La pièce rapportée, Antonin Peretjatko

Pièce maîtresse

par ,
le 8 décembre 2021

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En quoi tient le pouvoir des puissants ? Une réponse possible à cette question pourrait être : dans leur capacité à transformer les désagréments de la vie en opportunités. Ainsi d’Adélaïde Château-Têtard qui, écopant d’un coup de fusil hasardeux dans le prologue du film, en fera un argument pour passer le reste de sa vie assise, elle qui n’a jamais aimé marcher. Moins prosaïquement, la France occupée ou la Moneda de Pinochet ont aussi fourni aux Château-Têtard des occasions de faire des affaires, en s’asseyant confortablement cette fois sur la moindre once de moralité. À l’inverse, même en appliquant scrupuleusement le règlement, le contrôleur zélé de la RATP finira à la rue. C’est la un premier ressort comique du film, qui emprunte au vaudeville : les hasards et coïncidences propres au genre sont ici détournés au profit d’une critique sociale. Si, comme le songe Ava à la fin, les choses s’imbriquent bien pour elle, c’est d’abord parce que la grande bourgeoisie a le pouvoir d’influer sur cette imbrication pour la tourner à son avantage, à l’image des rencontres amoureuses, rendues possibles par le capital financier des protagonistes. La position sociale donne lieu à des gags assez délirants, puisque Adélaïde bénéficie d’un prototype technologique, entre Robocop et Monsieur Hulot : un exosquelette téléguidé destiné à marcher à sa place, qui n’aura de cesse de dérailler de façon intempestive.

Un autre pan de l’humour du film, plus féroce, réside dans sa manière de littéraliser crûment les éléments de langage de la doxa libérale. Le « ruissellement » trouve par exemple une double figuration : le champagne sabré en famille pour fêter la suppression de l’ISF, et un billet caressant le dos nu d’un amant. La sacro-sainte « innovation » en prend également pour son grade, puisque si les Château-Têtard se présentent en ingénieux inventeurs (de l’ascenseur ou de la valise à roulettes), ils sont avant tout des héritiers vivant de leurs rentes – à l’image de Paul, parfait châtelain larvaire, qui ne fait rien qu’attendre que les choses se fassent pour lui. L’absurdité caustique des dialogues va dans ce sens, puisque les scénaristes semblent avoir été piocher allègrement dans les déclarations politiciennes les plus « bêtes et méchantes » de ces dernières années : le dépistage du gène de la pauvreté, dont Adélaïde suspecte qu’Ava est la dépositaire, rappelle celui de la délinquance voulu par Sarkozy, et les Gilets Jaunes tirés à vue au début, le souhait de Luc Ferry. La fiction a d’ailleurs été rattrapée par la réalité puisque devant la fuite d’Ava à l’intérieur d’un étui à contrebasse, il est difficile de ne pas penser à la grotesque tentative d’un industriel français de se soustraire à une juridiction étrangère.

De même, quand l’avocat de la famille explique sans sourciller sa manière de juger en un coup d’œil un candidat à l’embauche, sur l’élocution et l’apparence, que fait-il sinon mettre à nue des vérités sociologiques que le mythe de la méritocratie ou de l’égalité des chances cherche à nier ? Le film joue de ce constant décalage en plaçant dans la bouche de ses personnages des vérités qui paraissent anachroniques, tant elles ne se disent plus aujourd’hui, alors qu’elles paraissaient limpides dans les années 70. On songe à des films comme La voix de son maître ou au patron textile de Mais qu’est-ce qu’elles veulent ?, de Coline Serreau, où les dirigeants d’entreprise n’hésite pas à énoncer frontalement la nature autocratique ou monarchique de leur pouvoir. Contrairement à ce qu’affirme sur tous les tons la pensée réactionnaire, c’est là qu’est le véritable « politiquement correct » : dans l’édulcoration du discours d’une classe qui prétend désormais diriger par la collaboration plutôt que par la force, et cherche dès lors à dissimuler les émanations les plus visibles de ces rapports violents – les protagonistes du film de Philibert et Mordillat s’opposeront d’ailleurs à sa diffusion à la télévision.

La collusion entre humour et rigidité froide des structures culmine dans l’ultime gag du film, qui met en évidence l’inertie de l’institution familiale bourgeoise. Adélaïde, aussi increvable qu’acariâtre, aura pris un piano sur la tête, chuté dans les escaliers et connu une inconsolable peine de cœur. Si le corps de la « reine-mère » est mis à rude épreuve par ces avanies, son élimination viendra pourtant de là où elle ne l’attend pas, à savoir de sa propre lignée. Rouage usé dans la mécanique, elle est finalement remplacée par cette pièce nouvelle afin de perpétuer le corps social lui-même. Sans doute est-ce là une différence notable avec le conservatisme du vaudeville classique : la maîtresse est certes évincée, mais pour que la structure demeure – la seule chose qui pourra enfin changer, c’est la déco intérieure. La situation initiale est donc rétablie à l’identique, et la reproduction d’une nouvelle génération de petits têtards enfin assurée. Peu importe qui en sera le père au fond : n’en déplaise à Adélaïde, l’héritage n’est pas dans les gènes, mais dans le nom.

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La pièce rapportée, un film d'Antonin Péretjatko, avec Anaïs Demoustier, Josiane Balasko, Philippe Katerine, William Lebghil... Scénario et montage : Antonin Péretjatko, d'après l'oeuvre de Noëlle Renaude ; Image : Simon Roca ; Son : Marie-Clothilde Chéry. Durée : 86 min. Sortie le 1er décembre 2021.