Les Passagers de la nuit, Mikhaël Hers

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le 25 mai 2022

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L’introduction des Passagers de la nuit est un bon indice sur le rapport qu’il entretient avec la mise en contexte historique : certes, le film de Mikhaël Hers est riche en costumes, en coupes de cheveux, en musiques et en films issus des années 80, mais ce qui donne en premier lieu ce contexte, c’est un évènement, et cet évènement, c’est la victoire de la gauche aux élections présidentielles, le 10 mai 1981. Les personnages principaux apparaissent coincés dans leur voiture, entre deux images d’archives, en observant une foule reconstituée qui leur tend une rose et crie le nom de François Mitterrand. Sur une dizaine d’années, le film donne à voir la vie de la famille d’Elisabeth, qui, quittée par son mari, est forcée de chercher du travail ; elle finit par trouver un emploi au standard téléphonique d’une émission de radio de nuit où elle rencontre une jeune femme vivant dans la rue, Talulah, qu’elle prend pour un temps sous son aile.

Soyons plus exact : les premiers plans des Passagers de la nuit ne sont pas ces images de liesse dans les rues de Paris, mais des plans qui s’attardent sur Talulah, alors qu’elle fait glisser ses doigts le long d’un panneau lumineux affichant un plan du métro parisien. Objet lui aussi très ancré dans son époque (les grosses diodes lumineuses), mais qui est abordé avec une sensibilité, une sorte de préciosité qui caractérisera toute la mise en scène. Si ces quelques plans tournent autour d’un rapport entre la vue et le toucher, puisque Talulah passe ses mains au-dessus du plan sans jamais y poser ses doigts, le geste sensible le plus fort du film concerne plutôt l’ouïe : plus que mélomane (Hers affirme dans tous ses films sa connaissance fine de la musique pop anglo-saxonne), le cinéaste se montre ici audiophile, multipliant les situations d’écoute particulières, qu’il s’agisse des chansons entendues à travers des murs, des portes ou des plafonds, écoutées à travers différents médiums (radio, cassette, vinyle), de l’attention portée aux petits bruits du quotidien (bruits de vaisselle, frottements de tissus) ou, bien sûr, de l’émission de radio qui donne son titre au film, animée par un personnage au nom qui semble lui aussi fait pour plaire aux oreilles, Vanda Dorval.

La dimension « historique » du film dépendrait donc moins d’un tableau politico-social que d’une recherche sensible, qui aboutit à une sensation de vitalité complète, mais une vitalité d’esthète, un raffinement dans la représentation faussement réaliste (en cela, il évoque cet autre film au titre cousin : Les Passagers de Jean-Claude Guiguet). En disant cela, on pourrait penser qu’il s’agit d’une représentation précieuse, clichée de la période filmée – que le film suivrait cette ennuyeuse mode nostalgique contemporaine, celle d’un cinéma rétro atemporel, profondément désincarné. Mais Hers s’efforce de donner vie à cette représentation, paradoxalement, en la complexifiant sans cesse, en cherchant des images (au sens large) toujours plus précieuses, toujours plus raffinées : en témoigne, par exemple, la précision de ses choix musicaux (certains des groupes que l’on entend dans le film sont particulièrement méconnus), ou bien la complexité de son usage des images d’archive. Se mélangent des documents plus ou moins « bruts » (archives INA, reportages), des extraits de film et des « fausses archives » produites par Hers lui-même. Il faudrait s’attarder sur chaque cas particulier tant la méthode d’emploi de ces archives est variée, mais les usages les plus étonnants concernent les images d’autres films : on reconnaît évidemment les images des Nuits de la Pleine Lune et du Pont du Nord vues au cinéma, mais un extrait du Navire Night de Duras se cache également dans un de ces montages d’archives, et enfin – c’est le plus bel usage de ces images – on reconnaît deux plans du documentaire de Claire Denis Jacques Rivette, le veilleur, montés de manière à suggérer que les personnages croiseraient Jacques Rivette dans le métro, par hasard.

La citation de Rohmer et de Rivette (qui se fait grâce à la figure de Pascale Ogier, dont le personnage de Talulah est une sorte de double) pourrait laisser penser que Les Passagers de la Nuit s’avance comme une sorte d’héritier. Mais s’il y a, dans la filmographie de Mikhaël Hers, un équivalent au Pont du Nord ou aux Nuits de la Pleine Lune, ce serait plutôt Amanda : comme les deux films cités, celui-ci cherchait à capturer quelque chose de son époque, en l’occurrence la période qui suivait les attentats de 2015. Les Passagers de la nuit serait plutôt un « film historique », à rapprocher des films historiques de Rohmer et de Rivette, Perceval et Jeanne la Pucelle. Ces films avaient au fond en commun la volonté de représenter une période historique passée en s’inspirant des représentations que l’époque produisait d’elle-même ; Rohmer se basait sur la peinture médiévale et les enluminures, Rivette sur l’architecture et les textes qui avaient survécu jusqu’à nous. Hers aurait, au fond, le même rapport avec les années 80, en puisant chez les cinéastes qui les ont filmées. Certes, le cinéaste ne capture pas vraiment les tensions politiques et sociales que Rohmer et Rivette savaient capter (aussi bien dans leurs films médiévaux que contemporains) ; disons qu’il s’intéresse moins à l’organisation de notre société qu’aux flottements intimes, aux fissures qu’il y repère (le deuil des victimes du terrorisme, dans Amanda, était à la fois sublime et incommunicable, insondable). C’est aussi la preuve de sa retenue, élément essentiel de son style, qui préfère le flottement au son des Pale Fountains et autres groupes post-punk à un portrait d’époque plus dur, plus amer (bien qu’il y ait également de l’amertume, y compris politique, dans le film). On a pu, d’ailleurs, le lui reprocher, en considérant que cette retenue était une manière de ne garder que les choses reluisantes dans les sujets qu’il filme et d’éviter de difficiles confrontations.

Plus que les années 80, c’est l’intérêt nostalgique pour cette période qui est le vrai sujet des Passagers de la nuit. Hers, né en 1975, les a à peine connues, et pourtant on voit bien que son œuvre est traversée par cette période, comme mélomane et comme cinéphile, comme n’importe qui d’ailleurs. L’auteur anglais Mark Fisher, dans les premières pages de son recueil Ghosts Of My Life (récemment traduit en français sous le titre Spectres de ma vie), remarquait la sensation de perpétuel présent que lui inspirait la culture contemporaine, où la musique des années 60, 70 ou 80 semblait se répéter à l’infini. La principale raison d’être de cette boucle culturelle était, selon Fisher, l’annulation lente du futur (« the slow cancellation of the future »), c’est-à-dire la manière avec laquelle le capitalisme contemporain avait supprimé jusqu’à l’idée d’un futur radieux ; nous serions donc hanté par les spectres des futurs qui nous avaient été promis et qui n’ont jamais pu advenir. Si Les Passagers de la nuit reste plutôt éloigné des tensions de la société qu’il filme, c’est peut-être parce que l’on y voit le moment précis de cette annulation, c’est à dire, en France, le « tournant de la rigueur » mitterandien – au fond l’arrière-plan historique de tout le film. La bulle nostalgique que le film ne peut pas s’empêcher de créer est donc contradictoire : les années 80 sont à la fois ce paradis douillet et un monde de désillusions (on pense à Louloute, sorti l’année dernière et confronté à la même contradiction, mais où les mauvais souvenirs étaient enfouis et remontaient à la surface scène après scène).

Les Passagers de la nuit est par ailleurs, et d’une manière amusante, ponctué d’anachronismes. Certaines chansons viennent ainsi des années 90, et la citation de roman qui clôt le film, supposément entendue par Elisabeth à la radio, est en réalité tirée d’un récit de Michèle Desbordes publié en 2008. Comme si notre époque, celle filmée par Hers dans ses autres films (où il utilisait d’ailleurs la même musique), pouvait à la fois considérer les années 80 comme un autre monde, saturé de références qui l’éloigne de nous, et un monde familier, du fait de ce « présent culturel perpétuel ». C’est un indice de plus pour dire qu’au fond, le récit des Passagers de la nuit pourrait, à quelques détails près, se dérouler de nos jours. Rien d’étonnant de la part d’un cinéaste qui a toujours filmé la jeunesse dont il était contemporain : il se tourne vers le passé en le considérant comme toujours présent.

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Les Passagers de la nuit, un film de Mikhaël Hers,, avec Charlotte Gainsbourg, Quito Rayon-Richter, Quito Rayon-Richter, Megan Northam, Thibault Vinçon, Emmanuelle Béart... Scénario : Mikhaël Hers, Maud Ameline, Mariette Désert / Image : Sébastien Buchmann / Musique originale : Anton Sanko / Montage : Marion Monnier Durée : 1h51 Sortie le 04 mai 2022.