The Rehearsal, Nathan Fielder

Fielder Unbound

par ,
le 14 septembre 2022

« Et alors la touche fut donnée, et alors le glacis fut placé ; et pendant un moment le peintre se tint en extase devant le travail qu’il avait travaillé ; mais, une minute après, comme il contemplait encore, il trembla, et il fut frappé d’effroi ; et, criant d’une voix éclatante : « En vérité, c’est la Vie elle-même ! » il se retourna brusquement pour regarder sa bien-aimée : — elle était morte ! »

Edgar Allan Poe, Le portrait ovale (trad. Charles Baudelaire)

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The Rehearsal est, au départ, le prolongement d’un concept qui apparaissait régulièrement dans Nathan for You, la première grande série de Nathan Fielder. Avant de faire ses suggestions farfelues ayant prétendument pour but d’aider des commerces en difficultés, Fielder devait parfois « préparer » ses interactions avec les individus étranges qu’il rencontrait et simuler en avance les conversations qu’il risquait d’avoir avec eux. Ce processus était directement mis en scène dans l’épisode final, où Fielder préparait un des étranges personnages récurrents de la série (un pseudo-comédien faisant une très mauvaise imitation de Bill Gates) à retrouver une ancienne compagne perdue de vue. Il organisait alors une « répétition » de la rencontre à venir, sur la scène d’un théâtre, afin de préparer ces retrouvailles. Cette scène, qui semblait étonner Fielder lui-même, on peut aujourd’hui la voir comme une version miniature de The Rehearsal.

Nathan for You était déjà une série difficile à résumer, et The Rehearsal résiste encore mieux à l’exercice. Il s’agit toujours d’une télé-réalité, proposant cette fois à des individus de « répéter » des évènements auxquels ils souhaitent se préparer afin de les appréhender plus sereinement ; des évènements qui vont du plus trivial (avouer un mensonge à un ami) au plus important (avoir un enfant). C’est la répétition de ce second évènement qui sera le fil rouge de la série : le comédien propose à Angela, une femme qui envisage d’avoir un enfant mais ne sait pas si elle est prête, de vivre une simulation accélérée de la maternité. Il invente donc tout un dispositif qui lui permettra de vivre, sur un mois, les dix-huit premières années de la vie de ce fils, qui sera joué par des dizaines d’acteur-enfants. Plus tard, Fielder (dont on sait qu’il est, dans la vraie vie, divorcé et sans enfants) rejoint Angela et devient « co-parent » du petit Adam, et son investissement personnel deviendra vite le vrai sujet (et la grande interrogation) de la série. Le dispositif, assez unique, est donc à la frontière de la simple télé-réalité et d’une émission de caméra cachée, ou plutôt de prank, dans le sens où la caméra reste visible pour les « sujets » filmés, mais les intentions réelles de la production sont volontairement floues.

Production HBO oblige, les inventions de Nathan Fielder prennent une autre dimension ; les quelques décors de théâtre de Nathan for You sont devenus des étranges maisons de poupées à échelle humaine. Angela est par exemple installée dans une maison gigantesque au beau milieu de l’Oregon, où une équipe technique assure une surveillance et un contrôle sur toutes ses conditions de vie (ils reproduisent notamment un faux hiver au milieu de l’été, remplacent les légumes de son potager en pleine nuit pour mimer le passage des saisons). On pense aussi aux scènes où Fielder fait construire des décors « grandeur nature » dans des entrepôts : il fabrique ainsi une reproduction d’un bar réel, le peuple de figurants et d’acteurs, le déplace à travers plusieurs États, et le transforme finalement en véritable bar. Cet humour de la démesure budgétaire est évoqué directement à de nombreuses reprises, notamment quand Fielder affirme que « c’est marrant d’avoir son propre bar payé par HBO ». Très vite, The Rehearsal donne ainsi l’impression de posséder des moyens quasi illimités qui entrent en contradiction avec le style pseudo-documentaire impliquant supposément une réduction de moyens, et on devine qu’au fond, ces bâtiments reconstruits à l’échelle et ces quelques figurants qui font mine de manger au restaurant coûteront toujours moins chers qu’un épisode de Game of Thrones ou de The Leftovers (pour ne pas citer la série Le Seigneur des Anneaux d’Amazon Studios, pour laquelle l’entreprise annonce fièrement avoir dépensé 500 millions de dollars). Or, dans une série dont le but est de recréer la vie ou de lui mettre des bâtons dans les roues, la liberté économique entraîne la liberté de création, et les premiers épisodes donnent en effet un sentiment de création sans limites, y compris morales. Le problème posé par les créations de Nathan Fielder est toujours le fait d’impliquer des personnes réelles et de les manipuler jusqu’à un certain point, et The Rehearsal ne fait pas exception, en touchant, comme d’habitude, à des tabous (sexualité, religion, implication d’enfants-acteurs…). Parmi ces personnes réelles, il y a aussi lui-même : ce sont aussi des éléments de sa personnalité, de sa vie, qui sont utilisés comme matière première de la série. La reconduction pour une deuxième saison laisse, à cet égard, songeur, car l’économie courante des séries télévisées est celle d’un accroissement du budget : avec des moyens encore plus importants, est-ce la Terre entière que Nathan Fielder va reconstruire, répéter ?

C’est le paradoxe de la série qui revient sans cesse au visage de son créateur : la contradiction entre l’envergure des « reproductions » et leur dimension factice, impossible à ignorer. L’humour se nourrit souvent de l’absurdité fondamentale de ces répétitions, du fait qu’elles ne sauraient « fonctionner » et avoir les effets désirés, car aucune des personnes impliquées ne parvient tout à fait à en oublier le caractère fictionnel. Dans le premier épisode, Kor finit par avouer son mensonge à sa camarade de trivia, mais on peut douter de l’efficacité de la répétition qui précédait, car quand il commence sa confession, il sort immédiatement des clous prévus. De la même manière, Angela, au bout de quelques épisodes, cesse d’agir avec les enfants-acteurs comme s’ils étaient son fils Adam, et les pousse à quitter leur rôle (à « break character », dit la belle expression anglophone consacrée). Nathan est le seul qui croit à ces répétitions, et il est bien possible que cette croyance soit elle-même une fiction, un simple véhicule qui permet à la série d’avancer et aux situations de s’enchaîner. Un paradoxe prévu, et productif : si le principe de la série est de préparer, prévoir, répéter, contrôler, la série n’est jamais aussi passionnante que quand Nathan Fielder en perd le contrôle – contrôle qu’il cherche souvent à reprendre en couvrant ces évènements inattendus d’une couche d’écriture, de jeu, de récit, notamment dans le quatrième épisode, où l’on devine que la fausse plongée dans la drogue de Adam, qui a désormais 16 ans, est intégralement écrite et organisée [11] [11] On peut d’ailleurs légitimement s’interroger sur la dimension « scriptée » de la série de manière générale : sans doute sommes-nous également en partie dupés par le montage et la mise en scène, y compris dans les passages supposément « réels ». .

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Cette absurdité fondamentale est d’autant plus problématique qu’elle n’est pas sans conséquence. L’humour de la série repose en effet, au mieux, sur le fait de cacher ses intentions réelles ; au pire, sur une mise en danger des personnes filmées. C’est le sujet explicite du dernier épisode, dans lequel Nathan donne à voir les conséquences bien réelles de ce jeu fictionnel, en montrant la confusion d’un très jeune enfant-acteur qui n’a jamais connu son père et qui, à force d’appeler Nathan Fielder « papa » lors du tournage, voit ses repères familiaux troublés. Plus largement, la série joue avec l’étrange pouvoir de l’exposition médiatique : elle sort ces individus singuliers, marginaux, de l’anonymat, et leur offre une célébrité inattendue (Angela capitalise déjà, sur internet, sur son apparition dans la série) – c’est d’ailleurs un problème qui existe depuis l’apparition même de la télé-réalité, et même du star-system. Après tout, c’est cela que la série recherche, ingénument : au premier degré, elle cherche à préparer les gens à des évènements à venir, y compris par des moyens dissimulés ou détournés ; au second degré, elle cherche à faire rire ou à créer de la sidération. Dans les deux cas, cela se fait souvent au dépend de ces personnes, qui sont plus ou moins piégées. Tout cela, Fielder le sait bien et l’avoue à demi-mot lors d’une répétition qu’il organise pour lui-même, où il se dispute avec une actrice qui interprète Angela, et à qui il finit par faire cette confession : « The situations are funny, but interesting too. »

La série pourrait aussi s’insérer dans une petite histoire de la télévision (et d’un certain cinéma) consacré au pouvoir de la caméra, au sens où la présence de celle-ci a un effet sur les individus qu’elle filme. Depuis les prémices de la télé-réalité jusqu’à YouTube, des créateurs s’amusent des réactions des personnes qu’ils filment, de leur capacité à accepter l’inacceptable uniquement pour ne pas déplaire à la caméra, à dire une chose et immédiatement son contraire, ou encore, lorsque la caméra est si omniprésente qu’elle devient invisible, de la possibilité de montrer publiquement des choses qui devraient rester privées. Le dispositif de The Rehearsal, comme celui de Nathan for You, s’adapte à toutes les situations de la vie, à tous les désirs possibles des participants, et passe donc par toutes ces étapes, les mêlant dans un grand fourre-tout télévisuel. L’équilibre qu’atteint Nathan Fielder vient donc de sa propre personne : c’est son implication personnelle dans l’entreprise qui la rend possible, qui fait tenir le sérieux du dispositif, car il a pour mission de continuer à le prendre au sérieux même au comble du ridicule et de l’embarras. Mais en s’impliquant ainsi, il court aussi le même danger que les sujets filmés : le personnage que nous voyons dans la série est certes un « personnage », mais il porte le même nom, possède le même corps, et c’est aussi le véritable Nathan Fielder qui se retrouve piégé, coincé dans des situations effroyablement embarrassantes et hilarantes (situations dans lesquelles il s’enfonce un peu plus à chaque épisode). On pourrait ainsi faire remonter le travail de Fielder – ou d’autres comédiens à l’approche similaire, comme Tim Heidecker ou Eric André – à Jackass, mais un Jackass moral où les personnes filmées prennent le risque d’abimer non pas leur vie ou leur santé physique, mais leur santé mentale, leur réputation (ils flirtent souvent avec les limites du politiquement correct). Au fond, ils remontent donc directement à l’ambiguïté morale qui était déjà présente dans la série de Jeff Tremaine, Johnny Knoxville et toute sa bande : comment peut-on accepter de rire de cette souffrance ? Est-ce que cela en vaut bien la peine ? Le problème est d’autant plus fort que les méthodes douteuses de Fielder aboutissent à des situations de pure sidération, et que c’est précisément le mélange étrange entre réalité et fiction qui autorise les plus belles scènes de la série, où des émotions inattendues, et même inédites, surgissent : c’est notamment la scène de l’overdose d’Adam dans l’épisode 4, où le visage couvert de larmes de Nathan Fielder créé à la fois l’hilarité et le trouble [22] [22] Bien que ces enjeux traversent toute l’histoire du cinéma documentaire, Werner Herzog nous semble être un des premiers auteurs à avoir joué à ce jeu dangereux : son cinéma est fondé sur son implication personnelle dans des projets siégeant à la frontière entre le documentaire et la fiction, où il assume (y compris avec humour !) l’interaction avec les sujets filmés, l’action directe sur la réalité, et une forme de prise de risque. La célèbre scène de Grizzly Man où il suggère à l’ex-compagne de Timothy Treadwell d’effacer la cassette de l’enregistrement de sa mort, ou le dispositif d’un documentaire comme Les Ailes de l’espoir, posent à peu de choses près les mêmes questions au cinéma documentaire que celles que Nathan Fielder, Tim Heidecker ou Eric André posent à la télévision américaine. .

La volonté de contrôle absolu de Fielder, ces moyens démesurés appliqués pour garder à tout prix le contrôle de la réalité, tout cela est en effet assez vain, et la série elle-même l’assume. Pourrait-on parler alors d’hubris télévisuel ? Nathan Fielder affirmait avoir trouvé l’inspiration pour The Rehearsal dans le désir impossible de maîtriser tous les aspects de notre vie et de notre futur, qu’il jugeait « très amusant [33] [33] It’s sort of universal that people want to have control over their lives,” he said. “There’s something really funny to that compulsion. ». Le mot a aussi l’avantage de contenir un sous-texte religieux, qui sied bien à la série : Angela est une chrétienne fervente, et le judaïsme de Nathan Fielder prend une place importante dans la deuxième partie de cette saison. Difficile de ne pas voir le comédien comme une figure divine de pacotille, un Dieu télévisuel ou un messie de la fiction qui coupe la mer en deux à coups de dollars de HBO, invoquant à sa guise une armée d’archanges-figurants prêts à défendre sa création. Mais son implication personnelle dans les événements, en particulier dans l’arc final de la série, où des couches de fiction s’entassent afin de reproduire des évènements passés et les interpréter, fait aussi de Nathan Fielder son propre exégète. À la fin, la série n’existe que pour lui et par lui, comme s’il se sacrifiait sur un autel fictionnel afin de purger l’inévitable vice de son œuvre, qui est une part de lui-même ; comme s’il en était à la fois le père, le fils, le saint esprit, et aussi la création (l’enfant inventé, après tout, s’appelle Adam). Dans le deuxième épisode, Angela rencontre un homme nommé Robbin avec qui elle souhaite élever l’enfant. Sans être profondément religieux, Robbin voit partout autour de lui, notamment dans les nombres, des signes mystiques : chaque nombre qu’il voit est un indice laissé par une force cosmique, la trace d’un destin qu’il doit suivre, une indication divine. Sa vie lui apparaît donc comme un grand récit pré-écrit, une cosmogonie tournée intégralement vers lui. Si Nathan semble si troublé par Robbin (qui quittera d’ailleurs très rapidement la série), ce n’est peut-être pas seulement à cause de ses étranges manies, mais parce qu’il est un double de lui-même : tous deux inventent leur propre vie.

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The Rehearsal, une série de Nathan Fielder, épisodes réalisés par Nathan Fielder, écrits par Nathan Fielder, Carrie Kemper, Eric Notarnicola. Diffusion : HBO, depuis le 15 juillet 2022. 6 épisodes (27 minutes à 44 minutes). Illustrations : Nathan for You, The Rehearsal / The Rehearsal / The Rehearsal