Autour de Jacques Perconte #2

Sois le changement que tu veux voir dans le monde

par ,
le 27 janvier 2015

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Jacques Perconte critique les dernières hautes technologies par une reprise en main des outils numériques, informée par une recherche précise de leur fonctionnement et par les pratiques du cinéma expérimental et des arts plastiques qui l’ont amené à développer une stratégie de non-coopération technique. Satyagraha (2009) est sans aucun doute le film de Perconte qui explicite et porte à sa plus haute intensité cette stratégie. Il fait partie du film collectif Outrage & Rebellion (2009, n&b, coul., 180’)[11] [11] Mis en ligne sur Médiapart à raison d’un par jour du 10 décembre 2009 au 20 janvier 2010. Le mot « Rebellion » ne comporte pas d’accent car il doit pouvoir être lu en anglais, il en va de même pour le choix de « & » plutôt que « et ». , réalisé suite à une manifestation pacifiste le 9 juillet 2009 à Montreuil-sous-Bois s’inscrivant dans le vaste mouvement de protestation contre les arrestations de sans-papiers, leur expulsion de logement et la précarité dans laquelle ils sont maintenus, qui a été réprimée par les forces de l’ordre, et au cours de laquelle le réalisateur Joachim Gatti a été éborgné par le tir d’un flashball. 45 cinéastes, vidéastes, musiciens et plasticiens (dont Jacques Perconte, Laura Waddington, Jean-Paul Noguès, Lionel Soukaz, Marcel Hanoun, Othello Vilgard, Gérard Courant, Ange Leccia, Marc Hurtado, Hamé, Jean-Marie Straub, Philippe Garrel…) ont répondu par les moyens du cinéma à ces actes arbitraires de violence étatique brisant la déontologie du gardien de la paix, et, par l’assemblage de leurs courts-métrages, ont formé la constellation d’“un film pour les déjà trop nombreuses victimes de flashball et plus largement les cibles du néo-libéralisme anachronique qui nous mutile tous d’une façon ou d’une autre au quotidien.”[22] [22] Appel initial rédigé par Nicole Brenez et reproduit dans le programme pour la projection d’un choix de films à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris le 3 février 2010. Le titre du film collectif remet en cause et retourne deux termes de la légalité issus de la société disciplinaire – l’outrage[33] [33] “Les paroles, gestes ou menaces, les écrits ou images de toute nature non rendus publics ou l’envoi d’objets quelconques adressées à une personne investie d’une mission de service public dans l’exercice ou à l’occasion de sa mission et de nature à porter atteinte à sa dignité ou au respect de la fonction dont elle est investie” (article 433-5 du Code Pénal). est l’acte de porter atteinte à la dignité du dépositaire de l’autorité publique, la rébellion[44] [44] “Le fait d’opposer une résistance violente à une personne dépositaire de l’autorité publique ou chargée d’une mission de service public agissant dans l’exercice de ses fonctions, pour l’exécution des lois, des ordres de l’autorité publique, des décisions ou mandats de justice” (article 433-6 du Code Pénal). , l’opposition d’une résistance à l’agent dans l’exercice de ses fonctions – afin d’incriminer une politique répressive. L’impérieuse nécessité d’agir contre cette politique a induit la réalisation dans l’urgence des films sans aucune production.

Les événements de Montreuil et de la Seine Saint-Denis depuis les émeutes de 2005 ont inspiré à Perconte un parallèle avec la situation de l’Inde colonisée par les Britanniques et réduite à des conditions iniques de vie rendant absolument nécessaire ce que Deleuze nomme “un devenir révolutionnaire”, que Mohandas Karamchand Gandhi va façonner en une puissante philosophie de résistance fondée sur la non-coopération non violente massive des Indiens, qui supposait de s’exposer délibérément aux sanctions, à l’emprisonnement et à la mort, mais selon un processus long et patient, par étapes de désobéissances successives de plus en plus émancipatrices qui a abouti à la force irrépressible du « Quit India » en 1942. Le satyagraha, littéralement « étreinte de la vérité » en sanskrit, qui peut également être interprété comme « persuasion par la seule force de la vérité », impliquait de servir sans concession pour une cause juste afin de sevrer le système britannique de son erreur.

Ainsi Perconte a-t-il pu exprimer cette analogie de la manière suivante : « J’ai trouvé dans la figure de Gandhi de nombreux liens avec les événements de Montreuil. La manifestation, la violence, la répression, l’injustice, l’engagement résistant et l’engagement du corps. »[55] [55] Jacques Perconte, entretien du dossier « Flashball et rafales d’images », propos recueillis par Ludovic Lamant et retranscrits par Pierre Lascar, Mediapart, 19 novembre 2009. Il a téléchargé, depuis les banques de données des archives de la Gandhi Serve Foundation, des plans tournés en 16mm noir et blanc d’immenses manifestations indiennes réprimées violemment par l’armée britannique. Mais la conversion numérique des pellicules argentiques et leur compression pour le réseau a modifié la nature et la structure même des images originales : ainsi le noir et blanc argentique avait-il été codé en couleurs RVB, puisque, Gabrielle Reiner nous le rappelle, le noir et blanc n’existe pas en numérique, il ne peut être qu’imité[66] [66] Gabrielle Reiner, « Persistance du noir et blanc », in Nicole Brenez, Bidhan Jacobs (dir.), Le Cinéma critique. De l’argentique au numérique, voies et formes de l’objection visuelle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2010, p. 244. ; d’autre part, cette structure de données compressées se prêtait à une reconfiguration par logiciel d’encodage. La chaîne de très fortes compressions temporelles auquel Perconte a soumis les signaux a révélé des couleurs sous-jacentes (teintes vertes, jaunes, rouges), et les paramétrages qu’il a opérés ont permis de restructurer les foules selon des réseaux mobiles de blocs carrés de pixels, de briser les limites des plans de manière à ce que ceux-ci s’interpénètrent, d’obtenir des traînes persistantes sur les mouvements des bras, drapeaux, corps courant. Ce faisant, les formes obtenues figurent la violence et les blessures auxquelles s’exposent les manifestants, mais aussi la force de cette multitude de corps d’Indiens de toutes conditions qui semblent n’en faire qu’un seul immense qui se répand, fulgure, ondoie, déferle, se vaporise, emporte et noie tout sur son passage. Perconte donne une forme concrète à la philosophie du satyagraha qui consiste à devoir souffrir plutôt que d’infliger la violence envers l’oppresseur, jusqu’à ce qu’il cède : c’est l’arme d’une foule forte de son nombre et de son exigence qui met un terme à l’injustice.

Le devoir de non-coopération avec le mal prôné par Gandhi – l’inflexible désobéissance civile envers des lois injustes – et le devoir de coopération avec le bien – s’abstenir de toute violence et propager l’amour – trouvent un équivalent dans le travail de Perconte à travers un processus de non-coopération radicale technique avec la colonisation numérique et une rupture avec son idéologie : désobéissance envers les usages d’internet, des logiciels d’encodage et de l’intégrité du signal codifié qui viennent d’un long et patient développement de détournements, de refus, de radicalité, au nom d’une valeur très haute d’exigence plastique et éthique. Perconte fait preuve, grâce à cette non-coopération, d’une puissance créatrice féconde et fertile élevée au rang d’une politique formelle au service du bien commun parce qu’elle pousse à l’engagement. C’est, en effet, ainsi que nous pouvons interpréter la fin du film lorsque nous entendons une veille femme raconter un rêve dans lequel Gandhi apparaît et octroie des richesses à tous, qu’elle se réveille et se demande où est Bapu. Perconte monte sur ces paroles une citation du Mahatma : “Sois le changement que tu veux voir dans le monde” qui renvoie chacun à sa capacité à changer le monde dans lequel il vit, par la résilience et en coopérant dans le partage de valeurs communes de bonté.

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Ce texte, écrit en Décembre 2014, est extrait de Soleils, livret réalisé par Jacques Perconte à l’occasion du cycle qui lui a été consacré à la Cinémathèque Française (décembre 2014-février 2015) dans le cadre de la programmation "Cinéma d’avant-garde / contre-culture générale" dirigée par Nicole Brenez. Nous remercions amicalement Jacques Perconte et Bidhan Jacobs de nous avoir permis de le publier en ces pages. Images : Satyagraha (Jacques Perconte, 2009).