Le jour d’après, Hong Sang-soo

Celle qui croit

par ,
le 10 juin 2017

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« Nous redonner croyance au monde, tel est le pouvoir du cinéma moderne (quand il n’est pas mauvais) (…) C’est qu’il s’agit de retrouver, de redonner la croyance au monde, en deça ou au-delà des mots.» [11] [11] Gilles Deleuze, L’image-temps, Paris, Les Éditions de Minuit, 1985, p.221-222

Au milieu de son jogging, Bongwan fait une pause pour reprendre son souffle. Mais, quelques secondes après s’être assis, voilà que sa respiration haletante laisse place à des pleurs. Plus tard, alors qu’il est confortablement installé dans un canapé, il connait une nouvelle crise de larmes : l’épreuve physique du jogging n’est rien comparé à celle qu’il subit dans le reste de son existence. Car Bongwan, éditeur et marié, entretient une relation avec Changsook, son assistante. De très belles séquences où nous le suivons sur le trajet reliant son domicile à son lieu de travail nous font sentir dès le départ, par la grâce du montage, qu’il vit comme entre deux fantômes. Tantôt c’est sa femme qui le poursuit d’une voix venue de nulle part, tantôt c’est son assistante, dont la présence s’estompe dans les raccords. C’est dans la tension entre le désir d’unité qui l’entraîne vers l’une et le désir d’une passion qui l’enchaîne à l’autre que jaillissent les larmes.

Le tiraillement de Bongwan rappelle celui de nombreux autres personnages d’Hong Sang-soo (qui ont toujours eu des difficultés à choisir) et l’on peut, comme à chaque nouveau film du cinéaste sud-coréen, s’amuser à suivre la migration des motifs [22] [22] Nous avions d’ailleurs réuni quelques motifs visuels de l’oeuvre dans notre “Motifs de Hong Sang-soo” il y a un peu plus d’un an. C’est un travail qui mériterait une actualisation régulière, pour suivre le ryhtme des tournages du cinéaste. Lorsque Changsook l’accuse de lâcheté et le met au défi d’appeler sa femme pour tout lui avouer, Bangwon réagit en lui montrant une photo de sa petite fille. Cette réaction nous ramène alors à un moment du Jour où le cochon est tombé dans le puits. Dongwoo, représentant de commerce en déplacement, faisait venir une prostituée dans sa chambre d’hôtel mais sortait de son portefeuille une photo de sa femme et de leur enfant juste avant de coucher avec elle. Tout était cependant déjà dit dès ce premier film, qui est aussi le plus sombre : l’enfant sur la photo était mort et Bogyung, la femme de Dongwoo, se chargeait elle-même de retirer d’une vitrine un portrait de sa famille pour la déchirer. L’unité familiale n’est plus qu’un souvenir ou un cliché chez Hong Sang-soo, et les relations de couple semblent parfois condamnées à osciller entre l’illusoire et le sordide : d’abord les promesses, ensuite les accusations de mensonge et de lâcheté – que Bongwan encaisse ici avec une certaine endurance.

Les relations suivent ainsi un régime de rupture (des engagements, des couples), qui ne va pas sans un souci de croyance. On trouve ainsi dans Le Jour d’après une conjonction entre une discontinuité des relations, une discontinuité formelle et l’incapacité de certains personnages à croire ou à se faire confiance. Si la femme de Bongwan a un trait de caractère fondamental ici, c’est bien de douter de tout ce que lui dit son mari, et, dès le premier face-à-face où elle l’interroge et le scrute tandis qu’il continue à manger son petit-déjeuner sans répondre, l’ambiguïté est installée. Bongwan lui-même a des difficultés à croire, comme il apparaîtra lors d’une longue conversation avec Areum autour de la croyance.

C’est suite à la première série de plans qui nous montrent le tiraillement de Bongwan entre sa femme et Changwook qu’Areum fait son apparition. Ce personnage est l’occasion pour Hong Sang-soo de redoubler la situation de base. On apprend en effet qu’Areum a été recrutée par Bongwan pour travailler à ses côtés, en remplacement de Changsook avec laquelle il a finalement rompu. Mais on retrouve ici un principe d’interchangeabilité que l’on a déjà vu à l’œuvre auparavant (dans Woman on the beach, Lost in the moutains ou The day he arrives, par exemple). Comme le fait remarquer Areum, l’éditeur mélange vie professionnelle et vie privée, et l’on soupçonne rapidement qu’Areum pourrait également occuper la place que Changsook a laissée vide dans son cœur. Le montage appuie cette idée en alternant les temps avec fluidité, raccordant un moment passé avec l’une par un moment passé avec l’autre. Se joue ainsi un drame de la substitution qui culmine lorsque l’ancienne et la nouvelle assistante se font finalement face, Bongwan voulant que la remplaçante cède sa place à celle qu’elle a remplacée.

Puisqu’Hong Sang-soo ne fait pas les choses à moitié, on remarque que ce face-à-face fait écho à celui qui avait eu lieu auparavant et exactement au même endroit entre l’épouse, Bongwan et Areum elle-même. Après avoir occupé la place de Changsook face à l’épouse qui l’avait alors prise pour la maîtresse de son mari, Areum apparaît maintenant, face au couple adultère, comme le double de l’épouse, tandis que la maîtresse a (re)pris sa place. On ne peut qu’admirer la manière dont le cinéaste parvient à agencer ici la malice de l’écriture, la rigueur du dispositif et la crudité des affects : la seconde crise de larmes survient au terme de cet échange où Bongwan se retrouve à nouveau entre deux femmes différentes, dans l’impossibilité de ne pas se conduire comme un salaud. C’est drôle, c’est implacable, c’est logique. S’il arrive que des personnages d’Hong Sang-soo cherchent l’isolement, personne ne peut jamais s’extraire du mouvement de la vie, personne n’est à part. Cependant les personnages entrent en rapport de contrepoints et n’occupent pas la même position : il y avait clairement dans Yourself and yours une opposition entre Youngsoo et Minjung, et il y en a ici une entre les autres et Areum. Cette distinction repose sur deux aspects.

La première discussion d’Areum avec Bongwan penche vers la tristesse : Areum semble seule et évoque la mort de son père ainsi que de sa sœur dont elle était très proche, et qui était selon elle une « belle personne ». Comme auparavant chez le personnage d’ Haewon dans Haewon et les hommes, on remarque chez elle une conscience de la mort, c’est-à-dire une conscience de la discontinuité de la vie. Alors que l’éditeur et sa maîtresse disent vouloir s’aimer jusqu’à la mort, elle déclare pour sa part qu’elle peut mourir à tout moment. Mais elle se distingue aussi par sa capacité à croire : quand Bongwan conteste la valeur des croyances en arguant qu’elles n’ont aucun rapport avec le réel, Areum soutient qu’il faut croire malgré tout car cela rend plus heureux.

Comme Hong Sang-soo a de la suite dans les idées, cette discussion où Areum défend la nécessité de croire face à Bangwon qui se fait l’apôtre du réalisme est suivie par un échange où Changwook dit à Bangwon qu’il se ment à lui-même et qu’il devrait se regarder en face pour voir à quel point il est lâche. C’est sans doute la scène la plus pathétique du film, qui se termine par des cris et un zoom sur le visage défait de l’éditeur. Changwook semble elle aussi manquer d’appétence pour la croyance, mais regarder la réalité en face, dans une situation comme celle de Bongwan, c’est se condamner à souffrir et finalement à croire à tout ce qui est négatif. L’issue n’est ni à chercher du côté du maintien de l’illusion de continuité, ni du côté d’une attaque nihiliste contre les croyances, mais plutôt, comme avec Areum, du côté de l’affirmation d’une croyance à partir d’une conscience de la discontinuité – qui ne peut alors être ramenée à une simple illusion : comme le dit Areum : « je sais qu’il faut croire, alors je crois ».

De manière assez troublante Areum confie croire en Dieu [33] [33] Troublante relativement à la filmographie d’Hong Sang-soo au moins. Dans Night and day, Sung-nam déclarait ne pas croire en Dieu, mais il y a chez Hong Sang-soo une flopée de personnages incroyants. Ku (Les femmes de mes amis) et Kyung-soo (Turning gate) affichent leur scepticisme face à ceux qui décrivent leurs conjoints comme des êtres à part, au-dessus des travers humains, et Munho (La femme est l’avenir de l’homme) adopte une posture nihiliste face à ses étudiants, si bien que l’un d’eux lui demande si l’on peut ne croire en rien en ajoutant que, si c’est le cas, il n’y a pas de quoi être fier. Munho répond alors par une question, énoncée comme un sujet de réflexion général : « peut-on être heureux en niant tout ? ». La discussion entre Bangwon et Areum relance donc la question et la réponse que donne cette dernière témoigne peut-être aussi d’une forme d’évolution du cinéaste, qui permet davantage à ses personnages de vivre ce qui leur arrive de manière positive. Si Areum dit croire en Dieu, elle dit bien aussi qu’elle préfère souvent le cacher car les gens trouvent cela démodé : cette précision distingue bien Areum des autres et pourrait suggérer qu’une ancienne croyance survit à travers elle, qu’elle est en retard sur son temps. Mais on peut aussi interpréter la chose autrement : il redevient possible de croire en Dieu quand la croyance est assumée comme telle et détachée de toute prétention ou de tout fondement. Croire en Dieu devient un moyen de se relier au monde (autrement dit, il pourrait s’agir d’un simulacre de croyance religieuse ou transcendante). , mais elle dit également croire en ce monde, et lorsqu’elle récite un “Notre Père”, c’est pour saluer la tombée de la neige. La croyance d’Areum ne produit aucune certitude mais consiste au contraire à accepter l’absence de maîtrise et l’éventualité de la mort, à s’accorder à la discontinuité du monde pour se rendre capable d’en accueillir les beautés. « Rien n’est grave », dit-elle ainsi, dans un film ponctué de crises de larmes [44] [44] Il ne s’agit jamais chez Hong Sang-soo de comprendre les choses ou de les juger, et le problème n’est pas de distinguer la vérité ou le mensonge, de se conduire moralement ou pas, mais de trouver une attitude permettant d’apprécier l’existence. On rencontrait déjà la question dans Un jour avec, un jour sans, dans lequel le réalisateur Cheonsoo remettait déjà en cause la capacité des mots à saisir le réel .

La différence d’Areum se constate aussi dans son rapport aux autres : elle est à la fois la plus seule et celle qui échange le plus. La croyance, alors que prédomine un régime de rupture et une alternance brutale de fusions illusoires et de coupures radicales, permet également de maintenir une forme de contact. Lorsque Bangwon est séparé de Changwook, Areum ne cesse pas de l’inciter à l’appeler, comme si un contact pouvait se maintenir par-delà la rupture, en vertu de la force de l’affection. Alors que Bangwon l’a déçue, Areum retourne le voir sans rancune : les retrouvailles sont un peu bancales et marquées par la discontinuité (puisqu’il peine à se souvenir d’elle), mais pourtant quelque chose se transmet. Quand elle s’éloigne, Bangwon la rattrape pour lui offrir l’un de ses romans favoris. La femme de Bangwon, au début du film, lui dit qu’il a l’air différent. Areum, quand elle le retrouve, dit qu’elle a l’impression qu’il a changé. Pourtant éditeur, Bangwon dénigre à un moment donné les mots au prétexte qu’ils ne permettent pas de saisir le réel. Alors, libre à chacun de croire à la fin que Bangwon a effectivement changé et qu’il a compris quelque chose : peu importe si les mots saisissent le réel ou expriment une vérité, tant qu’ils permettent de se lier aux autres. La neige, pour Areum, est un don du ciel, et le roman est un don de Bangwon.

Le jour d’après, un film de Hong Sang-soo, avec Kwon Haeyo (Bongwan), Kim Minhee (Areum), Kim Saeybuk (Changsook), Cho Yunhee (Haejoo, l'épouse de Bongwan) Scenario : Hong Sang-soo / Image : Kim Hyungkoo / Montage : Hahm Sungwon Durée : 1h32 Sortie le 7 juin 2017