conscience par le choc, par la déstabilisation des habitudes perceptives des spectateurs, tout en donnant une forme sensible à la radicalité politique du discours des Panthers.
Nous l’avons dit, les Black Panthers ont été l’objet d’un très grand nombre de films lors de leurs années d’activité. L’un d’entre eux, le plus célèbre, est le film que leur dédie Agnès Varda, réalisé en septembre 1968, en même temps qu’Off The Pig : un film en couleur, d’une trentaine de minutes, sur le modèle des documentaires de l’âge d’or du court-métrage. Black Panthers est un film qui s’inscrit dans la suite de Salut les Cubains qu’elle consacre à la révolution castriste et au projet photographique qu’elle dédie à la Chine communiste. Toutefois, si le film se fait bien souvent le relais plutôt honnête des lignes stratégiques du BPP, il s’ouvre et se clôt par le rappel du slogan « Black is beautiful », nom donné à la réappropriation culturelle menée par les mouvements Africains-Américains lors des années 1960, autour duquel Varda structure son regard. C’est davantage sur leurs cheveux ou leur style que les femmes sont interrogées quand les hommes restent détenteurs d’une légitimité politique. Les quelques embardées que la cinéaste opère vis-à-vis du « script », celui de la présentation du BPP, se résument à filmer les femmes Black Panthers en train de danser. En ce sens, le film de Varda est symptomatique d’un rapport fétichiste au BPP, extrêmement courant parmi les soutiens que recueille le mouvement d’Oakland.
Et pourtant, le choc visuel du BPP ne se construit pas en premier lieu à partir des cadres du « Black Is Beautiful » mais par sa rupture radicale avec l’assimilationnisme qui guidait le mouvement des droits civiques. Les parades en armes et les entraînements militaires dans les rues d’Oakland se nourrissent des thèses de Malcolm X assumant au moins une autonomie des communautés Africaines-Américaines sinon un processus d’auto-détermination. Comme dit auparavant, cela reconfigure le statut des Africains-Américains comme figures qui ne subissent plus une altérité les reléguant dans un ordre ségrégatif mais revendiquent une altérité au système politique étatsunien comme nation autonome, comme nation à l’intérieur d’une nation. Surtout, Newsreel prend fait et cause dans la guerre interne aux luttes Africaines-Américaines entre le BPP et le nationalisme culturel. À Los Angeles, l’assassinat de deux Panthers par des militants nationalistes culturels donne le point de départ du projet de film The Beat of The People de Los Angeles Newsreel, aujourd’hui perdu. Même au sein du BPP, en ce qui concerne Oakland, il convient de noter que les cadres font des influences africaines – l’un des traits du « black is beautiful » – une préoccupation secondaire. C’est là l’un des désaccords avec les Black Panthers de New York qui se défont de leurs « noms d’esclaves » pour embrasser de nouveaux patronymes et qui portent le dashiki pour les hommes. Nul doute toutefois qu’à Oakland aussi les questions de fierté passent aussi par un renouvellement des pratiques vestimentaires et esthétiques. Dans Interview with Bobby Seale, le chairman exprime ses réserves à l’égard de ces nouvelles pratiques vestimentaires et cette position ressemble aux cadres de représentation que se fixe l’organisation. Tout au juste, Off The Pig a pour bande-son des bongos. À la manière du journal Black Panthers, l’expérience visuelle des Panthers est guidée par leur action politique. Leur lutte présuppose, dans la lignée des réflexions marcusiennes, une rupture avec la société dans son ensemble. C’est en tout cas la manière dont Robert Kramer conçoit les Panthères comme un modèle :
Les Panthères sont un départ de feu. Ils ont déjà cramé le tas de merde qui s’est amassé depuis longtemps. Une grande part de cette merde consiste à penser qu’un groupe particulier – même avec une fonction spécifique – peut se limiter à un champ d’action spécifique ou un seul niveau ou contre un seul type d’institution. (…) La lutte ne peut pas être restreinte à une seule fonction, un seul champ ou une seule tâche – la lutte dans cette société doit être totale et nécessite de changer radicalement sa vie[2828][2828] “The Panthers are like a flame. They’ve burnt up a lot of the bullshit that’s been piling up for a long time now. Some of that bullshit is the idea that a particular group—even one with a specific function—can limit its struggle to one area or one level or one set of institutions. (…) Struggle can’t be bottled up and poured on one specific function, struggle can’t be limited to one area or one task—struggle in this society must be total and a total way of life.” Robert Kramer, “The best way to support the Panthers”, 22 février 1969, IMEC, 344KRM/100/1..
Le modèle des Black Panthers tel qu’il est conçu par Newsreel consiste alors à rompre avec un « way of life », un mode de vie érigé aux États-Unis comme indépassable, et à en adopter un nouveau qui soit révolutionnaire. Le « Black is revolutionnary » semble alors s’incarner comme l’adoption d’un mode de vie révolutionnaire non sur le mode hédoniste de la « révolution culturelle » américaine mais comme la discipline nécessaire à l’entrée en clandestinité. C’est ainsi que l’on pourrait caractériser l’ « ethos esthétique » que Newsreel pense en commun avec les Black Panthers.
Dans l’ouvrage Soul Power: The Making of a US Third World Left[2929][2929] Cynthia A. Young, Soul Power: Culture, Radicalism, and the Making of a U. S. Third World Left, Durham, UNITED STATES, Duke University Press, 2006., la professeure d’études Africaines-Américaines Cynthia Young dédie deux parties à Newsreel, l’une avant 1971, l’autre suivant 1971 où le groupe se renomme Third World Newsreel sous la houlette de Christine Choy et Susan Robeson, écrivaine et petite fille du comédien et militant des droits civiques Paul Robeson. Le groupe connaît en effet, à la fin de l’année 1971 une scission entre les « haves » et les « have-nots », opposant les membres de l’organisation sur la base de leurs privilèges de genre, de race et de classe[3030][3030] Bill Nichols, Newsreel: Film and Revolution, Thèse de Master, Cineaste Publishers, Inc, Los Angeles, 1972, 327 p.. Les onze personnes restant à la fin de l’année 1971 sont issues du « Third World caucus » réunissant les personnes racisées au sein de Newsreel. Cet événement a eu pour effet épistémologique d’amener à une lecture rétroactive des quatre années d’activité de Newsreel à l’aune de cette scission. [3131][3131] Chris Robé, dans son article Detroit Rising consacré au tournage de Finally Got The News, réalisé par un groupe de Newsreelers au service du syndicat marxiste et antiraciste The League of Revolutionary Black Workers, analyse les relations des cinéastes avec le syndicat à l’aune de la scission à venir, oubliant de rappeler le contexte politique. Chris Robé, « Detroit Rising: The League of Revolutionary Black Workers, Newsreel, and the Making of Finally Got the News », 2016, vol. 28, no 4, p. 125‑158. Cette grille téléologique empêche d’apercevoir la manière dont Newsreel en tant que collectif a innové dans la représentation des Third World People, un terme qui émerge du Third World Liberation Front fondé à Berkeley à l’été 1968. Dans ce cadre, Cynthia Young propose l’idée que la structure idéologique ouverte de Newsreel lui permet de se rendre perméable aux renouvellements dans l’antiracisme de gauche et donne un support à l’émergence d’une Third World Left. Les termes « African-Americain » et « Third World People » signalent une mise en relation du racisme aux États-Unis avec son histoire coloniale. Ils inscrivent les luttes antiracistes dans la continuité des luttes de libération qui ont eu cours contre les colonialismes européens.
Cynthia Young distingue San Francisco Newsreel de New York Newsreel, déclarant le premier groupe moins dogmatique que le second. C’est en effet depuis San Francisco que s’amorce la reconfiguration idéologique de Newsreel, marquée par son soutien aux Black Panthers. Toutefois, l’examen des archives du mouvement révèle que New York s’est très rapidement structuré autour du soutien au BPP et à d’autres organisations de luttes antiracistes, telles que les Young Lords. Newsreel entreprend progressivement de réinscrire les luttes de la fin des années 1960 dans l’histoire coloniale des États-Unis et, en ce sens, l’attention que l’organisation porte aux « colonies internes » traduit une acception de l’altérité radicalement différente des autres metteurs en scène occidentaux qui se sont intéressés aux luttes post-droits civiques. Le groupe partage en effet avec le BPP l’influence du psychiatre et compagnon de la libération algérienne Frantz Fanon qui, dans Les damnés de la terre[3232][3232] Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris, France, La Découverte, 2002., décrit la condition de colonisé comme une aliénation, un produit du colon et du fait colonial : « C’est le colon qui a fait et qui continue à faire le colonisé. » Tout dans le monde colonial, y compris la situation géographique, est organisé par le colon dans l’optique d’asseoir sa domination : la ville indigène, territoire ségrégué, est en cela bien proche des ghettos d’Oakland montrés dans Off the Pig. En cela, l’image ou la représentation des peuples colonisés reste subie et se décoloniser, c’est-à-dire rompre avec cet ordre et cette condition pour devenir un homme nouveau, se conçoit bien dans une logique d’altérisation car il s’agit, dès lors, d’un refus catégorique de l’architectonique de l’oppression y compris dans sa propre représentation de soi, jusqu’à la sexualité comme l’indiquent la somme de textes que le BPP y dédie. Il s’agit aussi de rompre avec la structure conditionnant les rapports sociaux/raciaux. Seule la violence, selon Fanon, permet de retrouver son propre mouvement. « Tuer le Blanc en nous [3333][3333] Stokely Carmichael et Charles V. Hamilton, Black Power, op. cit.» comme le prescrit Stokely Carmichael dans Black Power revient à l’interpolation fanonienne d’une violence qui remplit une double-fonction : libérer le colonisé mais aussi le colonisateur de sa propre oppression. C’est dans ce cadre que l’œuvre de Newsreel, au travers de son soutien au BPP, trouve sa radicalité et sa force émancipatrice : il n’y est pas seulement question, pour les cinéastes, de manifester un soutien, voire de se mettre au service des révolutionnaires du BPP, mais d’opérer une rupture brutale avec leur propre condition, en tant qu’oppresseurs, en tant que Blancs.