Mission : impossible – Protocole fantôme, Brad Bird

Jeux de miroirs, miroir du Je

par ,
le 18 décembre 2011

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Quel point commun y a-t-il entre un rat d’égout cuisinier, une famille de super-héros en quête de normalité et une troupe d’espions désavoués ? Ils travaillent dans l’ombre et vivent dans le secret, tant bien que mal, comme des fantômes. Mr. Indestructible rêve de son glorieux passé, Rémy d’être un chef cuisinier reconnu de tous. Quant à Ethan Hunt (Tom Cruise) et son équipe, ils doivent dans un contexte très “guerre froide”, coupés du monde et de leur hiérarchie, stopper un terroriste nucléaire, et se blanchir du crime – l’explosion du Kremlin, rien que ça – que ce dernier a commis.

Travailler dans l’ombre signifie chez Bird évoluer derrière un écran, littéralement. On se souvient du rongeur fin gourmet, supervisant les gestes du cuisinier maladroit caché sous sa toque. Dans une séquence qui fera date, à la fois ingénieuse et hilarante, Tom Cruise et Simon Pegg, nouveau venu de la série, évoluent derrière un écran qui reproduit la perspective d’un couloir du Kremlin. Les deux espions disparaissent ainsi, invisibles aux yeux du garde, comme « aspirés » par le trucage numérique, alors que celui-ci est bien visible par les spectateurs.

Au trompe-l’oeil s’ajoute un “trompe-l’oreille”, utilisé pour détourner l’attention du garde lors de l’avancée de l’écran de protection, celui-ci n’étant efficace qu’à condition d’être observé d’un point de vue unique. En “projetant” et en spatialisant le son d’une goutte d’eau (qui résonne à l’endroit voulu), Bird suggère peut-être que la “profondeur” du numérique est surtout permise par le son, et notamment par le Dolby. Avec l’arrivée de renforts, le gadget, calculant une image illusoire pour chaque paire d’yeux, se dérègle et apparait comme effet de réalité numérique. Aussi vieux que les divergences Lumière (cinéma) et Edison (kinetoscope), la séquence repose ingénieusement la question de la nature du spectacle cinématographique : une image pour tous, ou chacun son image ?

Ce type de dispositif en miroir est au cœur même du film et de sa mise en scène, à l’image de cette tour de verre, symbole de transparence, qui sera le théâtre d’une mascarade millimétrée. Deux scènes identiques s’y déroulent simultanément, symétriquement, l’une étant l’exact reflet de l’autre, à ceci près que nos agents disgraciés jouent eux-mêmes le rôle du miroir, répétant le texte de chacun des protagonistes afin de pister le terroriste insaisissable. Une simple scène de rencontre est donc dédoublée en un vertigineux et théâtral jeu de dupes.

L’autre écran du film voilant la réalité, c’est la télévision. De l’attaque du Kremlin au missile sur San Francisco, l’information télévisuelle propose toujours une explication consensuelle de “l’accident”. Cette version officielle est évidemment le premier des trompe-l’œil, et la télévision un éminent miroir déformant. En 1996, le premier volet de la saga, sous la houlette de De Palma, faisait se rejoindre les obsessions du maitre et les clés du film d’espionnage. Le tout aboutissait à une œuvre sombre et paranoïaque, où chacun jouait double jeu, et où Cruise, seul, était chargé de départager le vrai du faux.

Si Bird reprend en apparence le schéma depalmien, il opère deux changements majeurs. Hunt sera épaulé par son équipe, ce qui permet la mise en place de scènes chorales, dont la mascarade dans le gratte-ciel de Dubaï fait office de climax. Cet atour collectif entraîne aussi le film vers le buddy-movie, déplaçant donc les angoisses du premier opus vers un versant ludique. De ce point de vue, le film peut se permettre de citer, tout en la déformant (comme un reflet tronqué), une scène marquante de De Palma (l’exercice de voltige de Hunt dans le silo informatique) en y ajoutant force gags, et surtout en y remplaçant Cruise par Renner, acteur en pleine ascension, apparemment pressenti pour le rôle titre. On peut aussi s’interroger sur l’évolution du rôle de Cruise. Dans cette séquence, il délègue les rôles, se contentant de garder un œil sur sa montre, tandis que ses trois équipiers se répartissent l’action (séduction, hacking, cascade). A contrario, la plupart des scènes d’action d’Ethan Hunt le montrent seul (escalade du building, poursuite dans la tempête de sable), preuve s’il en est que si le casting s’agrandit, Cruise reste le visage (et le producteur) de la franchise.

Cette dimension ludique assez nouvelle dans la série passe donc par les jeux de miroir, mais aussi par un perpétuel recours au compte à rebours et au timing. Le film reprend ainsi sur sa longueur (plus de deux heures quand même) le principe fondateur de la série, cette mèche qui se consume sur la musique de Schifrin. Dans cette course contre la montre, les agents ne peuvent s’appuyer que sur une panoplie de gadgets minimale, qui s’apparente presque à une seconde peau, un “upgrade” d’un organe/interface préexistant : les gants d’escalade auto-fixant, la lentille de contact-appareil photo, les Smartphones à peine plus perfectionnés que la norme. Et alors que ces artifices se rapprochent au plus près du corps, paradoxalement les masques en latex, qui étaient parfois jusqu’au grotesque un apanage des précédents opus, sont délaissés. Les agents opèrent à découvert, et ne peuvent plus compter que sur leur performance. Tour à tour sportif, comédien ou séducteur, l’agent secret redevient avant tout un corps, qui lutte contre le temps. A l’instar de son acteur principal, dont l’âge aurait mérité d’être questionné, son visage perdant de sa jeunesse et de son aspect lisse à chaque épisode. À hauteur d’un film tous les cinq ans, on peut se demander si les masques caoutchouteux ne feront pas un grand retour dans MI5 ?

Un film de Brad Bird, avec Tom Cruise (Ethan Hunt), Jeremy Renner (William Brandt), Simon Pegg (Benji Dunn), Paula Patton (Jane Carter),... Scénario : Josh Applebaum, André Nemec, Christopher McQuarrie / Photographie : Robert Elswit / Montage : Paul Hirsch /... Durée : 133 mn Sortie : 14 décembre 2011