Blair Witch comme un beau film

« It’s not quite reality »

Les enfants aiment être effrayés – dans la mesure où ils aiment toutes les expériences de la vie.
Robert Louis Stevenson

Adolescent, je pensais que je n’aimais pas Le Projet Blair Witch. Ce qui ne m’empêchait pas de le regarder en boucle, sans jamais résister à l’envie de me cacher les yeux ou de faire une petite balade pour ne pas avoir à supporter les scènes de nuit. Je pensais que je ne l’aimais pas car je n’aimais pas les films d’horreur – en tout cas je n’aimais pas me faire peur, je n’avais pas de goût pour la violence graphique... Je ne pensais peut-être pas l’aimer, mais j’étais fasciné, presque obsédé par Blair Witch. Aujourd’hui, je me flatte en pensant que c’est parce que le film est magnifique.

Plus de 20 ans après, on pourrait seulement retenir cela : exit son succès planétaire et sa « rentabilité » légendaire, exit sa création d’un microgenre de films d’horreur, exit les rumeurs qui accompagnaient sa sortie, disons simplement « Blair Witch est un film magnifique » (qui sait combien de films, repensés ainsi, deviendraient enfin les chefs d’œuvres qu’ils sont déjà ?). En une phrase, on crée un évidement qui fait voir des images cachées entre celles que l’on connaissait déjà : tous ces plans de forêt, la contradiction entre le grain du 16mm en noir et blanc et la crudité de l’image vidéo (ses petits glitches et autres imperfections techniques). Le son est d’ailleurs au moins aussi beau que l’image : le bruit des oiseaux, des pas, des rivières, et même ces cris que poussent les personnages, terrifiés par des choses que l’on ne voit jamais mais que, justement, il nous arrive d’entendre. Certes les détracteurs comme les défenseurs s’accordent à dire qu’un de ses éléments essentiels est l’absence de manifestation visuelle des éléments paranormaux ; mais il faut aussitôt préciser qu’il en va autrement en ce qui concerne le son. L’existence des phénomènes paranormaux est bel et bien avérée dans le récit, seulement ils passent plutôt par le son que par l’image – ces mains que nous voyons fugacement apparaître sur la toile de la tente laissent plus de place au doute que les rires d’enfants ; l’étrange objet contenant les dents de Josh prouve seulement qu’il a été capturé, mais ce sont ses cris au beau milieu de la nuit qui indiquent qu’une force paranormale en est à l’origine.

Comme d’habitude quand un film très violent est aussi très beau, c’est aussi le choc entre la beauté plastique et l’horreur de ce qui s’y déroule qui fait tout l’intérêt : cruauté des premières scènes, et surtout du dernier plan consacré à la voiture, car on sait dès le premier visionnage que ces personnages ne la retrouveront jamais ; la manière qu’a le plan de durer ne peut alors que nous saisir. En redécouvrant Blair Witch aujourd’hui, alors que tout effet de surprise est éteint, on est d’ailleurs frappé par l’ironie et la construction brillante des premières scènes : on sait désormais qu’elles furent réalisées, comme une bonne partie du film d’ailleurs, dans un mode quasi-documentaire, et que ces habitants de Burkitsville qui parlent des légendes locales (leurs récits sont comme des clés qui permettent de comprendre les scènes à venir) ne sont pas des acteurs. Or il y a dans toutes ces scènes des petites touches ironiques et presque tragiques : ce bébé qui pose la main sur la bouche de sa mère parce qu’il ne veut pas entendre l’histoire sordide qu’elle raconte, ce pêcheur qui dit aux documentaristes amateurs : « vous, les gamins, vous ne retenez jamais la leçon ».

On sait et on voit que c’est un film fait pauvrement, dans des conditions proches de celles présentées dans sa fiction ; d’ailleurs les metteurs en scène, Daniel Myrick et Eduardo Sánchez, étaient souvent absents des lieux de tournage, laissant les comédiens (tous les trois extraordinaires) prendre eux-mêmes en charge la réalisation. C’est d’abord cela qui permet de croire à la réalité des évènements, tant on sent qu’à l’exception de quelques scènes (notamment la dernière, où la mise en scène et le travail sonore sont trop sophistiqués pour être dus uniquement à la pseudo-improvisation des acteurs), c’est bien ce trio qui enregistre ce qui se passe autour d’eux et entre eux (la détérioration de leurs rapports et leur plongée dans l’angoisse et la folie, aboutissant à des situations au moins aussi terrifiantes que l’invisible sorcière). Mais ce que cette pauvreté, cet amateurisme dans le matériel, cette place donnée à l’improvisation permettent également, c’est la création d’images naturelles sublimes, qui rappellent le cinéma underground américain, celui de Mekas, Brakhage, pourquoi pas Bruce Baillie. Leur point de départ n’est pas si éloigné : un matériel peu couteux, une volonté d’enchanter l’univers familier, une croyance au cinéma. Que cela passe par une histoire de sorcière qui vit au fond des bois n’est peut-être pas l’essentiel : les personnages-filmeurs, après tout, ne croient pas en la légende de la sorcière de Blair, mais ils croient quand même que leur documentaire, fût-il amateur, peut donner vie à cette forêt. Ironie du sort, ils y parviennent : si ces jeunes gens sont morts, ils se sont sacrifiés pour offrir au monde un beau témoignage d’un certain folklore américain, et Heather a donc terminé son documentaire – son « projet ».

On reconnaît souvent à Myrick et Sánchez qu’ils sont arrivés au bon moment, et qu’ils ont su profiter de tout ce que l’époque leur apportait, notamment le début d’internet et ses phénomènes de contenus « viraux », mais on ne reconnaît peut-être pas assez leur inventivité de cinéastes. Or on peut supposer que c’est aussi l’autre raison de leur succès : que le film est, d’une certaine manière, irrésistible – qu’on ne peut pas ne pas y croire. Quel talent fallait-il pour faire croire à des milliers de personnes que ce récit était réel, pour qu’un générique ne suffise pas à faire découvrir le pot aux roses ! C’est que le film a compris quelque chose de son époque, en effet, mais aussi qu’il a capturé quelque chose d’unique au moment de son tournage, hic et nunc, comme font peut-être tous les grands cinéastes. Quelque chose de vrai et de beau.

Mais si je suis honnête, je dois dire que ce n’est pas cette beauté qui me frappait quand j’étais adolescent, c’est seulement que Blair Witch est le film le plus terrifiant jamais fait, et que dès les premiers pas dans les bois je ressens une angoisse physique qui ne s’interrompt qu’avec les dernières images, magnifiques elles aussi – une maison abandonnée, un homme de dos, deux caméras qui chutent.