Les Derniers Jedi, Rian Johnson

Le problème avec les enfants

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le 14 janvier 2018

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Comme si les épisodes de la prélogie Star Wars, sortis entre 1999 et 2005, n’avaient pas été la cible de suffisamment de reproches, Les Derniers Jedi en formule un nouveau : la République qu’y fantasmait Lucas n’avait en fait rien d’idéal. A la tête de sa tête, au-dessus sinon à côté du Sénat, se trouvaient les Chevaliers Jedi, délibérant dans un Temple, décidant du cours des guerres et parfois même des élections – à tel point que c’est l’un d’eux, frustré de ne pas y trouver sa place de maître, qui précipita la chute de ladite République. On ne présente plus Anakin Skywalker, alias Dark Vador. Ce que rappelle son fils Luke, dans le film de Rian Johnson, est que cette République était une oligarchie, et que les Chevaliers Jedi ne formaient qu’un agrégat d’orgueilleux qui furent punis à juste titre. A l’écouter, si la République restaurée à la fin de l’épisode VI, avec Le Retour du Jedi, avait chuté de nouveau au début de l’épisode VII, c’est qu’elle avait reproduit les mêmes erreurs que celle des épisodes I, II et III : le peuple n’y avait pas vraiment son mot à dire puisque pour entrer au Sénat, il fallait toujours avoir été pistonné, être riche, être de la haute, ou avoir été élu par l’étrange confrérie, qui continuait de juguler le tout au nom de la Force.

Obéissant à la symétrie rigoureuse avec la trilogie d’origine amorcée par Le Réveil de la Force, l’héroïne Rey descend aujourd’hui dans une grotte, comme le faisait Luke dans L’Empire contre-attaque. Ce dernier, fils de la reine Amidala, y découvrait l’image de son père, qu’il s’empressait de décapiter avant de découvrir son reflet sous le casque. Dans sa caverne, à son tour face à un miroir, Rey aimerait elle aussi découvrir ses parents, mais ne voit qu’elle, toute une foule de reflets d’elle. Finie la dynastie, finie la filiation, finie l’oligarchie aussi : la parole est au peuple, seul avec lui-même. Les symboles de cette redistribution démocratique des cartes sont nombreux et lisibles. Star Wars doit rester une saga pour enfants : plus pédagogique que jamais, elle devient ainsi plus moralisatrice.

A l’immoralité crasse qui souille la tête des Etats-Unis depuis novembre 2016, Hollywood oppose aujourd’hui un progressisme ostensible. Il faut mettre des femmes aux postes de commande (nombreux plans sans un seul homme dans le cockpit des croiseurs galactiques). Il faut faire la leçon à la Chine, qui remplaça en 2015, sur l’affiche du Réveil de la Force, le personnage Noir par un robot (à l’aide d’une petite idylle entre le personnage Noir et une Asiatique, Rose – coïncidence ou non, le film marche très mal en Chine). Il faut même arrêter de manger les animaux (Chewbacca renonce aux oiseaux) et libérer ceux qui sont exploités (longue séquence où des chevaux de course extra-terrestres rejoignent les prairies).

La saga se retrouve dans une position délicate : elle se déteste. Comment faire à la fois l’apologie du peuple et amasser à chaque film plus d’un milliard de dollars sur son dos ? Comment se vouloir, à chaque fois, un cinéma de résistants (des rebelles de l’épisode IV aux kamikazes de Rogue One, en passant par le déserteur de l’épisode VII), tout en rendant millionnaires tous les réalisateurs qui s’en approchent ? “The greatest teach failure is“, glisse Yoda en plein cœur des Derniers Jedi, dont on finit par croire qu’il perçoit son inexorable succès au box-office comme une malédiction.

Alors plutôt que de remarquer, d’un ton blasé, que personne ne meurt jamais vraiment dans un Star Wars, et d’y voir le signe d’un univers infantile incapable d’aller de l’avant (“no one ever goes away“, glisse certes Luke à Leïa), on peut aussi se demander pourquoi tout le monde y est toujours tué au moins une fois. Assassiné à la fin du Réveil de la Force, Han Solo n’est toujours pas revenu. Tous les personnages de Rogue One devaient mourir, et sont morts. Aujourd’hui, c’est au tour de Leïa, puis de Luke, mais aussi du mentor difforme mis en place dans le film précédent, du nouveau personnage de leader incarné par Laura Dern, et même de l’Amiral Ackbar, héros d’un célèbre meme internet tiré du Retour du Jedi (“It’s a trap !“).

Et quand les personnages ne sont pas tués ils sont abîmés, devenant tour à tour :

– des lâches (Finn, qui se fait attraper au moment de monter dans un chaloupe)
– des crétins (Poe, qui mène à la mort une escadre entière)
– des merdouillards (Kylo, qui se fait traiter de “child with a mask“, et boude en conséquence)
– des trolls (Luke, franchement désagréable dès son apparition)
– des fous (Yoda, qui n’a pas dessoûlé depuis l’épisode V)
– des monstres (Chewbacca, dont on découvre qu’il a toujours tué des animaux pour se nourrir)
– des malpolis (R2D2, à qui C3PO demande de surveiller son langage)
– et des racistes (Rey, qui lance à propos de nonnes extraterrestres : “What are those things ?“) ;

Même chose avec tout ce qui reste d’icônes : s’infiltrer dans un vaisseau pour le faire exploser de l’intérieur, apanage des héros dans les épisodes I, IV et VII, devient le fait de l’ennemi Kylo Ren ; l’hologramme séminal de l’épisode IV est qualifié de “cheap move” par Luke ; ou encore le personnage de Maz, petit adjuvant orange introduit dans le film de JJ Abrams, dont la seule intervention se limite à recommander un hacker milliardaire qui fricote avec des marchands d’armes. Depuis la reprise de Star Wars par Lucas en 1999, on avait rarement vu une saga chercher autant à décevoir ses fans – aux deux sens du terme, VO et VF : leur mentir sur la marchandise, et leur donner moins que ce qu’ils espéraient. Cela a un avantage : envoyer les aficionados se faire voir à autant de reprises a pour effet d’ouvrir la saga aux gens qu’elle n’intéressait pas. Et un inconvénient : si on allait voir Star Wars pour être déçu, ça se saurait.

Cette tendance n’est pas nouvelle, on l’évoquait l’année dernière : c’est celle de ces “blockbusters malgré eux” telle que l’avait inaugurée Jurassic World en 2015, dont Les Derniers Jedi reprend d’ailleurs lourdement un gag visuel à base de jeu d’échelles : dans l’un, une patte de dinosaure en gros plan s’avérait n’être qu’une patte de corbeau ; dans l’autre, un vaisseau spatial à l’atterrissage n’est qu’un fer à repasser filmé par en-dessous dans la laverie du Premier Ordre. Il n’est d’ailleurs pas à exclure que Colin Trevorrow ait été évincé de l’épisode IX au profit de JJ Abrams pour cette raison précise : Rian Johnson ayant signé le second “blockbuster malgré lui” de la nouvelle trilogie (après Rogue One), il vaut mieux en revenir au solaire et satisfaisant spécialiste du “blockbuster volontiers”, plutôt que de prendre le risque de voir le réalisateur de Jurassic World conclure l’histoire sur un second film de troll.

Le “blockbuster malgré lui” est en effet un art délicat : il faut être absolument sûr de ce qui peut satisfaire, et savoir quand s’arrêter de décevoir. Or le problème avec Les Derniers Jedi est de décevoir volontairement – par jeu, par haine de soi-même ou par volonté de se donner un mérite supplémentaire en feignant de vouloir fuir le succès, au choix – mais involontairement aussi. Le compositeur John Williams est ainsi l’un des seuls éléments majeurs du film s’en tenant rigoureusement à ce qui a été fait par le passé, à tel point que ses mélodies ne sont plus qu’autant de jingles, contractuellement liés aux images – jusqu’au passage pathétique où le thème principal est joué en sourdine, lentement, comme lassé, tandis qu’un robot neutralise un garde en lui envoyant des jetons à la figure. Et quand Leïa ressuscite au milieu des étoiles, c’est encore à la musique que Rian Johnson fait confiance pour insuffler un peu de grandeur au moment : las, le thème de Leia est joué trop fort, trop vite et trop littéralement, déversant l’émotion là comme une tonne de briques tombée d’une grosse brouette.

* * *

Si les nouveaux thèmes musicaux sont rares et les anciens omniprésents, c’est en effet que Les Derniers Jedi est le premier épisode de la saga à n’être rattaché à aucun épisode du “canon”. Là où Le Réveil de la Force faisait directement suite au Retour du Jedi, et où Rogue One précédait directement Un Nouvel Espoir, le film de Rian Johnson n’a dans son dos que celui de JJ Abrams, et rien devant, pris entre deux tendances : jouer au Lego Movie, c’est-à-dire démonter les pièces du canon pour les remonter dans le désordre (on tient en cela un véritable attrape-geeks : internet est d’ores et déjà rempli de montages et de tweets sur tout ce qui trouve son écho visuel ou symbolique dans les autres opus ; d’ailleurs Benicio Del Toro n’est là que pour ça, pour rejouer le Lando Calrissian de Billy Dee Williams), et tout simplement détruire les pièces (comme l’indique très littéralement, très pédagogiquement, la scène de l’arbre foudroyé avec les textes sacrés à l’intérieur du tronc).

Il fallait s’y attendre : l’épisode VII s’achevait sur un parricide. Comme on l’écrivait à l’époque, le rapport au père, fondamental dans la mythologie Star Wars, se doubla en 2015 d’un rapport à Lucas lui-même, métaphorisé par le grand-père Dark Vador, le père Han Solo, et les pères de substitution Luke Skywalker et Snoke de l’enfant perdu Kylo Ren, véritable machine à tuer tout ce monde-là. Les pères morts se ramassent à la pelle – gag, d’ailleurs : les chevaux extra-terrestres qui rejoignent les prairies s’appellent précisément des “fathiers”. Kill the fathers, free the fathiers – faites-en ce que vous voulez, mais débarrassez-vous de ceux qui vous ont engendré. On sent bien que Rian Johnson, et Disney derrière lui, brûlent les textes sacrés pour faire la leçon aux gardiens du temple que sont les fans du canon, leur faire la morale, encore : s’il-vous-plaît, laissez-nous faire autre chose que les trois premiers Star Wars ad libitum. Libérez-nous, libérez John Williams, free the fathers.

Les seuls à faire encore exactement comme les pères fondateurs, et à ne pas s’en cacher, sont ainsi ceux qui sauvent le film, et avec panache : les animateurs d’Industrial Light & Magic. Alors que plus rien ne les y oblige techniquement, ils continuent d’animer les vaisseaux spatiaux avec les mêmes contraintes que s’il s’agissait de maquettes[11] [11] Interview de Ben Morris, superviseur des effets visuels, dans SFX n°191, revue consacrée aux effets spéciaux : « Le langage filmique qui a été développé en 1976 pour Un Nouvel espoir continue d’influencer notre travail. Par exemple, le Faucon Millenium a une manière très spéciale de voler, et il faut s’y plier, sinon ça ne fonctionne pas. La technologie rudimentaire dont disposait ILM à l’époque a conduit Dennis Murren et ses collègues à filmer les maquettes d’une certaine manière, et ces choix, nous sommes obligés de les suivre aujourd’hui, sous peine de rupture stylistique. […] Il n’y a qu’une seule manière de faire tourner un chasseur TIE autour d’un objet quelconque… Une seule ! Si vous déviez d’un iota de la trajectoire classique établie sur Un Nouvel espoir, ça a l’air faux. » . Le mariage de l’ancien et du nouveau ne s’effectue vraiment qu’ici, lors d’une longue séquence d’ouverture, ballet de lumières, de trajectoires et de sons d’une cinégénie parfaite ; dans le duel au sabre qui oppose Kylo et Rey aux gardes prétoriens sur fond noir et rouge ; enfin dans cette bataille finale sur fond blanc strié de lignes rouges où de pseudo-plans à l’hélicoptère désincarnent les enjeux et placent le spectateur dans la position de celui qui se régale des images.

C’est encore un yacht qui décolle à partir d’une chute d’eau, des destroyers constellant le ciel bleu, ou la façon dont les voyages à la vitesse de la lumière s’arrêtent brusquement en cours de plan ; autant de trouvailles purement visuelles planant à mille lieues au-dessus des autres, narratives ou musicales. Pas de nostalgie, pas de pression des fans, pas d’interminables conflits avec les enfants. En 1977, Star Wars donna naissance à ILM ; aujourd’hui, ILM lui rend la monnaie de sa pièce en lui évitant de mourir, comme tout le monde.

Les Derniers Jedi, un film de Rian Johnson, avec Daisy Ridley (Rey), John Boyega (Finn), Oscar Isaac (Poe Dameron), Adam Driver (Kylo Ren) / Mark Hamill (Luke Skywalker). Scénario : Rian Johnson / Décors : Rick Heinrichs / Costumes : Michael Kaplan / Photographie : Steve Yedlin / Son : Matthew Wood / Montage : Bob Ducsay / Musique : John Williams Durée : 152 mn Sortie : 13 décembre 2017