Thunder Road, Jim Cummings

La Moustache

par ,
le 20 septembre 2018

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« Ayant vidé la poubelle sur le trottoir, il trouva vite le sac qu’on plaçait dans la salle de bains, en retira des cotons-tiges, un vieux tube de dentifrice, un autre de tonique pour la peau, des lames de rasoir usagées. Et les poils étaient là. Pas tout à fait comme il l’avait espéré : nombreux, mais dispersés, alors qu’il imaginait une touffe bien compacte, quelque chose comme une moustache tenant toute seule. Il en ramassa le plus possible, qu’il recueillit dans le creux de sa main, puis remonta. Il entra sans bruit dans la chambre, la main tendue en coupelle devant lui et, s’asseyant sur le lit à côté d’Agnès apparemment endormie, alluma la lampe de chevet. Elle gémit doucement puis, comme il lui secouait l’épaule, cligna des yeux, grimaça en voyant la main ouverte devant son visage.
–Et ça, dit-il rudement, qu’est-ce que c’est ?
 »

Emmanuel Carrère, La Moustache.

Lorsqu’il a fait la promotion de son film à Cannes puis à Deauville, Jim Cummings, scénariste, réalisateur et acteur principal de Thunder Road, est apparu sous les traits d’un jeune premier rasé de près. Déroulant parfaitement son storytelling promotionnel, il évoqua ses négociations infructueuses avec les majors d’Hollywood (soixante-dix rendez-vous, tout de même) puis les bonheurs du financement participatif. Curieusement, personne n’a pensé à lui demander pourquoi il s’était rasé la moustache que porte Jimmy Arnaud, le flic texan qu’il incarne dans son film. Comme dans le roman d’Emmanuel Carrère, la moustache avait disparu sans que personne ne s’en aperçoive. Il est pourtant difficile d’en faire abstraction quand on repense au film et à l’effet qu’il vise dès sa première séquence, où Jimmy Arnaud doit prononcer dans une église l’éloge funèbre de sa mère. Tout foire : le discours digresse et devient rapidement incohérent, le lecteur CD sur lequel Jimmy veut passer une chanson de Springsteen ne fonctionne pas. Et Cummings de pleurer, de gesticuler et d’énoncer sa tirade décousue dans l’épaisseur de sa moustache, qui semble jouer avec lui, signalant les fêlures d’un personnage à l’allure pourtant virile, presque martiale (il est venu à l’église en uniforme).

On a bien saisi le fonctionnement du sketch, avec ses ruptures de ton habilement négociées par les bégaiements de Cummings. On a bien vu aussi que ce sketch valait comme un teaser de l’ensemble du film, chaque scène tentant d’en rééditer le coup d’éclat, mais insistons : pourquoi la moustache ? Est-ce que Cummings croit que tous les flics texans sont moustachus ? Sa moustache est-elle destinée à se décoller brutalement dans la scène suivante, ce qui aurait fait un excellent gag ? Aucune des deux options n’est la bonne : la moustache n’est ni un symbole, ni un gag, c’est juste un truc emprunté à Chaplin – mais un Chaplin qui serait devenu une sorte de Rain Man en uniforme, n’aurait plus aucune conscience du monde, et nous infligerait le triste tableau de sa solitude dans un spectacle où s’enchaînent les sketchs sur le thème du deuil (la scène d’ouverture), de l’amour paternel (la scène finale), des difficultés professionnelles et relationnelles (à peu près toutes les scènes) et plus globalement de la lose. Pour être un peu plus précis, Jimmy Arnaud doit à la fois surmonter la mort de sa mère, accepter son licenciement et élever correctement sa fille après une douloureuse séparation avec sa femme qui est tombée dans la toxicomanie. Cela faisant beaucoup pour un seul personnage, Cummings a cru pouvoir transformer les kilos de plomb de son scénario en kilos de plume par la magie du burlesque. Le film tient tellement à cette idée, qui est en fait sa seule idée, qu’il aurait pu s’appeler Charlot for ever.

Si l’on juge pourtant Thunder road à l’aune de son ambition burlesque, il faut reconnaître qu’aucune de ses scènes, pas même la toute première, n’a la rigueur d’écriture nécessaire. On est plutôt dans une zone incertaine, entre le spectacle de mime et le stand up. Sketch du licenciement (Cummings se fout à poil lorsqu’il doit rendre son uniforme après s’être fait virer de la police), sketch du tribunal (Cummings fait le simple d’esprit devant un juge qui doit statuer sur ses droits de père) : chaque scène répète à sa manière l’échec initial. L’écriture du film procède ainsi d’un systématisme épuisant : à l’opposé de la fluidité burlesque, les sketchs s’enchaînent lourdement, tous joués sur le même registre de la maladresse, de la fêlure, pour construire un personnage que Cummings croit singulier, alors qu’il correspond à tous les canons de la fiction « sundancienne » (Jimmy est un pauvre type au grand cœur). Effet de séduction typique de ce cinéma qui croit dur comme fer à son originalité et son indépendance d’esprit : dans le dernier sketch du film, Jimmy se retrouve avec sa fille dans un théâtre devant un spectacle de danseuses. Exit le burlesque : on entre de plain-pied dans le pathos, dans un registre larmoyant qui fait toujours son effet dans les festivals, et situe Cummings dans le sillage du Casey Affleck de Manchester by the sea.

Dans le registre du mauvais cabotinage et de l’arnaque émotionnelle, les deux acteurs peuvent se serrer la main : ils sont les deux faces d’un même cinéma américain qui promet de la singularité (dans le ton), de la profondeur (dans l’émotion) et de l’indépendance (économique), mais qui produit en réalité du mainstream à petit budget. Impossible d’imaginer que la moindre seconde du film ait été un tant soit peu sentie au moment de l’écriture ou sur le tournage : seule la moustache a été sentie en tant que truc. Elle donne à Cummings l’air typique d’un plouc texan, qu’on aurait pu trouver aussi chez les frères Coen ou, dans un tout autre registre, dans les derniers Eastwood. Cette moustache ne marque pas la naissance d’un personnage inédit au cinéma, elle s’inscrit, comme le film lui-même, dans une typologie déjà bien établie : on comprend mieux, dès lors, pourquoi sa disparition sur le visage de Cummings n’a frappé personne. C’est comme si elle n’avait jamais existé.

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Thunder Road, un film de Jim Cummings, avec Jim Cummings (Jim Arnaud), Kendal Farr (Crystal Arnaud), Nican Robinson (Officier Nate Lewis), Jocelyn DeBoer (Rosalind Arnaud), Chelsea Edmundson (Morgan Arnaud). Scénario : Jim Cummings / Photographie : Lowell A. Meyer / Son : Danny Madden et Jackie Zhou / Montage : Brian Vannuci et Jim Cummings / Musique : Jim Cummings / Macon Blair : Dustin Zahn Durée : 92 mn Sortie : 12 septembre 2018