Christian Gautellier

Autour du Prix Jean Renoir des Lycéens

Depuis 2011, le Prix Jean Renoir propose à un public de lycéens sélectionnés sur dossier un programme de sept films français et européens tirés de l’actualité : de septembre à avril, les élèves écrivent et publient des critiques sur le site officiel du prix, sous une forme classique (un texte argumenté) ou libre (une vidéo, un travail graphique, un poème). Le 10 mai dernier, ils ont élu après délibération L’Heure de la sortie de Sébastien Marnier.

Quels sont les enjeux pédagogiques, territoriaux et culturels d’un tel dispositif d’éducation à l’image ? Comment s’élabore la sélection des films d’un côté, le travail critique avec les élèves de l’autre ? En quoi les travaux produits et mis en ligne cette année battent-ils en brèche les discours défaitistes sur la génération Netflix, témoignant à la fois d’une fraîcheur dans l’écriture et d’une très grande sensibilité aux films ?

Réponses avec Christian Gautellier, directeur national des Ceméa[11] [11] Les Cemea (Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Education Active) sont un mouvement pédagogique national (hexagone et outremers) structuré en associations régionales. Ils interviennent dans les champs de l’éducation, de la jeunesse, de l’animation, des loisirs, du social et de la culture, en formant leurs acteurs et en mettant en œuvre des actions auprès des enfants et des jeunes. Ils organisent régulièrement des conférences, des journées d’étude et animent une médiathèque éduc’active en ligne, Yakamédia. et opérateur du Prix Jean Renoir.

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Débordements: La sélection de 2018-2019 comprenait trois films français (En Liberté, Amanda et L’Heure de la sortie), trois co-productions européennes (Heureux comme Lazzaro, Sami, une jeunesse en Laponie et Sibel) et un documentaire (Amal). Combien de films comportait le corpus au départ, et quels ont été les critères retenus pour trancher ?

Christian Gautellier: Dans les critères de sélection du prix Jean Renoir, il y a d’abord un impératif d’exploitation en salles, l’objectif étant, pour les lycéens, de voir les films en salle au moment de leur sortie ; nous sommes donc soumis à des contraintes temporelles assez strictes : un film par mois de la rentrée 2018 au printemps 2019. Après, le comité de sélection peut avoir une attention particulière aux premiers films : Petit Paysan (Hubert Charuel), Carré 35 (Eric Caravaca) ou Amal (Mohamed Siam) entrent cette catégorie. Souhaitant une diversité de films, au retour du festival d’Annecy, nous sommes attentifs à sélectionner aussi un film d’animation, ainsi Tout en haut du monde a été retenu en 2016. Enfin, les membres du comité de sélection essaient de choisir une comédie : c’était le cas d’ En Liberté ! cette année, mais aussi des Combattants (Thomas Cailley) en 2014-2015, ou de Guillaume et les garçons à table ! (Guillaume Gallienne) en 2013. Le corpus global de films pré-sélectionnés cette année était d’environ quarante-cinq, vus collectivement dans les locaux du CNC.

D.: Compte-tenu de la jeunesse du public, est-ce que vous avez des critères liés à la morale, à la bienséance ?

C.G.: On m’a déjà posé la question d’une charte collective de sélection, il y a quelques années : il n’y en a pas explicitement. En revanche, le comité de sélection prend en compte évidemment l’âge du public. C’est un public jeune, souvent mineur. Lors des délibérations, nous pouvons avoir des débats vifs sur certaines scènes, notamment entre les membres à profil « cinéma » et ceux à profil « éducation ». Les représentants de l’Éducation Nationale ont en dernier ressort un avis déterminant. On peut aussi être attentif à des situations géopolitiques particulières, le critère esthétique est loin d’être le seul, il y a toujours un débat au sein du comité de sélection : les pédagogues, les éducateurs sont des personnes qui connaissent le public jeune. Cette année, par exemple, on a beaucoup discuté du Peuple et son roi (Pierre Schoeller, 2018) : c’est une grosse production qui aurait pu rentrer dans la sélection Jean Renoir comme Au revoir là-haut (Albert Dupontel) l’an dernier, mais nous avons jugé qu’il pouvait être difficile pour les 15-16 ans de décrypter précisément le contexte historique et d’autres films très intéressants sortaient en salle au même moment. La non-sélection d’un film peut se jouer sur des questions didactiques et cognitives, qui renvoient à l’accessibilité du film, sa lisibilité pour un public jeune. Quand nous avons sélectionné l’an dernier La Douleur (Emmanuel Finkiel), nous avons beaucoup hésité pour des raisons qui tenaient moins au contexte historique qu’au montage du film, à son écriture elliptique. Chaque sélection annuelle représente un objet particulier, façonné au fil des mois.

D.: Pourquoi la sélection est-elle fermée aux films américains indépendants ? On aurait très bien pu trouver dans le corpus de cette année Leave no trace de Debra Granik ou 90’s de Jonah Hill ?

C.G.: Ce sont des raisons historiques ; on aimerait ouvrir sur le cinéma indépendant international – et pas seulement américain. On a déjà discuté cette année de la possibilité d’inclure Mirai ma petite sœur (Mamoru Hosoda, 2018) mais il n’y avait pas fonds européens dans la production. Quand on a sélectionné en 2015-2016, Vers l’autre rive de Kurosawa, il s’agissait d’une coproduction dans laquelle il y avait des fonds nationaux. La sélection du film était donc possible. Mais l’ouverture sur des productions indépendantes américaines, quels que soient les fonds investis, est une orientation que nous allons prendre dès la rentrée prochaine.

D.: Sélectionner un seul documentaire sur sept films, n’est-ce pas marginaliser le cinéma documentaire, très peu connu du jeune public ? Ne pourriez-vous pas ouvrir davantage la sélection au film documentaire ?

C.G.: C’est un vrai débat que j’ai déjà eu dans le cadre du festival international du Film d’Éducation (créé en 2005, ce festival a lieu à Evreux, NDLR) : avant de pré-sélectionner cette année quarante ou quarante-cinq films, on a dû flirter avec la centaine, on a sans doute vu plus de fictions que de documentaires, parce que les documentaires sont moins exploités en salles et l’exploitation est l’une de nos contraintes. On est très attentifs aux documentaires dans les festivals, mais au-delà de la distinction documentaire/fiction, on cherche toujours la perle rare, et on la trouve parfois par hasard, comme ce fut le cas avec Tramontane (Vatche Boulghourjian) que l’on a programmé dans la sélection 2016-2017.

D.: L’un des objectifs du prix Jean Renoir depuis sa création en 2011 est aussi d’amener le cinéma dans les zones rurales et péri-urbaines. Dans la liste des lycées sélectionnés durant l’année 2018-2019, on compte beaucoup de petites villes ou de villes moyennes comme Bergerac, Bayonne, Pézenas, Fameck, Antibes, Auch ? Est-ce que vous diriez que l’objectif initial du prix a été pleinement atteint ?

C.G.: Cet objectif est atteint mais il n’est pas le seul, il faut que les autres objectifs du Prix Jean Renoir soient réaffirmés, notamment par rapport au César des lycéens qui a été créé cette année, il faut même les mettre en avant, voire les amplifier : travail important sur la dimension « critique » des films, entraînement aux délibérations collectives et argumentées, regard sur le cinéma indépendant international, soutien aux relations entre les établissements et les salles de cinéma. Le comité de sélection des établissements peut également requestionner la règle qui limite la participation des lycées à deux ans, il peut consolider certaines dynamiques pour des établissements se trouvant dans des contextes culturels difficiles, il peut aussi renforcer les spécificités du Prix, en allant plus loin dans les partenariats, dans l’intégration des établissements dans les territoires culturels et vice-versa : c’est une politique éducative et culturelle portée par le Ministère de l’Éducation nationale et le CNC, avec leurs partenaires…

D.: D’un point de vue pédagogique, l’enjeu du Prix est la construction d’un regard critique chez un public jeune. L’objectif du [ou des professeur(s) encadrant(s)] est donc de développer des compétences d’écriture : de ce point de vue, on constate, sur le site du prix, une très grande hétérogénéité de productions, notamment dans les formats libres, de plus en plus plébiscités par les élèves. La critique écrite serait-elle en voie de disparition ?

C.G.: Le comité de pilotage du Prix Jean Renoir a demandé que l’on ait une réflexion spécifique sur la critique : il y a un foisonnement important de textes et de plus en plus de « critiques libres ». La catégorie « libre » – qui est apparue sur le site il y a quelques années – comportait cette année 127 travaux d’élèves conçus dans un autre format que le texte. Dans cet ensemble très divers, qu’est-ce qui est de l’ordre de la critique ? Je crois qu’il va falloir en discuter et peut-être formater un peu, à travers les consignes données: on peut imposer par exemple l’utilisation d’un plan ou d’une image du film pour éviter la rhétorique de Youtube dans les vidéos réalisées par les élèves, il faut aussi que les professeurs encadrant le dispositif soient vigilants, qu’ils imposent un ton, une exigence. Concernant l’écrit, il y a parfois des textes brillants, où l’on trouve des perles mais qui ne sont pas formatés sous forme de « critiques ». Faut-il travailler avec les élèves sur le format ou sur les germes d’une pensée critique ? C’est une question ouverte, dont on n’a pas fini de débattre au sein des lieux collectifs de décision et de mise en œuvre de telles actions éducatives et culturelles.

D.: Comment envisagez-vous la concurrence qui existe désormais avec le César des lycéens ?

C.G.: Aujourd’hui, il y a trois axes dans les dispositifs d’éducation à l’image chez les jeunes publics proposés par le ministère de l’Education nationale : « Lycéens au cinéma », le prix Jean Renoir et, depuis l’automne dernier, le César des lycéens. Il faut insister sur ce qui différencie et spécifie ces deux derniers dispositifs : le prix Jean Renoir se démarque en proposant une programmation européenne et internationale, il exige aussi un gros travail d’écriture tout au long de l’année, à élaborer dans la durée avec les profs, en suivant le rythme des classes, qui n’est pas le même dans les lycées professionnels. Le César des lycéens, en revanche, se déroule sur une durée très courte (logique de festival), qui permet plus difficilement la mise à distance critique, il n’y a pas la place pour un travail d’écriture de « critiques », les délibérations entre les participants débouchent sur un vote individuel. C’est aussi une vision centrée sur le cinéma français, limitée à un bouquet de sept films qui ont déjà trouvé leur public, il y a moins de découverte, on amène moins le jeune public vers des films méconnus et « difficiles ».

La force du prix Jean Renoir est de mettre en valeur ces films, de créer un dispositif d’accompagnement pédagogique autour d’eux et de s’appuyer sur le travail de profs et des salles impliquées. Pour les Césars, les élèves reçoivent un coffret de DVD comprenant les sept films retenus par l’Académie, ils ont trois ou quatre semaines pour les voir : le travail critique, qui consiste bien souvent à se détacher de ses émotions immédiates, est plus limité, voire difficile dans ces conditions. Pour le Prix Jean Renoir, le comité de sélection veille à créer un espace de réflexion entre les films sélectionnés, en évitant la concentration de films sortant au même moment. Quand le Ministère a demandé aux Ceméa d’assurer la coordination du dispositif, en 2014, je m’occupais déjà du Festival International du Film d’Éducation, ma mission était claire : il s’agissait de mettre en synergie le Prix Jean Renoir avec des projets « cinéma » afin d’installer dans les établissements un projet durable autour du cinéma, en créant des partenariats avec des salles indépendantes. Il est essentiel que le Prix Jean Renoir aille vers des jeunes qui sont éloignés du cinéma : c’est une mission on ne peut plus noble.

Entretien réalisé par Jean-Sébastien Massart le 10 mai 2019, à la Fémis. Image : Heureux comme Lazzaro (Alice Rohrwacher, 2018).