Epstein, affaire médiatique (2)

L’icône avant l’enquête

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le 18 mars 2026

Ce texte est la seconde page de nos notes sur l’Affaire Epstein.

Eyes Wide Shut (Stanley Kubrick, 1999)

« L’Affaire Epstein » connaît un déplacement progressif du régime de sens vers un régime de formats. Là où l’on se trouvait d’abord confronté à une masse documentaire proprement illisible, la scène médiatique actuelle ne se structure plus principalement autour de la difficulté d’interpréter, mais autour de la facilité (nous verrons ce dont il en retourne) à visualiser. Autrement dit, ce qui faisait jusqu’ici la spécificité de « l’affaire » – sa dimension herméneutique, son excès de signes, son caractère labyrinthique – tend à être absorbé par une économie des images capable de produire, à partir de fragments hétérogènes, un environnement perceptif immédiatement reconnaissable. Le problème n’est donc plus seulement celui de la vérité ou du faux, de la rumeur ou de l’enquête, mais celui de la transformation du scandale en matière visuelle recombinable. Dans le premier temps de « l’affaire » – situons donc ce temps avec les révélations faites début 2026 –, la prolifération de documents appelait une activité de lecture : il fallait croiser, contextualiser, dater, vérifier, distinguer ce qui relevait de la relation sociale, de la fréquentation mondaine, de la transaction économique ou de la mise en scène stratégique. Cette difficulté-même ouvrait la voie à un imaginaire complotiste, fondé sur l’idée que la totalité des signes dispersés devait bien finir par révéler une structure cachée. La tentation de la liste, de l’inventaire des noms célèbres, de la totalisation narrative, procédait encore d’une culture du texte et de l’indice. Ce régime est aujourd’hui concurrencé par un autre, immédiatement opératoire : un régime de circulation d’images standardisées, notamment façonnées pour les médias sociaux, dans lequel la reconnaissance formelle prime sur la démonstration.

Un premier basculement se joue dans la disparition visuelle des victimes. Leur présence demeure au cœur des procédures judiciaires, des enquêtes journalistiques et des témoignages, mais elle se dissout presque entièrement dans les formats dominants de circulation. Les récits de violences sexuelles exigent de la durée, des précautions de langage, des dispositifs d’écoute et de contextualisation qui entrent en conflit frontal avec les contraintes de la visibilité algorithmique : brièveté, répétabilité, capacité de détournement, potentiel de divertissement et de surprise. À mesure que l’affaire s’inscrit dans ces économies attentionnelles, les figures centrales deviennent moins celles des personnes ayant subi les violences que celles des personnalités célèbres susceptibles d’être réanimées visuellement.

Ce déplacement se manifeste par la prolifération de memes et de vidéos reposant sur la reconstitution artificielle d’un corps absent : visages animés, face-swap, scènes inventées, situations impossibles. L’enjeu n’est pas de produire une reconstitution plausible au sens judiciaire mais de fabriquer un corps mobile, expressif, ludique. Là où la photographie de presse et l’image judiciaire avaient figé Epstein dans un double registre – le portrait mondain et l’image de l’accusé –, le montage algorithmique introduit un troisième régime : celui d’un corps performatif, réinjecté dans la circulation ordinaire des flux visuels. La danse constitue un opérateur particulièrement efficace : elle transforme une figure associée à un système de crimes en surface expressive et joyeuse. Autrement dit, elle neutralise symboliquement la gravité du dossier en la rendant compatible avec les logiques de la viralité. La désacralisation qu’elle opère est un camouflage sémantique ; en convertissant une figure criminelle en support chorégraphique, elle permet à l’image de circuler dans des environnements qui filtrent ou pénalisent fortement les contenus explicitement liés aux violences sexuelles. Le même principe est à l’œuvre dans un autre motif désormais stabilisé : la mise en scène fictive d’Epstein dans des espaces carcéraux générés par intelligence artificielle, parfois en co-présence d’autres détenus comme Sean « Diddy » Combs. Le même principe traverse d’autres détournements, comme la reprise du face-à-face burlesque de Zoolander (2002), recyclé en duel criminel, ou encore l’imaginaire de la compétition ludique à la manière des campagnes Pepsi/Coca-Cola, qui transposent dans l’affaire une grammaire de rivalité symétrique entre les traites d’êtres humains. Ces images reposent sur un régime beaucoup plus discret que celui du scandale : la crédibilité du décor. La prison agit en effet comme un raccourci narratif immédiat : apparaître dans une cellule suffit à inscrire un corps dans une économie de culpabilité, indépendamment de tout cadre judiciaire réel. En plaçant Epstein et Puff Daddy dans un même espace clos, l’image fabrique une continuité symbolique entre des affaires distinctes, aux temporalités et aux qualifications juridiques différentes. La relation ne se formule pas par l’énoncé d’un lien, mais par une fusion de contextes produite par la scénographie. Ce qui frappe, au fond, c’est la facilité avec laquelle ces images deviennent regardables.

Ce régime scénographique se prolonge dans un autre ensemble de formes, plus discrètes mais tout aussi structurantes : la circulation massive de documents caviardés sous forme de captures d’écran animées. Les pages recouvertes de rectangles noirs, de zones floutées et de noms masqués ne circulent que marginalement pour ce qu’elles rendent lisible. Elles se diffusent avant tout comme images de retrait. On observe un phénomène comparable dans certaines photograpies associées à Michael Jackson : des images où il apparaît entouré d’enfants anonymisés. Le geste de censure y fonctionne presque comme un dispositif narratif : il signale un danger, suggère un scandale, installe une atmosphère de dissimulation. Or, dans plusieurs cas, ces silhouettes ne sont autres que celles de ses propres enfants. La barre noire, élément central de la composition, censée protéger des identités, produit alors l’effet inverse : elle transforme une scène banale en scène suspecte. Elle devient une figure autonome, immédiatement reconnaissable, matérialisant visuellement l’emprise d’un pouvoir incontestable. Cette transformation rejoint directement la généalogie interprétative inaugurée par le Pizzagate en 2016. Ce qui se prolonge dans l’affaire Epstein est un protocole esthétique de lecture : extraire un mot, un objet, un fragment visuel, le détacher de sa syntaxe et de son contexte, puis l’aligner sur une table d’équivalences préexistante. Dans ce régime, des termes ordinaires cessent d’appartenir à la langue commune pour devenir des unités symboliques autonomes. Certains termes – pizza, pasta, hot-dog, walnut sauce, cheese… – cessent d’appartenir au champ alimentaire ; un meuble, un escalier, une photographie d’intérieur, un élément de décoration deviennent autant de balises potentielles d’une appartenance cachée. Le monde matériel se convertit ainsi en répertoire de signes activables.

Cette logique trouve un appui décisif dans certaines images déjà constituées comme foyers iconiques du soupçon. La circulation hors contexte de la performance de Marina Abramović à New York en 2013 en fournit un exemple particulièrement révélateur. Des clichés montrent des corps disposés comme des gâteaux, des invités qui plongent leurs cuillères dans une matière rouge et brillante, immédiatement interprétée comme un coulis de sang. L’image circule alors comme un fragment arraché à l’art contemporain pour servir de preuve iconique d’un rituel d’élite, d’une scène cachée que la photographie aurait, par inadvertance, laissée filtrer. À cette image s’agrège un autre motif, plus instable encore : le récit visuel d’une soirée attribuée à l’entourage d’Epstein, en 2009, où une jeune femme, décrite dans certaines publications comme un mannequin mexicain, aurait fui en criant dans la rue : « They ate humans! ». La scène n’existe presque jamais sous la forme d’un témoignage vérifiable, mais sous celle d’un court extrait vidéo, d’un sous-titre incrusté, d’une capture d’écran, d’un commentaire repris en boucle. Ce qui circule, ce n’est pas tant l’événement que la formule et la posture visuelle de la panique. On pourrait alors poser une question plus générale : pourquoi ces images semblent-elles faire davantage foi que les témoignages eux-mêmes ? Sans doute parce qu’elles offrent immédiatement une forme perceptive stable, là où la parole reste fragile, située, exposée à la contestation. Mais ce déplacement a un effet paradoxal : en privilégiant la scène visible, il transforme les victimes en silhouettes narratives. Or ces images donnent aussi à voir un excès de corps, de chair et de matière, là où les documents judiciaires et médiatiques d’Epstein produisent surtout de l’abstraction administrative et des silences. Elles fournissent une scène primitive de l’horreur, immédiatement intelligible, où la violence est figurée sans médiation institutionnelle. Elles installent ainsi un régime visuel spécifique : celui d’un monde supposément gouverné par des élites qui se reconnaissent à travers des gestes symboliques, des rituels et des objets. On pourrait dès lors dire que l’image ne sert plus à documenter un fait, mais à rendre perceptible une appartenance. Ce glissement prépare le terrain pour toutes les lectures ultérieures de « l’Affaire Epstein » comme ensemble de surfaces cryptées, de décors, de corps et de signes – dont les sphères à la fois complotistes et humoristiques se sont emparées.

Dans un environnement ainsi préparé à la lecture codée, le regard est prêt à accueillir des images extérieures, puissantes et simples, qui viennent compléter le récit par la force de l’affect. C’est dans cet environnement saturé de signes de dissimulation que prolifèrent des images d’enfants maltraités issues d’affaires totalement étrangères à Epstein – souvent provenant de contextes turcs, moyen-orientaux ou est-européens – et réinjectées dans des montages ou des fils de discussion consacrés à l’affaire. L’enjeu principal réside moins dans l’erreur factuelle que dans la fonction esthétique de ces images déplacées. Ces images possèdent en effet une propriété décisive : elles sont immédiatement lisibles comme scènes de victimisation extrême, sans médiation discursive. Et c’est précisément cette immédiateté qui pose problème. Elles produisent une authenticité émotionnelle autonome, difficilement contestable, presque écrasante. Leur insertion dans l’univers Epstein vise avant tout à stabiliser une ambiance de certitude morale et à opérer une garantie affective. Même détachée du dossier, l’image assure aux spectateurs l’existence tangible d’une horreur indiscutable. L’horreur issue d’un autre contexte devient ainsi l’arrière-plan émotionnel d’une affaire juridiquement circonscrite. 

Ce déplacement permet de comprendre – en tout cas, c’est l’hypothèse défendue ici – pourquoi « l’affaire » tend de moins en moins à circuler comme une enquête et de plus en plus comme un environnement perceptif. Les dispositifs visuels dominants ne produisent pas un récit unifié. Ils fabriquent une grammaire élémentaire de relations immédiatement lisibles : être ensemble, être enfermé, être masqué, être transformé, être animé. Cette grammaire suffit à produire une cohérence iconique : l’image n’a pas besoin de servir de preuve pour fonctionner. Au contraire, réduire l’image à ce rôle appauvrit son potentiel. Un exemple frappant : l’une des photos montre le Prince Andrew penché sur le corps d’une femme dont le visage est masqué. Sur une deuxième photo, il est allongé, jambes et buste étendus sur plusieurs personnes – dont des figures féminines également masquées – et Ghislaine Maxwell apparaît derrière lui, souriante. La censure elle-même devient signifiante : elle fait percevoir les rapports de pouvoir et les complicités, et transforme un acte de dissimulation en un élément visuel central qui dit plus sur l’affaire que tous les délires herméneutiques.

Ce processus éclaire rétrospectivement le rôle central joué, dans le premier temps de l’affaire, par certains objets culturels comme Eyes Wide Shut (1999) de Stanley Kubrick. Le film avait été mobilisé comme matrice interprétative, comme support de projection d’un imaginaire du réseau et du rituel. Mais l’enjeu principal d’Eyes Wide Shut résidait dans la mise en scène de l’acte même d’interprétation : la perte du personnage et du spectateur dans un excès de signes, de noms, d’adresses, de chiffres et de situations équivoques. Ce que l’on observe aujourd’hui constituerait alors un déplacement de cette logique. On ne se perdrait plus dans les signes ; on reconnaîtrait des formats. Moins un événement – il faut aussi signaler à quel point l’affaire est étouffée, du moins en France – qu’un générateur de scènes, « l’Affaire Epstein » est une affaire de prolifération qui répond aussi à un manque : faute d’images décisives, faute de récits stabilisés, le regard cherche des formes auxquelles s’arrimer. Si la cinéphilie pouvait déjà, comme on l’a vu, constituer un conspirationnisme potentiel, l’économie contemporaine des images fabrique désormais un conspirationnisme automatisé : non pas un grand récit cohérent, mais un climat perceptif durable, où la crédibilité d’une affirmation dépend moins de son articulation argumentative que de sa compatibilité avec une grammaire iconique préalablement stabilisée.