Sorry we missed you, Ken Loach

No Society

par ,
le 27 octobre 2019

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« There is no society » – Margaret Thatcher

Le dernier essai en date de Christophe Guilluy[11] [11] Christophe Guilluy, No Society, Flammarion, 2018. s’ouvre sur cette phrase que Margaret Thatcher prononçait en 1987 pour stigmatiser ceux qui faisaient valoir leurs droits sociaux au détriment de leurs devoirs. Si l’on jette un bref regard rétrospectif sur la filmographie de Ken Loach, du début des années 1990 (époque de Riff-Raff et Raining Stones) à Moi Daniel Blake (2016) et maintenant Sorry we missed you (2019), on voit à quel point cette phrase a fait son chemin dans la société britannique, et quel vaste projet de destruction elle a réalisé, un projet qui dépasse très largement le cadre historique de l’ère-Thatcher. Dans les deux derniers films de Loach, il n’y a tout simplement plus de société et sans doute faut-il sortir Loach de la routine à laquelle on associe son œuvre depuis qu’elle occupe régulièrement la vitrine du festival de Cannes (quatorze sélections, deux Palmes d’or) pour prendre la mesure de ce qui s’exprime à travers les destins de Daniel Blake et de Ricky Turner, le chauffeur-livreur de Sorry we missed you : moins une colère de vieux gauchiste indigné qu’un sentiment de désarroi absolu devant le délitement social de l’Angleterre, et plus généralement de l’Europe.

Dans son combat pour faire valoir son droit à obtenir une aide sociale suite à un accident cardiaque, Daniel Blake mourait seul : la solidarité – un des grands ressorts du cinéma de Loach – avait encore une place dans Moi Daniel Blake (Blake se liait d’amitié avec la jeune Katie, mère célibataire) mais elle ne produisait plus le happy end miraculeux de Raining stones. Même échec des relations humaines dans Sorry we missed you : à force de livrer des colis quatorze heures par jour, Ricky Turner devient un père-fantôme, qui ne jure plus que par la rentabilité et le manque à gagner – et rien ne l’écarte de ce chemin aliénant, ni l’attention de sa femme, ni le mal-être de plus en plus visible de ses enfants. Voilà un personnage presque entièrement défini par son outil de travail (la camionnette) : fait rare chez Loach, qui a toujours cherché, avec son scénariste Paul Laverty, à ancrer ses héros dans un environnement familial très défini, faisant de celui-ci un cocon tantôt galvanisant (Raining stones), tantôt toxique (Family Life). Ce cocon a encore une existence dans Sorry we missed you mais il dessine les contours d’une famille impuissante, atomisée, où les velléités artistiques du fils (qui couvre la ville de graffs) ouvrent une mince perspective de révolte dans un monde de gestion statistique que les parents ont accepté pour joindre les deux bouts (la mère, aide-soignante à domicile, est payée « à la visite »). Ce fils rappelle les héros révoltés du Free Cinema qui a précédé de peu l’émergence de l’oeuvre de Loach dans les années 1970, mais il n’est pas la figure centrale du film, il échoue à dévier son père de son chemin, ne parvient pas à empêcher sa camionnette de démarrer. Belle scène, très « dardennienne » dans sa façon d’inscrire le choix de Ricky Turner dans un univers concret et matériel, scène qu’il faut décrire, ne serait-ce que pour tordre le cou au cliché selon lequel Loach ne serait qu’un cinéaste du scénario.

La camionnette, on l’a dit, vaut comme métonymie de Ricky Turner : ainsi, quand son fils, puis sa femme s’y collent pour l’empêcher de démarrer, c’est comme si Turner était asphyxié, comme si on l’empêchait de marcher. Marcher au double sens du terme : se déplacer (to move) et fonctionner (to work). La scène impressionne dans sa façon d’opposer symboliquement ces deux types de « marche » : dans une société idéale, Turner ferait mieux d’écouter son fils et sa femme et de ne pas bouger (d’autant qu’il vient d’être agressé violemment durant une de ses tournées). Mais dans la non-société décrite par le film, où la « marche » de la camionnette représente le marché de « services » sur lequel une entreprise comme Amazon a fondé son business model, l’idée même de lien familial n’a plus de sens, les livraisons de Turner sont enregistrées sur une boîte noire qui ne délivre que des statistiques. Et Turner de trouver dans cette comptabilité une forme de grandeur, voire de dignité, au point que son patron le désigne comme « employé modèle ». Que Turner fasse donc le choix de démarrer plutôt que de rester à la maison paraît en somme assez logique, compte-tenu de la description que Loach nous offre de sa condition de travailleur uberisé : on est très loin du film social de gauche bien-pensant, cliché que l’on fait peser, à tort, sur le cinéma de plus en plus désolé de Loach. En démarrant, Turner fait le choix du travail parce qu’il n’y a pas d’autre choix possible.

« Le projet libéral de Mme Thatcher, écrit Christophe Guilluy, est […] allé plus loin qu’elle ne l’imaginait. Le coût des réformes économiques n’était pas seulement celui du sacrifice de la classe ouvrière sur l’autel de la mondialisation, mais celui de la société elle-même ». Voilà ce que Loach décrit dans Sorry we missed you : que ce portrait social nous vienne d’un pays qui a récemment fait sécession dans l’ unité européenne est un symptôme frappant, qui mériterait d’être commenté. Car il n’y a plus dans l’Angleterre de Loach de working class hero : en lieu et place de la classe ouvrière, il y a une vaste classe populaire, paupérisée et uberisée, qui alimente ce que les élites nomment avec effroi « la montée du populisme ». Le cinéma de Loach ne va pas jusqu’à dresser ce constat politique, il n’oppose pas le haut et le bas, il montre plutôt l’origine du mal, en décrivant des journées de travail soumises aux contraintes de rapidité et de disponibilité, et à de lourdes pénalités en cas de défaillance physique. Comme dans Daniel Blake, l’effondrement du héros loachien va aussi de pair avec la description de services sociaux en pleine décomposition, à l’image de l’hôpital bondé où Ricky Turner doit faire des radios après son agression. Cette manière de raconter le délitement social en cours tout en documentant un sentiment de déclassement (ce que résume le monologue d’ouverture de Sorry we missed you où Turner fait la somme de tous les petits boulots manuels qu’il a exercés) fait de l’oeuvre de Loach un cas unique en Europe. On se demande quel cinéaste français, ou italien, ou allemand pourrait dire sans plaisanter : « Je reste fidèle à la classe ouvrière, politiquement et artistiquement ». C’est cette fidélité absolue, aujourd’hui largement teintée d’amertume et de tristesse, qui fait le prix du cinéma de Ken Loach.

Sorry we missed you, un film de Ken Loach, avec Kris Hitchen (Ricky Turner), Debbie Honeywood (Abbie Turner), Rhys Stone (Seb), Katie Proctor (Lisa Jane), Linda E Greenwood (le chauffeur), Harriet Ghost (Office Staff). Scénario : Paul Laverty / Direction artistique : Julie Ann Horan / Décors : Fergus Clegg / Costumes : Jo Slater / Photographie : Robbie Ryan / Montage : Jonathan Morris / Musique : George Fenton Durée : 100 minutes Sortie le 23 octobre 2019