Edito # 03

Angles morts Amour vivant

par ,
le 24 août 2012

Remarque. On n’a pas encore vu les films les plus importants du XXe siècle. Les films allemands sur les camps d’extermination (même si toute image a été officiellement interdite) ; les films soviétiques sur le Goulag (Soljénitsyne pensait qu’ils n’avaient pas été tournés, ce qui semble bien improbable) ; les films chinois sur les camps, que Wang Bing commence à réaliser sous forme de fiction ; les films scientifiques sur la fission de l’atome, les films sur les ouvriers qui, à la toute fin du XIXe siècle, ne sont plus jamais sortis de l’usine mais se sont faits hacher dans les abattoirs de Chicago.

Voici donc une liste provisoire, que je dédie à Dans la brousse annamite d’André Sauvage, film abominablement mutilé par l’industrie sur la trace possible d’un paradis sur terre.

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Balle traversant une bulle de savon (Lucien Bull, France, 1904, 30 sec) – et toutes les plaques, bandes et les films de Thomas Edison, Eadweard Muybridge, Étienne-Jules Marey, Lucien Bull et Georges Demeny ; les films scientifiques du Docteur Comandon, de Jean Painlevé, Maurice Françon, Alexis Martinet, Yves Berthier… ; tous les films qui sont au ralenti, à commencer par Gradiva de Raymonde Carasco ; et tous les films de moins d’une minute qui ont inventé une nouvelle façon de décrire le monde.

Rien que les heures (Alberto Cavalcanti, France, 1926, 47 min) – et tous les films sur l’histoire des formes cinématographiques qui ont inventé leurs propres moyens d’approfondir les images : Visual Studies de Al Razutis, Tom Tom the Piper’s Son et l’œuvre de Ken Jacob, Politics of Perception de Kirk Tougas, les Histoire(s) du Cinéma de Jean-Luc Godard ; les films de Dziga Vertov, du groupe Dziga Vertov, du groupe Cinéthique, les films de Harun Farocki, Hartmut Bitomsky, Andrei Ujică, Carolee Schneeman, Rui Simoes, Michael Klier, Jayce Salloum, Thom Andersen, Tony Cokes, William E. Jones, Marc Tribe, Mauro Andrizzi…

Au bord de la mer bleue (Boris Barnet, URSS, 1936, 80 min) – et les films dans lesquels la mer brille, à commencer par les films bretons de Jean Epstein (L’or des mers, Finis Terrae, Mor’Vran…), Stan Brakhage (A Child Garden & the Serious Sea), Gérard Courant (À propos de la Grèce), Ange Leccia et Dominique Gonzalez-Foerster (Ile de Beauté), les films de Peter Hutton ; tous les films qui découvrent de nouvelles façons de décrire les paysages, tels que ceux des frères Lumiére, A.k.a Serial Killer de Masao Adachi, Trop tôt trop tard de Jean-Marie Straub & Daniéle Huillet, À l’ouest des rails de Wang Bing…

Afrique 50 (René Vautier, France, 1951, 25 min) – et tous les films de contre-information par Joris Ivens, René Vautier, Chris Marker, les Newsreel, Emile de Antonio, Edouard de Laurot, Fernando Solanas & Octavio Getino, Guillermo Escalon, le Groupe Medvedkine, Anand Patwardhan, Carole & Paul Roussopoulos, Lech Kowalski, John Gianvito et les collectifs partout dans le monde… ; ceux qui documentent par la fiction des images impossibles à faire, tels Le Sel de la terre de Herbert J. Biberman ; plus tous ceux qui hurlent leur colère ou leur rage contre l’exploitation (Les maîtres Fous de Jean Rouch, Vite par Daniel Pommereulle, Ali au pays des merveilles par Djouhra Abouda et Alain Bonnamy)…

Aguaespejo Granadino / Eau-Miroir de Grenade (José Val del Omar, Espagne, 1953-55, 23 min) — et les films qui ont inventé leurs propres outils et dispositifs : Abel Gance, Wavelength de Michael Snow, les films de Karel Doing, Joost Rekveld, Jérôme Schlomoff, Jacques Perconte, tous les films réalisés sans caméra, sans argent mais avec génie, de Len Lye à David Matarasso en passant par par Maurice Lemaître, Jean-Pierre Bouyxou et Cécile Fontaine.

Adebar (Peter Kubelka, Autriche, 1956-1957, 1 min) – et les films structurels et métriques par Peter Kubelka, Paul Sharits, Malcolm Le Grice, Peter Gidal, Mike Dunford, Wilhelm et Birgit Hein, Peter Tscherkassky, Siegfried Frufhauf etc. — et tous les films où les corps sont des ombres dansantes, de Émile Cohl et Georges Méliès à Lotte Reiniger, de Gjon Mili de John Woo (dans sa période de Hong Kong), du Vampyr de Dreyer C.T. à Ronald Nameth ou Patrice Kirchhofer.

Londres 66 -67 ‘- Pink Floyd (Peter Whitehead, UK, 1967, 30 min) – et tous les films dont les auteurs sont aussi musiciens et poètes (Jonas Mekas, Ana Hatherly, Maurizio Kagel, Pierre Clémenti, F.J. Ossang, Marc et Eric Hurtado…) ; ceux dont les auteurs créent leur musique eux-mêmes (Selva par Maria Klonaris) ; et ceux créés à partir d’une chanson ou d’un morceau de musique (par exemple La P’tite Lilie d’Alberto Cavalcanti, Les Berçeaux de Dimitri Kirsanov, San Francisco d’Anthony Stern…).

Two-Lane Blacktop (Monte Hellman, USA, 1971, 102 min) – et tous les films qui créent leur propre monde au nom de l’amour fou, par Buster Keaton, Tod Browning, Jean Vigo, Robert Bresson, Marcel Hanoun, John Cassavetes, Chantal Akerman ; le film éponyme de Jacques Rivette ; Pakeezah par Kamal Amrohi ; Green Snake par Tsui Hark ; Tabou par Nagisa Oshima ; ainsi que ceux de Peter Emanuel Goldman, Jean Eustache, Philippe Garrel, Christian Boltanski, R.W. Fassbinder, P.P. Pasolini, Philippe Grandrieux, Abel Ferrara, Patricia Mazuy, Virginie Despentes et Coralie Trinh-Ti, Jia Zhang-ke, Larry Clark, Gus Van Sant, Vincent Gallo…

Timeless, Bottomless, Bad Movie / Nappun yeonghwa (Jang Sung-Woo, Corée, 1997, 144 min) – et les films qui explosent et remontent les formes cinématographiques avec une telle énergie qu’ils restent uniques et semblent des feux d’artifice du réel – ceux de Teinosuke Kinugasa, Luis Buñuel, Jean Vigo, Mario Peixoto, Santiago Alvarez, Peter Watkins, Lionel Soukaz, Toshio Matsumoto, Masanori Oe, Djibril Diop Mambéty, Jia Zhang-ke, Cheick Oumar Sissoko…

Le Profit & rien d’autre ! Ou (réflexions abusives sur la lutte des classes) (Raoul Peck, France/Haïti, 2001, 52 min) – et les films qui ne traitent pas de la guerre mais sont eux-mêmes en guerre, cherchant à fournir des outils et des instructions pour les combattants : La grève de S. M. Eisenstein, Cocktail Molotov de Holger Meins, Red Army/FPLP: Déclaration de guerre mondiale de Masao Adachi, Ma 6-T va crack-er de Jean-François Richet, Battle Royale de Kinji Fukasaku ; les films qui ne sont pas réalisés par des cinéastes « professionnels », mais par des citoyens, tels Octobre à Paris de Jacques Panijel (1962) ou Douglas Bravo par George-Henri Mattei (Venezuela, 1970).

Ce texte est la réponse de Nicole Brenez à la proposition de classement 2012 des "Dix meilleurs Films de tous les temps" de Sight & Sound. Par-delà l'aspect éventuellement anecdotique de l'exercice, il nous a semblé qu'il pouvait avoir valeur de manifeste - de ce qui nous constitue, de ce qui toujours reste à découvrir. Nous remercions Nicole Brenez de nous l'avoir confié. Le logo de l'article est une image de Rien que les heures, d'Alberto Cavalcanti. Celles dans le corps du texte sont d'Aguaespejo Granadino / Eau-Miroir de Grenade, de José Val del Omar.