Ave, César !, Joel et Ethan Coen

Would that it were so simple ?

par ,
le 23 février 2016

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Après Le Pont des espions et Carol, le cinéma américain continue avec Ave, César ! de contempler son reflet dans le miroir des années 50, âge d’or dont il semble toujours devoir chercher l’éclat, dans un geste mélancolique consistant à figer les figures venues du passé, à les cristalliser dans des lueurs crépusculaires (Hanks dans Le Pont des espions) ou derrière des vitres embuées (Cate Blanchett dans Carol).

Cet âge d’or, Ave, César !, loin de chanter mélancoliquement sa perte, choisit plutôt de le regarder à travers les yeux de l’industrie et de l’un de ses braves serviteurs, Eddie Mannix (Josh Brolin). Mannix exerce pour le studio Capitol Pictures la profession de fixeur : il s’efforce de faire tenir le système en protégeant la vie privée de ses acteurs et en veillant au bon déroulement des tournages. Son portrait moral tient à peu de choses : c’est un chrétien angoissé qui se confesse avec ferveur pour de petits péchés, comme celui de fumer des cigarettes en douce alors qu’il essaie d’arrêter. Si l’angoisse de Mannix n’atteint pourtant jamais, comme dans A Serious man, la dimension du doute métaphysique, c’est qu’Ave, César !, dans sa logique de film sur l’industrie, dresse avant tout le portrait d’un professionnel du cinéma. Là se situe la vraie dévotion de Mannix, que le film déplace habilement sur le tournage d’un péplum d’inspiration biblique – Hail Caesar – racontant comment un général romain se convertit au christianisme sur le rocher de Golgotha. Le tournage de ce péplum, contrarié par l’enlèvement de son acteur principal Baird Whitlock (Clooney) et par les rumeurs qui courent sur sa vie sexuelle, représente l’épreuve que Mannix doit affronter pour prouver sa foi dans son travail. On retrouve dans Ave, César ! le goût des Coen pour les petites odyssées, où la principale vertu du héros consiste à faire le job : la confection des films compte autant pour Mannix que le fait de chanter pour Llewyn Davis – tout le reste relève du hasard et des circonstances, comme le complot communiste dans lequel se trouve embarqué Whitlock, intrigue secondaire digne d’une screwball comedy, dont les rebondissements n’empêcheront pourtant pas Hail Caesar de se faire – et le général romain de déclamer sa tirade sur Jésus.

Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un tel film fasse de la foi sa question essentielle et qu’il la pose à travers la forme du péplum. Ce péplum édifiant, très largement inspiré du Quo Vadis de Mervyn LeRoy (1951), introduit à travers le pompiérisme de ses décors et la grandiloquence de ses tirades mystiques, la question du travestissement de la foi qui occupe le film à plusieurs niveaux. Au niveau de Mannix d’abord, que l’on présente tout de suite comme un chrétien scrupuleux, mais sans grandeur : ses visites régulières au confessionnal ne l’empêchent pas de couvrir les vices de ses acteurs afin de protéger le système – et la foi dans ce système l’emporte chez lui sur la casuistique.

Au niveau du spectateur ensuite : le film offre des scènes de spectacle incroyablement virtuoses (un ballet aquatique, un numéro de claquettes) mais il les regarde toujours depuis les coulisses, en multipliant les effets de mise en abyme : cabines de projection, plateaux et salles de cinéma depuis lesquels Mannix veille sur les tournages. Les Coen ne font pas semblant d’ignorer le fond d’infamie qui se cache sous l’éclat des plateaux, mais l’envers du décor ne brise pour autant pas le charme du spectacle. Ave, César ! ne regarde pas Hollywood de l’autre côté du miroir, comme l’ont fait déjà tant de films, du Jour du fléau de Schlesinger à Mulholland Drive. Mannix, héros à la fois dévoué et lucide, apparaît plutôt comme un double du spectateur d’aujourd’hui, qui revisiterait l’âge d’or des studios en ayant lu Hollywood Babylone de Kenneth Anger.

Mais celle lucidité ne cède rien à la mélancolie : les dorures du péplum l’emportent toujours sur la noirceur vers laquelle aurait pu pencher le film s’il s’était pris un peu plus au sérieux. Durant son enlèvement, Baird Whitlock discute avec ses ravisseurs communistes en mangeant des toasts au concombre : la critique du système tient dans cette discussion cordiale qui confronte la star du péplum à des lecteurs du Capital. Autrement dit, il n’y a pas de critique : le discours de communistes sur l’exploitation des scénaristes par Hollywood sonne aussi faux que la tirade de Baird Whitlock sur Jésus à la fin d’Hail Caesar. On peut même rapprocher ces deux moments oratoires, le discours sur l’avènement d’un homme nouveau étant commun aux disciples de Jésus et à ceux de Karl Marx. Entre ces deux religions, Mannix a choisi une voie moyenne, celle du cinéma, où se pose aussi la question de la croyance – non pas en un dieu ou en un dogme, mais en un système.

Cette question, le film a l’excellente idée de ne jamais l’amener sur le terrain du postmodernisme. Il en fait plutôt une sorte de running gag, qui prend aussi bien la forme d’un reflet de lune dans l’eau que d’un carton signalant sur les rushes d’Hail Caesar que les plans avec Dieu restent à tourner. Sans doute est-ce en cela qu’Ave, César ! est un film non seulement drôle, mais aussi drôlement intelligent : la crise de foi éprouvée par les derniers héros des Coen (depuis A Serious man jusqu’à Llewyn Davis) rencontre ici un système bien plus rassurant que les mathématiques de Larry Gopnik, un système capable de produire de la croyance à la demande. De ce point de vue, Ave, César ! inverse la logique anxiogène de Barton Fink (1991) : on ne voit plus Capitol Records comme un monstre kafkaïen dévorant un petit scénariste, mais plutôt comme une industrie dont le film fait l’éloge paradoxal ; il n’en ignore pas la corruption, mais il en célèbre la magie.

Dans l’épilogue, Mannix pose à son confesseur la question suivante : « Quand quelque chose est facile (easy job dans la version originale), est-ce que c’est mauvais ? ». Cette question est peut-être celle que pose ce film brillant, où les Coen interrogent leur propre facilité à produire du spectacle – et de la croyance. Le film fait de cette facilité une démonstration permanente, redoublée par la performance des acteurs : chaque numéro (qu’il s’agisse de faire tourner un lasso ou de danser comme Gene Kelly) donne une impression de gratuité un peu déconcertante, jusqu’à une scène virtuose de répétition où un acteur sans talent, Hobie Doyle (Alden Ehrenreich), se retrouve sur le tournage d’un mélodrame dirigé par un metteur en scène très maniéré, Laurence Laurentz (Ralph Fiennes). Après plusieurs prises infructueuses, Laurentz demande à son acteur de répéter la réplique « Would that it were so simple ? ». La scène se transforme alors en cours de diction, jouant sur des effets de répétition rappelant les dialogues absurdes des Monty Python. Mais au-delà de sa mécanique comique, cette scène marque aussi le point de rencontre entre le raffinement intellectuel d’un cinéma psychologisant – qui n’a jamais été celui des Coen – et une modestie proche de la lose, qui elle a toujours été chère aux auteurs de Fargo et qui se résume ici dans les bégaiements d’Hobie Doyle. La réplique, qui signifie « si seulement il était si simple de… », peut aussi être vue comme une profession de foi : il aurait sans doute été simple pour les Coen de faire d’Ave, César ! un énième film contre Hollywood plutôt que cet éloge paradoxal. Que ce film-là adopte le point de vue du système est d’ailleurs un fait nouveau chez eux, tant leur cinéma a été caractérisé jusqu’à présent par des figures de pouvoir inquiétantes (Paul Newman dans Le Grand saut), élevées parfois au rang de dieux obscurs, capables de fixer le destin du héros en une phrase (F. Murray Abraham dans Llewyn Davis).

Fonctionnaire consciencieux, Mannix se situe aux antipodes de ces figures d’ogres écrasants : sa bonne volonté participe au tableau plutôt bienveillant que le film dresse de l’industrie. Que ce personnage soit aussi caractérisé par l’angoisse métaphysique, comme Larry Gopnik (A Serious man), n’est sans doute pas faux, mais l’essentiel pour lui est de faire de bons films avec de bons acteurs, de participer à ce système qui produit de la croyance. Les interrogations spirituelles que porte Ave, César! peuvent alors être tournées en dérision par le dernier plan : lorsque la caméra s’envole au-dessus du studio où le général romain vient de d’annoncer sa conversion au christianisme, la lumière de Dieu reste invisible – mais c’est le nom des Coen qui brille dans le ciel.

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Ave, César !, un film de Joel et Ethan Coen, avec Josh Brolin (Eddie Mannix), George Clooney (Baird Whitlock), Alden Ehrenreich (Hobie Doyle), Ralph Fiennes (Laurence Laurentz), Scarlett Johansson (DeeAnna Moran), Frances McDormand (C.C. Calhoun), Tilda Swinton (Thora et Thessaly Thacker), Channing Tatum (Burt Gurney). Scénario et montage : Joel et Ethan Coen / Décors : Cara Brower / Photographie : Roger Deakins / Costumes : Mary Zophres Durée : 100 mn Sortie : 17 février 2016