Projection-caisse de grève

Loin des yeux, loin de Cannes

par ,
le 17 mai 2023

Au mois d’avril, Débordements a lancé une projection-caisse de grève en ligne, inspirée des initiatives de Tënk et des Mutins de Pangée. Les filles du textile de Florent Le Demazel, La ville en friche de Romain Lefebvre rejoints par La place publique de Natacha Samuel étaient au programme de cette séance dématérialisée, pour laquelle les donateur·ices obtenaient un ticket numérique et un zine téléchargeable (désormais en accès libre en fin d’article).

Cette projection à prix libre a rassemblé 20 spectateur·ices et 504 euros que nous remettons aujourd’hui, comme promis, à la Caisse de solidarité pour les travailleurs et travailleuses mobilisées.

Nous confions cette petite participation et nous formulons un souhait, en ce lendemain d’ouverture du Festival International du Film de Cannes : que sur le tapis rouge, particulièrement entaché cette année des multiples affaires que charrie derrière elle toute la (basse) cour du cinéma (qui ne partage pas que ses thèmes avec l’Ancien Régime qu’il aime à représenter), revienne un peu de politique.

Nombreux·ses ont été celleux qui ont rappelé l’histoire politique de Cannes, le rôle de la CGT dans la fondation du festival imaginé par le Front Populaire, les archives de Jean-Luc Godard en Mai-1968, invectivant la profession pour son silence face au mouvement social.

Cette année, un pas supplémentaire est franchi dans l’affirmation d’une orientation politique antisociale. Le festival ignore ce qui se déroule au dehors, ou plutôt, fait mine de l’ignorer, laissant à la préfecture le soin d’ériger une barrière étanche entre la Croisette et les manifestant·es, et place cette édition sous l’œil implacable d’un hélicoptère de police. Le Festival de Cannes ignore, ou fait mine d’ignorer aussi ce qui se passe à l’intérieur de la sphère ouatée qu’il s’est construite. En opérant un choix de programmation tel quel celui de sa soirée d’ouverture et en le maintenant après la parution de la lettre d’Adèle Haenel, le festival a pris position en faveur de la réaction masculiniste.

Cette édition et sa présidence formulent ainsi clairement leur opposition à deux des mouvements sociaux les plus importants de ces dernières décennies : le nouvel essor du mouvement féministe face à la question des violences sexistes et sexuelles, et du mouvement des travailleur·euses face à la réforme des retraites.

Qu’on ne se méprenne pas : nous ne sommes pas surpris·es. La fausse ouverture « sociétale » de ce type de manifestation qui préempte depuis si longtemps déjà un art populaire au bénéfice symbolique de quelques-uns ne nous a jamais trompé·es. La surprise provient davantage de cette paradoxale preuve de courage : se déclarer, frontalement, ouvertement, tragiquement conservatrice pour une institution qui faisait jadis au moins semblant d’adhérer à une « gauche des valeurs », étonne, et même, force l’admiration. Dommage : alors que le divorce d’avec le groupe Canal vient d’être acté, les noces entre la chaîne et le festival auraient pu être célébrées à nouveaux frais, sur de nouvelles bases, un peu différentes mais revivifiées par un combat commun.

Nous espérons, donc, que notre coup de pouce de critiques de cinéma, de là où nous sommes, donnera un peu de force à celleux qui entendent faire de cette édition du Festival de Cannes un espace de lutte.

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zine_de_greve.pdf