Du “cinéma” dans un programme télé

Akli, Rudy et Camille Cottin : Adulte, jamais.

LIEU

Dans la salle de cinéma, je me sens protégé du reste du monde et libre de me mouvoir avec l’autisme que je porte. Je m’accorde le droit d’être “l’autiste-réalisateur-monteur” que je suis intrinsèquement, sans devoir rendre des comptes aux autres, sans devoir me cacher auprès de la société, du système et de la nébuleuse sphère des “auteuristes”. Elle – la salle – est pour moi un “monde-barque” flottant sur des eaux douces, rechargeant mes jauges d’énergies vidées par la rêche cohorte cacophonique du monde extérieur. Rarement, le film projeté contient une séquence (voire même un unique plan) pouvant provoquer en moi une violente puis douce émotion. Une émotion qui mène – très rarement – mon organisme à produire du liquide lacrymal qui embrasse mes joues, ma bouche puis mon cou.
Récemment, dans ce lieu de cinéma, j’ai éprouvé un puissant sentiment de “déroute enluminée” devant un plan de L’Annonce faite à Marie (1991) d’Alain Cuny : une photographie en noir et blanc entrecalée dans une séquence de Noël dans un “Moyen Âge de convention” [1], sur laquelle on voit un homme pourvu d’une moustache, la bouche ouverte, portant une chemise dont le haut, déboutonnée, dévoilait son torse poilu. Un homme qui semblait fêter… se révolter ?

Un soir d’octobre, le “liquide-lacrymal-filmique” est revenu, et, ce, devant une séquence de “film de cinéma” téléscopée dans un magazine télé inédit. La salle de cinéma ici troquée par un lit et l’écran blanc par un vieil iPhone X. En sanglots, je me suis ressaisi. Que s’est-il passé ? Le sentiment d’avoir vécu un “grand moment de cinéma” et, ce, depuis l’application france·tv abandonnée dans un impersonnel smartphone dont la dimension de l’écran est d’une hauteur de 143,6 mm et d’une largeur de 70,9 mm pour une résolution de 2 436 x 1 125 pixels à 458 ppp.

CHAISES CINÉTIQUES-SCÉNIQUES

Deux femmes : une assistante de production accompagne une personnalité du cinéma à une chaise neutralisée de toutes possibilités ostentatoires, dans une grande salle lumineuse de l’Institut du monde arabe encore dépeuplée de ses journalistes.

Des chaises disposées en cercle inoccupées dans un dispositif filmique à la fois léger et chargé, composé du réalisateur Henri Poulain, du directeur de la photographe Nils Ruinet (Solange et les vivants (2016) d’Ina Mihalache), de six opérateur·trice•s-cadreur·euse•s, de deux pointeur•teuse•s, de quatre ingénieurs son, de deux assistants vidéo et d’un prestataire connu de la sphère du cinéma, RVZ (À Plein Temps, Les Misérables, En guerre…), faisant tous•tes partie intégrante de la diégèse du magazine inédit Les rencontres du Papotin [2]. Une idée conçue pour être une approximative déclinaison en mouvement de la revue Le Papotin – journal atypique [3] et programmée tous les samedis du mois à 20:30 sur France 2.
L’invitée de cette deuxième session, après Gilles Lellouche, est Camille Cottin.

Enfin installée, Camille, se grattant le cou, semble avoir un brin le trac. À ses côtés une journaliste du Papotin déjà présente, carnet sur les cuisses, qui se tourne vers Cottin : “Bonjour. Madame, ravie de vous connaître, bienvenue. Moi c’est Claire.”, dit-elle en lui serrant la main pour se repositionner aussitôt. Un peu plus tard, l’artiste regarde Claire de dos et sort un machinal “Merci”. Un “merci” qui semble flottant, décontenancé, qui dit peut-être en substance : “Mais que va-t-il m’arriver ?
Et puis, accompagné de notes “figuratives”, “latines”, animées par ce “violoncelle latin” (The Latin Cello de Petrus Wilhelmus Notermans), le générique continue de s’afficher au gré de l’arrivée en grande pompe des interviewer·weuse•s dans cette grande salle de l’Institut. Cut. D’un coup d’un seul, les chaises, en cercle, auparavant inoccupées, sont à présent occupées par la “garde neuroatypique” du Papotin.

LE TABERNACLE

Dans un léger brouhaha, Julien Bancilhon, rédacteur en chef de la publication et psychologue, d’une voix douce dit à Camille Cottin : “En tout cas, ce qui est sûr c’est que la parole est libre : on peut tout dire, au Papotin.
Dans le cercle constitué de chaises (le “tabernacle”), il distribue la parole sous les microphones “shotgun” fixés sur de longues perches flottantes au-dessus de l’assemblée comme si en son cœur se cachait le “ciboire”.

Annie évoque Mulan et n’aime pas les gros mots, Rudy demande à l’invitée “pourquoi ton personnage s’appelle “Connasse” ? Pourquoi on traite les personnes de “connasse” ?”, Mathias évoque une séquence de la série Connasse, Jean révèle l’existence d’une ville en Lituanie se prénommant Kaunas, quant à Akli, il pose des questions qui peuvent “sentir le risque du piège” comme “c’est quoi un abricot ? C’est quoi quelqu’un qui est bouleversé ? C’est quoi quelque chose qui n’est pas un simple hasard ? C’est quoi gaspiller sa vie ?”, on peut penser à bon droit qu’Akli tente de la piéger avec ses sublimes questions. Questions pièges ? Non. Et je vais me permettre de parler en son nom en tant que neuroatypique, certainement à déraison : ses questions sont SON REGARD, SES “IMAGES FURTIVES” propres à SA “MYTHOLOGIE”, SON HISTOIRE, à l’entièreté d’Akli, à l’envie de les lui poser, tout simplement. Rien de malveillant derrière la tête, seulement une “évidence”.

Le “ciboire” dans le “tabernacle”, au cœur de l’assemblée, au cœur du cercle, montre un signe inquiétant d’oscillation mais les longues perches semblent arriver à le contenir.

On poursuit avec Stanislas (du groupe Astéréotypie [4] et protagoniste du récent documentaire L’Énergie positive des Dieux ) à la voix de Louis Jouvet, qui souhaite devenir un jour président de la République, et, puis, ce Rudy. Encore.
Ce dernier se lève et tend une feuille à Camille Cottin. La feuille contient un texte. Un texte qui pour moi est le “ciboire” du "tabernacle scénique” : Adulte, jamais.

THIS IS “ADULTE, JAMAIS”

Le montage passe du plan d’ensemble – les perches, ce cercle, ce “tabernacle” – a des plans serrés sur des visages et, plus particulièrement, sur celui de l’actrice.

Elle se lève le “vase sacré” entre ses mains puis amorce la lecture à voix haute au cœur du dispositif filmique qui se resserre sérieusement sur elle : caméras braquées sur son visage éclatant :

Camille Cottin : “Adulte, jamais.
Adulte, jamais, pour ne pas risquer un râteau avec une femme.
Adulte, jamais, pour que mes parents ne meurent pas.

Elle marque une courte pause puis reprend :
Adulte…
Pause. Elle se gratte le nez et semble contenir ses émotions.
Elle reprend :
...jamais, pour éviter d’être en danger.
Adulte, jamais, pour continuer de rêver.
Adulte, jamais…

À ce moment-là, un “combustible émotionnel” explose en moi, je tombe en sanglots. Des frissons, la chair de poule, aïe ! Un “liquide” d’une complexité fracassante se propage dans tout mon système veineux, nerveux. Une bousculade complexe d’émotions indescriptibles qui me renvoie à mon autisme. Une séquence de cinéma couplée à la “déroute enluminée” suscitée devant le plan susmentionné de l’homme à la chemise déboutonnée de L’Annonce faite à Marie. Une séquence que je qualifierais de séquence de “film de cinéma” et dont l’image en mouvement du magazine télé inédit est arboré d’un faux CinémaScope grotesque qui me touche.
Me sentant tout de même un peu enquiquiné par l’ironie de cette situation “plastique”, “esthétique”, “filmique”, forte en émotion, moi, dans mon lit, autiste Asperger, adulte, réalisateur, monteur, vidéaste, devant ce Scope télescopé dans le petit écran du smartphone, je repense à l’année 1952-1953 où l’industrie cinématographique américaine fut malmenée par l’arrivée massive des postes de télévision dans les foyers, causant, semble t-il, l’absorption du public des salles de cinéma, jusqu’à la présentation du Cinerama à Broadway le 30 septembre 1952 avec le film This Is Cinerama dans l’idée, à mon avis, d’envoyer sévèrement paître le méchant poste de télévision domestique [5].

Avant le générique de fin de ce “film de cinéma de télévision”, Camille Cottin, assise devant l’assemblée neuroatypique, conclut : “Vous avez cerné la personne que j’étais et vous m’avez posé des questions qu’on ne m’avait encore jamais posées. Pourtant ça fait longtemps que je fais des interviews. Et là, aujourd’hui, c’est la première fois qu’il y a autant de questions qu’on me pose pour la première fois et pour ça, merci.

CUT.


[1Le même que celui de la mise en scène sous forme d’opéra du même texte par Philippe Leroux (Rédaction du livret par Raphaèle Fleury) à l’Angers Nantes Opéra et l’Opéra de Nantes, qui se tient en ce moment.

[2Les rencontres du Papotin est un magazine inédit à retrouver tous les mois sur France 2, le samedi à 20:30 (Elephant-groupe.com / KIOSCO.tv).

[3Le Papotin est un journal créé en 1990 par Driss El Kesri, éducateur à l’hôpital de jour d’Antony. Il compte aujourd’hui 53 journalistes atteints (porteurs) de troubles du spectre autistique. Tous les mercredis matin, les journalistes atypiques se retrouvent pour une conférence de rédaction animée par Julien Bancilhon, rédacteur en chef de la publication et psychologue. Ils discutent des articles et interviews de personnalités qui composeront la prochaine édition du journal.

[4Groupe développé par Arthur B. Gillette (du groupe Moriarty) qu’on apprendra à connaître grâce à ce reportage d’Arte.

[5Jean-Jacques Meusy (CNRS), “Le Scope fête son cinéma”, La Recherche, n°359.