
Ce que l’on appelle « L’Affaire Epstein » est profondément horrible. Ce très riche Américain, mort dans sa cellule en 2019, était accusé de nombreux actes de pédocriminalité, mais aussi de nombreuses malversations financières. On peut raisonnablement soupçonner qu’il était un membre important d’une sorte de réseau où se mêlaient trafic d’influences, conseils bancaires, blanchiment d’argent, mondanités élitistes, et enfin la prostitution de jeunes femmes, parfois de jeunes filles, enlevées via des agences de mannequinat et des complices nombreux – y compris en France, où Epstein et sa compagne franco-britannique, Ghislaine Maxwell, aujourd’hui emprisonnée, passaient une grande partie de leur temps. On peut objectivement dire qu’Epstein était un homme puissant et influent, qui fréquentait des élites culturelles (Woody Allen, Noam Chomsky), médiatiques (Steve Bannon), politiques (Donald Trump, les époux Clinton, des membres de la famille royale anglaise), économiques (plusieurs financiers, membres de fonds d’investissements, etc.). La liste est longue, tentaculaire, elle semble infinie.
Si les débuts de l’affaire ont été révélés par la justice américaine et par des journalistes, elle s’est muée aujourd’hui en un ensemble médiatique, oserait-on dire multimédia. Le gouvernement américain trumpiste, forcé par des décisions juridiques et législatives, pressé par sa base électorale la plus dure, s’est retrouvé contraint de publier des documents, qu’on nomme de plus en plus les « Epstein files », tout en envoyant ses émissaires dans les médias pour affirmer qu’il n’y a aucune affaire, rien de caché, rien d’important. Ce sont des emails (des milliers), des sms, des photographies et d’autres images. Ces documents sont très largement « censurés », « caviardés », des milliers de noms étant recouverts de ces bandes noires de « rédaction » que l’on a tant vu dans les thrillers paranoïaques américains. Il semble que ces bandes servent plus souvent à cacher les noms des acteurs de ces trafics que ceux des victimes, parfois lisibles en toutes lettres. Les affaires dans l’affaire se multiplient : en France un diplomate franco-israélien, un proche de Nicolas Sarkozy, et bien sûr Jack Lang ; aux États-Unis, les liens avec Trump semblent avoir été maintenus très longtemps, y compris après la première condamnation d’Epstein, à la fin des années 2000.
Pour analyser, comprendre ces milliers de documents, des journalistes et des juristes se mettent aujourd’hui au travail : et il faut en effet travailler, car la simple masse brute de documents est en soi sans signification, tout comme la masse des « noms ». Une masse qui nourrit justement le complotisme : si des enquêteurs « amateurs », sur les réseaux sociaux, font un travail sérieux, d’autres se contentent de jeter en pâture des noms, des captures d’écran, et bien sûr tout un tas de fausses informations. Il y a quelques mois, certains réclamaient « la liste », comme si une simple accumulation de noms aurait résolu le problème. Bien sûr l’antisémitisme est le cœur sombre de ces délires, avec les inquiétudes habituelles et délirantes sur un supposé « réseau sataniste » – alors on ressort les usual suspects, et le journaliste de fait divers Karl Zéro se retrouve sur quelques plateaux mal éclairés pour transformer un sujet grave et sérieux en true crime divertissant.
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On en vient aux « médias » de l’affaire Epstein. Les médias directement liés à l’affaire : mails, photographies, documents. Les médias sur l’affaire : analyses, montages, publications journalistiques, médias sociaux. Les médias, enfin, préexistants ou parallèles, mais que l’on peut lier à l’affaire : films, séries, romans. Parmi ces documents, prenons-en trois.
D’abord, la lettre d’anniversaire écrite par Donald Trump à l’attention de Jeffrey Epstein, étonnamment déjà oubliée – alors qu’elle est tellement troublante, et incriminante. Il faut dire qu’une nouvelle chose sidérante arrive sur le devant de la scène tous les trois jours, et les faits passés tombent vite sous le tapis. Il faut aussi dire que la stratégie trumpiste venue de Bannon (un très proche d’Epstein d’ailleurs – on va y venir), inlassablement commentée par nos journalistes, « d’inonder la zone de merde », a précisément cela pour but : de remplacer quasi quotidiennement une sidération par une autre.
La lettre, révélée par le Wall Street Journal, aurait été écrite en 2003. Elle fait partie d’une série de lettres, de dessins et de notes offertes à Epstein pour son cinquantième anniversaire, et a été publiée par le journal comme une réponse aux déclarations multiples de Trump, qui faisait mine de s’étonner que l’on continue de s’intéresser à cette affaire, comme s’il n’y avait rien à voir. On y voit un dessin au tracé minimaliste – oserait-on dire dans un style pseudo-matissien – d’un corps de femme, à l’intérieur duquel est inscrit un dialogue de théâtre ou de cinéma. Trump affirme ne pas être l’auteur de cette lettre, et n’avoir rien à voir avec elle – il affirme aussi « ne pas dessiner », ce qui est objectivement faux, car il est l’auteur de nombreux petits gribouillages au style d’ailleurs similaire. Mais c’est à vrai dire le dialogue qui me trouble. Son style mystérieux et « classique », comme sa construction théâtrale, me rappellent certains passages d’Exit Ghost (2007) de Philip Roth – auteur new-yorkais, amateur de jeunes femmes (son nom apparaît quelquefois dans les échanges de mails d’Epstein, notamment sur une liste d’invités – excepté cela, rien n’indique qu’ils se soient rencontrés). Ce qui m’a troublé, c’est qu’on semble y distinguer un raffinement, une certaine subtilité langagière, qui semble d’habitude totalement absente chez Trump – qui était peut-être caractéristique de sa manière d’être quand il n’était « que » un magnat de l’immobilier new-yorkais, et qu’il appréciait la compagnie d’Epstein…

Il faut croire sur parole Jack Lang qui, dans ses passages à la télé et à la radio proprement ahurissants, parle d’Epstein comme d’un homme agréable et raffiné : comment aurait-il pu être ainsi intégré à la haute bourgeoisie internationale s’il était un simple monstre répugnant et désagréable ? Certaines personnes mises en cause parlent ainsi de lui, mais si Epstein était si évidemment dégoûtant et repoussant, pourquoi lui serrer la main, pourquoi se rendre chez lui, pourquoi chercher à obtenir ses faveurs ? Il faut au contraire penser qu’il avait un certain charme, une certaine volubilité, qu’il était maître dans les mondanités : Epstein, c’est l’incarnation définitive de l’habitus[11][11] Tant qu’à utiliser un vocabulaire sociologique, rappelons qu’Epstein n’est pas issu de cette classe sociale, mais est né dans la classe moyenne. de la haute bourgeoisie moderne, c’est la manière d’être des plus puissants de notre propre monde, exactement sous une forme nette [22][22] « C’est pour ça qu’il n’y a jamais de films qui sont vraiment faits sur les camps de concentration, car on y verrait notre propre monde, exactement sous une forme nette. » Jean-Luc Godard, Introduction à une véritable histoire du cinéma..
Un document atteste de ce charme qui, après tout, devrait aller de soi. C’est l’interview filmée réalisée par Steve Bannon, dont le contexte est peu clair : elle semble avoir été conçue dans le cadre d’une tentative de réhabilitation de Jeffrey Epstein par le journaliste d’extrême droite, qui semblait lui-même pris par une certaine fascination pour celui qui avait déjà été condamné dans des affaires pédocriminelles. Le document a quelque chose de sidérant – sans doute en partie car c’est, pour la plupart des gens, la première fois qu’ils ont l’occasion de voir des images sonores et mouvantes d’Epstein, sur le temps long (l’étrangeté de voir ce visage vu tant de fois en photo bouger et parler pousse régulièrement les internautes à soupçonner cette vidéo d’être fabriquée à l’aide d’outils d’intelligence artificielle). Les dernières minutes de l’entretien, notamment, ont beaucoup été partagées : « Do you think you’re the devil himself ? » (« Pensez-vous être le diable en personne ? »), demande plusieurs fois Bannon ; et Epstein de répondre, mystérieusement, « No, but I have a pretty good mirror » (« Non, mais j’ai un assez bon miroir »). Réponse donnée avec un demi-sourire ; Epstein, s’il n’avait pas été ce qu’il a été, aurait fait une très bonne star hollywoodienne.

C’est enfin un film de stars qui s’est retrouvé mis au devant de la scène : on pense à Eyes Wide Shut (1997) de Stanley Kubrick bien entendu. Les rumeurs autour du film ont, certes, toujours existé, mais elles ont été réactivées et se sont multipliées. Kubrick aurait proposé un premier montage bien plus accablant concernant les crimes sexuels des puissants ; sa mort n’était pas une simple maladie, mais un empoisonnement déguisé. Le film sert désormais d’image, d’illustration à ce que l’imaginaire laisse penser de « réseau » supposé d’Epstein, et le sous-entendu du film, que sous chaque masque de l’orgie élitaire se cache les puissants de ce monde – les Clinton, les Chomsky et les Lang – se voit comme « confirmé ».
Théories fumeuses, que le film, tel qu’on peut le voir, contredit. D’abord car les sous-entendus concernant la pédocriminalité sont assez clairs tels qu’ils sont exposés dans le film final (si la fille du marchand peut guider Bill Harford dans le choix de son costume, c’est bien qu’elle a connaissance de ces cérémonies – sans parler du fait que son père finit effectivement par la « vendre »). D’autre part, parce que l’équivoque est précisément l’objet d’Eyes Wide Shut : la scène où Victor Ziegler explique à Bill qu’il s’est mépris, et que la mort de la prostituée est un hasard, s’adresse aussi au spectateur, qui s’est lui-même perdu dans l’avalanche de signes que le film adresse à son attention (enchaînement interminable de noms, de chiffres, de personnages, d’adresses…). Chercher à voir dans la scène finale, dans le magasin de jouet, des méchants judéo-satanistes enlevant la fille du couple, c’est ne pas comprendre qu’Eyes Wide Shut est un film sur l’acte d’interprétation, où le monde réel devient ce que Manoel de Oliveira disait du cinéma lui-même, « une saturation de signes magnifiques qui baignent dans la lumière de leur absence d’explication. » Eyes Wide Shut est sans doute le film conspirationniste ultime, mais il ne « croit » en aucun complot en particulier ; il les rend tous possibles, croyables, en général.
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Or la cinéphilie est déjà un conspirationnisme. Elle s’efforce de déceler des intentionnalités et des agentivités ; elle fait une herméneutique et recompose les signes disparates ; elle propose des discours délirants où la conclusion semble parfois un peu loin des axiomes initiaux ; elle dresse des listes. Tout cela pour le meilleur et pour le pire. La critique, quant à elle, tient la bride, parfois la lâche un peu pour laisser la poésie s’exprimer, mais essaye de doter sa folie – elle s’écrit. Des journalistes et des tribunaux donneront du sens aux millions de phrases sorties des boites mails, remplaceront les « listes » fantasmées par des enquêtes. Les critiques pourront – c’est bien plus modeste – essayer de distinguer les images de l’imaginaire.
