Jonas Mekas

Tout ce qui existe sous le soleil

par ,
le 12 décembre 2012

” 8 novembre 1958. […] J’ai toujours appartenu à un lieu. Mettez-moi n’importe où, dans un endroit sec, absolument désertique, mort, caillouteux, où personne ne veut vivre – et je commencerai à pousser, à m’imbiber, comme une éponge. Pas d’internationalisme abstrait pour moi. Je ne place pas non plus mes espoirs dans l’avenir : je suis de maintenant et d’ici. Est-ce parce que j’ai été arraché de chez moi par la force ? Est-ce pour cela que j’ai toujours éprouvé le besoin d’un nouveau foyer, d’un nouveau pays : parce qu’en réalité, je n’appartiens qu’à un lieu, qu’à ce lieu que fut mon enfance et qui s’en est allé pour toujours ?”[11] [11] Jonas Mekas, Ciné-Journal, un nouveau cinéma américain (1959-1971), p. 17, Paris Expérimental, Paris, 1992

“Ceux qui ont suivi la croissance du Nouveau Cinéma américain, du cinéma underground, devraient savoir à présent que notre attitude (mon attitude), notre esprit, était de construire, de créer, non de détruire. Les choses que nous considérions comme dépassées, et même nocives, nous les abandonnions à leur mort inévitable et solitaire en ne coopérant pas avec elles, en nous tenant à l’écart. Nous n’avons pas gaspillé d’énergie à détruire l’industrie cinématographique hollywoodienne. Nous avons consacré nos énergies à la création d’une nouvelle sorte de cinéma, d’un cinéma plus personnel, à la libération de la caméra ; nous n’avons pas gaspillé d’énergie à détruire ou combattre le système de distribution cinématographique compétitive et commerciale – nous avons créé notre propre centre de distribution coopérative, la Coopérative des cinéastes, fondé sur des relations humaines non compétitives. Nous n’avons pas gaspillé d’énergie à combattre les lois sur la censure : nous avons créé un cinéma qui rend inopérantes les lois sur la censure. Nous n’avons même pas gaspillé d’énergie à combattre les moyens publics d’information corrompus : nous avons créé notre propre cinéma d’information underground, les Actualités.”[22] [22] Ibid, p. 285.

Jonas Mekas

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Réel

Si vous filmez
le sol ou cette
feuille de papier,
c’est la réalité.
Quelle est la différence ?
Tout ce qui existe sous le soleil est réel.
Tout ce qui renvoie la lumière dans l’objectif peut être filmé.

Vous pouvez construire une maison avec des briques. Les briques sont réelles.
Vous pouvez les lancer, aussi. C’est la même chose avec le cinéma,
la vidéo… tout est réel.

Devant vous, dans la salle de montage, pellicule ou vidéo,
c’est réel, sacrément réel.
Ce n’est pas la mémoire, c’est la réalité.
Ce
sont des images réelles,
en noir et blanc réel
ou avec du bleu réel, du rouge réel,
et
les visages, les rues, l’espace
dans lequel vous marchez.
Ce n’est pas la mémoire que vous voyez.

Oh, mais ensuite vous pouvez dire avec les mots, vous pouvez parler.
Vous pouvez dire « je me souviens » ou « je ne me souviens pas »
vous pouvez dire « ceci sont mes souvenirs » ou « non, ce ne
sont pas mes souvenirs ».

Mais
une fois encore
la voix est réelle. Quand vous prononcez les mots
c’est votre voix, à ce moment-là.
Tout est réel.

Les films ne sont pas des fantômes.
J’aime les voir ou
les partager avec des amis. Ils sont très très réels.
J’ai grandi dans une ferme, je
suis quelqu’un de réaliste.

Parce que la caméra est innocente. Un couteau, un pistolet
une bombe
sont innocents. Les gens ne sont pas innocents.
Les instruments et les machines le sont. Le couteau est là
sans rien faire, vous le
prenez et poignardez quelqu’un,
ou bien vous coupez quelque chose. Tout, sauf
les gens.
Les animaux sont innocents.

L’innocence n’est pas un sujet qui m’intéresse. Mais…
je n’y avais jamais pensé
il est très possible que
dans ces moments de célébration
de joie
qui m’intéressent
il y ait de l’innocence, de la pureté.
L’innocence est un état naturel de la terre, de la planète, de la nature, avant qu’on
ne commence à l’empoisonner
la détruire.
Oui, je suis intéressé par les moments d’innocence.

Je n’ai pas à chercher la vérité. Vous voulez
dire une vérité abstraite, philosophique, Dieu et le Paradis…
Je vois ce que vous voulez dire.
Mais la réalité est toujours vraie. C’est vrai que
vous êtes là
en face de
moi
en train de
me
parler.
Et vous pouvez enregistrer ce moment. Vous, assis, là, sur la
chaise : c’est un fait.

Parfois les frères Lumière faisaient des plaisanteries
en inventant des situations mais
dans la
plupart de leurs films, ils ont filmé le monde réel dans lequel ils
vivaient ou voyageaient. Toujours la réalité.
Ensuite Méliès
arrive
et fait le contraire.
Le cinéma a ses opposés.

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Événement

Non, je n’ai jamais d’idée précise.
Et si j’en avais une, je ne la réaliserais probablement
pas.
Je filme ma vie, ce qui arrive à New
York
des situations,
etc.

Je ne peux pas expliquer
pourquoi
quelque chose doit arriver, une
intensité
quelque chose de particulier.
Je ne sais pas ce que ce sera.
Simplement, je veux les filmer, il y a des choses que je veux simplement
filmer.

Quelque chose se passe, là,
devant vous, quelque chose
je sens
que je veux enregistrer
ce moment d’humanité
répété depuis des siècles
déjà arrivé des millions de fois et qui
est là,
en train d’arriver encore
et je veux le filmer, pour une raison inconnue.

Ce que j’appelle
filmer
c’est de l’improvisation
je ne prévois pas.
Il n’y a pas de plan. Donc
je suis le mouvement, le flux
pas d’invention, pas de créativité, je dois
juste
être fidèle
au moment présent, être proche et ne rien imposer. Totalement ouvert
comme un oeil.

Je ne veux pas filmer les désastres
les grands évènements,
mais les petits évènements,

où on dirait
qu’il n’y a rien
mais où il y a quelque
chose d’essentiel
qui se passe.

Je ne comprends pas les grandes choses.
Le tsunami au Japon, le 11-septembre.
Deux mille personnes, c’est abstrait.
Nous ne pouvons
pas vraiment
le ressentir ou le
comprendre.

Enregistrer certains moments
de l’histoire humaine
de tous petits petits petits
évènements
les sentiments, les émotions
le quotidien.
Je dis toujours
que je suis
peut-être
un anthropologue.

De grandes musiques ont été
enregistrées
pas dans des grands concerts
souvent destructeurs,
surtout
pour la musique folklorique
mais par des gens
dans des villages.
Et quand vous les
écoutez,
ce sont peut-être de très mauvais enregistrements
mais ils sont formidables.
Des gens, des musiciens inconnus dans différents
villages du monde.
Pas ce qui est fait dans les grandes
structures
pour des centaines de personnes
mais ce qui est fait pour peu de gens,
peut-être trois personnes.

Personnel

Tout
ce que vous faites
dans votre vie
est de l’autoportrait.
Tout ce que vous faites
tout ce que vous êtes
tout ce que vous fabriquez
c’est vous.

Cela peut être une imitation
ou quelque chose d’original
ça reste vous.

Je ne filme pas les étrangers
seulement mes amis.
Quand vous êtes avec des amis, ils ne s’en soucient pas.
Même ceux
qui n’ont pas de caméra.
Ils me connaissent, nous sommes de vieux amis.
Ils voient plus tard les
rushes et disent : « oh, je ne me souvenais pas que tu avais filmé ».
Ils ne me remarquent
pas, je suis comme
invisible.

Il y a très longtemps
quand je filmais encore
des gens
que je ne connaissais pas
je me souviens

dans le sud, à Toulouse
j’ai vu
des gitans
qui formaient une très belle
scène.
J’étais dans un restaurant, devant
la fenêtre
avec ma Bolex.

Le bohémien l’a remarquée.
Il s’est
précipité vers moi
et a dit
« Vous avez pris une image
de ma femme,
maintenant, vous devez me
donner votre femme ».

Et il était très sérieux,
il ne plaisantait pas.
Prendre une image
de sa femme
c’était comme si
je l’avais possédée.
Alors le propriétaire
du restaurant
m’a dit :
« Les ennuis arrivent.
Dépêche-toi, disparais ! »

La plupart des gens n’ont pas
besoin
de faire des films.
Ils sont justes contents
de se souvenir. Ils vivent.
La plupart des gens
vivent tout simplement
sans filmer.

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Instrument

Vous filmez avec une caméra
vous écrivez avec un crayon
(ou une machine à écrire).
Chaque instrument suppose
un contenu, une forme et un style
propres.

Ce que vous faites
avec de l’encre,
vous ne pouvez pas le faire
avec de
l’aquarelle,
ce que vous faites
avec une caméra vidéo, vous ne pouvez
pas le faire
avec une caméra de cinéma.
Tout comme
écrire et danser
sont des choses différentes.
L’instrument, c’est le contenu.

Pour le cinéma
vous avez besoin de
pellicule
Agfa ou Kodak.
Sony ne fait pas de pellicule,
mais des cassettes.
Tout le monde sait la différence
entre le cinéma et la vidéo.
Tout le monde sait
qu’on ne met pas de vidéo-cassette dans une Bolex.
Tout cela
film
vidéo
est réel.
Seulement
vous avez des réalités différentes.
La qualité, la texture.
Cela change le contenu, la perception.

Instrument II

Pour marcher, un enfant doit apprendre…
Il
faut apprendre à
utiliser votre instrument pour être libre.
C’est la connaissance qui
vous rend libre.

Parfois
quand je filme
je ne regarde pas.
Je sais ce que l’objectif
de ma Bolex
attrape
et quand j’enregistre
en vidéo
je ne regarde pas non plus.
Parfois je regarde.
C’est une
combinaison
entre regarder et ne pas regarder.
Quand vous jouez, les
doigts savent…
Les saxophonistes ne regardent pas,
un bon pianiste ne regarde pas.
Vous savez.
Je sais ce que ma Bolex filme.

18 secondes
de pellicule
un plan.
Surexposer ou sous-
exposer
diviser le cadre
ralentir…

Mais le matériel n’est plus aussi
sensible.
Maintenant
quand on va dans des bars
ou sur des pistes de danse,
c’est trop sombre pour filmer.

Formes

Le journal
écrit
est une réflexion
sur ce qui est passé
ce qui est arrivé
durant le jour.
Vous êtes
là, le soir
il n’y a plus que la mémoire, les souvenirs
et vous écrivez, vous
interprétez.
Vous pouvez être fatigué
en train de boire un verre
ou deux
ou malheureux
l’interprétation de ce qui s’est passé
pendant la journée en est changée.
Le journal écrit est une fiction
absolument.

La lettre est une autre
petite
fiction.

Le cinéma est encore jeune.
Vous savez, Saint Augustin, Les
Confessions
,
les Vies
de Vasari,
Rousseau
vous avez différentes formes
d’autobiographie,
de journal. Sur les bateaux ils notent la
météo, les positions…
Les fermiers tiennent un journal
à propos
de leurs vaches, de leurs taureaux…
Au cinéma
vous n’avez pas encore cela.

Ceux
qui écrivent sur le cinéma
disent :
« ceci est de
l’avant-garde », « ceci est expérimental ».
C’est une façon
primitive de penser.
Brakhage, moi, Godard, n’importe qui
« Expérimentations » ?
Il vaudrait mieux oublier.

Griffith n’expérimentait
pas.
Il a juste
fait un film
de la manière
dont il voulait le faire.
Directement son rêve.

Je n’ai pas fait d’expérimentations,
Brakhage
Pollock
Picasso
Personne.
Les scientifiques, eux, font des expérimentations.

C’est idiot, c’est ne pas comprendre
c’est une façon
de rabaisser
de se moquer, de ne pas
accepter.

En littérature
il y a
la prose, la nouvelle, la poésie,
l’épopée, le sonnet ou
le haïku…
chacun est une forme différente
avec un contenu
différent.

Nous n’en sommes qu’au début.
Le cinéma est encore jeune.

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Montage

Eisenstein.
Quand vous lisez
Eisenstein
vous comprenez :
Le Cuirassé Potemkine,
le scénario était très long,
avec mille scènes,
avec
toutes ses notes.

Maintenant au montage.
Oubliez le scénario
oubliez le moment
où vous avez filmé.
Il n’y a que les
rushes.
La réalité
c’est les rushes que vous avez.
C’est
ça.

Le matériau
doit vous dire
ce qu’il faut faire
avec lui.
Vous pouvez jouer à l’idiot
et imposer
quelque chose, forcer le matériau
pour qu’il donne
quelque chose. Ou
vous pouvez regarder
regarder
jusqu’à voir
ce que le matériau
veut que vous fassiez avec lui.
Regarder et écouter.

Il faut que ça mûrisse. Parce que
vous avez
tellement de
choses…
Supprimer
supprimer
et
supprimer.

Création

Les gens créatifs gâchent
la planète
ma nourriture, tout.
Ils bousillent le monde visuel avec leurs créations.
Je suis un fabricant.
Je fabrique des choses.

Il est aussi difficile
de faire
une bonne chaise
qu’un bon poème.
Et cette chaise peut abîmer votre dos.
La plupart des chaises sont mauvaises.

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Entretien réalisé à Paris, le 26 novembre 2012, par Arnaud Widendaële (Débordements), Louise Delbarre (Revue Zinzolin) et Alexandre Prouvèze (Time Out). Retransciption et traduction : Louise Delbarre. Mise en forme, pour Débordements : Raphaël Nieuwjaer Toutes les images proviennent d'As I Was Moving Ahead Occasionally I Saw Brief Glimpses of Beauty (Jonas Mekas, 2000).