Le Réel Déborde (1/4)

Étranges satisfactions

Cette année, au festival Cinéma du Réel, le collectif qui compose la revue Débordements a proposé une expérience de critique publique au plus près de notre rapport aux images. La question était ainsi posée : Serge Daney aurait-il regardé du brainrot ? Pour y répondre, nous avons proposé une plongée dans les algorithmes d’une bande de critiques (les nôtres) – de l’autre côté des images de cinéma que nous fréquentons habituellement. Nous avons alors imaginé une expérience sur écran vertical, projeté sur la grande toile, en connectant un iPhone au projecteur de la salle de cinéma, pour réfléchir aux images qui circulent à toute vitesse sur les réseaux sociaux. Se transformeront-elles en petits bouts de documentaire à la faveur de la salle obscure ?, nous demandions-nous, le réel peut-il déborder de l’écran ?

Voici donc le résultats de nos aventures numériques, que le Réel a bien voulu transformer en spectacle collectif dans une salle de cinéma.

En guise de mise en bouche pour ces débordements du réel (ou des reels), je me suis intéressée à une sélection de vidéos publiées sur instagram avec le hashtag #PimplePopping, qu’on pourrait traduire par « perçage de boutons ».

Ces vidéos apparaissent parfois avec les #satisfyingvideo ou #oddlysatisfying, c’est-à-dire qu’elles se présentent comme des vidéos (étrangement) satisfaisantes. C’est probablement une des trend (ou tendance) les plus anciennes que nous avons évoquées lors de cette soirée. Il semblerait en effet que depuis qu’il est possible de mettre de grandes quantités de vidéos en ligne, on a des images de doigts qui percent des boutons.

Ces images me fascinent par le rapport au corps et au sensible qu’elles induisent, tant dans ce qui s’y passe que pour celles et ceux qui les regardent. 

D’abord parce qu’on y filme les corps avec une inédite proximité. On est au plus proche des visages, si proche qu’il est impossible de reconnaître les personnes filmées, voire la partie du corps. La peau y est réduite à une matière, surface texturée à percer et ne restent alors que les pores, les boutons, les poils. Mais parfois, plutôt que de voir mieux en voyant proche, ces gros plans dé-figurent ces morceaux de visage qui deviennent flous et abstraits à force de proximité. Point noir, point aveugle, angle mort : l’oeil voudrait toucher, vision haptique s’il en est, mais ce faisant il dépasse la limite du distinct. Heureusement, il y a toujours les mains, qui fonctionnent comme relais pour celles et ceux qui voudraient pouvoir elleux-mêmes percer ces boutons – et pour réaliser ce désir, rien de plus facile, il suffirait d’acheter ce Pimple Popping Toy dont l’un des reel fait la publicité. 

Car c’est une expérience spectatorielle bien particulière qui a lieu devant ces vidéos. En effet, celles et ceux qui les regardent cherchent une émotion – la satisfaction – voire une réaction corporelle – cette sensation donnée par les vidéos « ASMR », le frisson de la détente ou du bien être – alors même que ces images sont insupportables pour nombre de personnes. On est sur la ligne de crête entre le dégoût et le plaisir, entre l’attirant et l’insupportable. Le dégoût vient tant du fluide corporel (le pus) que du fait de percer/ouvrir la surface de la peau, sortant à l’extérieur ce qui devrait être à l’intérieur. A cet égard, ces vidéos n’ont souvent pas de montage et elles sont plus longues que la moyenne des reels (plusieurs minutes contre quelques secondes). C’est qu’il faut du temps pour parcourir la surface de la peau, comme si la temporalité organique forçait à résister à l’ultra rapidité du scroll. C’est aussi qu’il ne faut pas en laisser : en effet la résolution de ladite « anomalie » (l’imperfection physique), le rétablissement (en surface) de la propreté, du « clean », est un fonctionnement narratif classique de vidéos en ligne, de la skincare en passant par le ménage et le rangement. Au passage, cet instant de satisfaction, réaction épidermique du corps regardant face à une image d’extrême proximité avec la peau de l’autre a lieu alors que ces images ne sont pas vues sur grand écran comme lors de la séance Le Réel Déborde, mais regardées dans le creux de la main, sur un écran que l’on peut toucher.

Puis viennent les vidéos faites en IA, dernières arrivées sur le #PimplePopping. Qu’y cherchent celles et ceux qui les regardent ? Un encore plus, peut-être, une intensité, une peau qui aurait des boutons et des poils incarnés parfaits. Étrange retournement. Ici, paradoxalement les dites « imperfections » sont retirées dans une étonnante perfection, celle des images trop lisses de l’IA. Et ce sont elles, alors, qu’on aimerait pouvoir percer.

Brunelle Lapeyre

Pour choisir le type de contenu sur lequel je voulais m’attarder, j’ai d’abord ouvert mon propre instagram, et je m’y suis plongée pendant une bonne heure. Il suffit de quelques scrolls pour remarquer qu’une tendance nette se démarque: les vidéos dégustations, les “haul food” et les “crash tests” sont le contenu majoritaire qu’Instagram me propose. Les haul sont des vidéos qui ont tendance à très facilement relancer mon addiction à mon téléphone, car il s’agit de vidéos où le créateur de contenu montre tout ce qu’il a acheté lors de sa dernière session shopping, alors plus il y en a, mieux c’est. Pour qu’une trend food prenne sur internet, le produit concerné doit se situer dans une catégorie bien précise: être un produit assez commercialisé pour que chacun puisse le trouver près de chez soi, mais assez peu répandu pour qu’il devienne une rareté une fois l’engouement créé.

La plupart du temps, le produit est cheap, et peut se consommer en grande quantité. Je prendrais pour exemple les frannuis : des framboises enrobées de chocolat blanc dont mon instagram a été saturé pendant 1 mois, et qui se sont rapidement retrouvées out of stock en magasin.

D’ailleurs, les frannuis et autres tendances sucrées ressemblent à s’y méprendre aux labubu, sonny angels ou autre produit plébiscité par les influenceurs et leur communauté ces dernières années, à raison de couleurs vives et de leur petite taille, de leur côté cute. Nous retrouvons ainsi les même codes satisfaisants dans ces vidéos crash tests que dans les vidéos ASMR: gros plans, textures onctueuses et parfaites, faible profondeur de champ et mise au point sur le reflet luisant d’un glaçage, bruitages à chaque geste du goûteur et ongles bien manucurés, il ne manquerait à Instagram qu’à ajouter le sens du goût à ces publications pour que cette orgie visuelle ne se transforme en véritable festin. 

Ce contenu est inépuisable, et je pourrais bizarrement passer des heures à regarder des litres de matchas se faire boire à la chaîne.  Alors qu’est-ce qui fait que notre regard ne peut de détacher de notre écran? Souvent associée à une célébrité, de Sabrina Carpenter aux soeurs Kardashian, la nourriture trendy sur Tik Tok répond à l’adage “Tu es ce que tu manges”, et répand l’idée que pour adopter le mode de vie de quelqu’un, le plus simple est encore de manger comme lui. Ces trends naissent souvent aux mêmes endroits: Los Angeles, Séoul, Dubaï ou Tokyo, là où le matcha et le chocolat de Dubaï ont fait leurs premiers succès. En bref, nous voyons des personnes belles et riches vivant dans des villes hype et surreprésentées sur les réseaux, manger à tour de rôle le même produit en boucle, comme s’il s’agissait de la recette du bonheur. Tout se déverse, dégouline, et nous laisse sur notre faim. 

Je me rappelais alors pourquoi j’avais tenté pour un temps de déserter Instagram: parce qu’à force de voir des vidéos sexy de nourriture en abondance, il se creuse un écart entre ce que le cerveau désire et ce que le corps réclame, et l’on ne sait plus très bien en s’extirpant de cette heure de scrolling si on souffre d’une migraine ophtalmique ou d’une sensation de faim.

Juliette Couvreur

On pourrait appeler « oddlies
industrielles », ces vidéos particulièrement sensorielles, captant l’attention par la transformation d’une matière, l’usinage d’une pièce.

Si certaines d’entre elles sont clairement estampillées « satisfaisante »,
« étrangement satisfaisante »,
« #usinesatisfaisante » ([#satisfyingfactory])…
d’autres, principalement des spots publicitaires d’entreprises, empruntent les mêmes codes sans en arborer l’étiquette : c’est le cas de cette vidéo de teinture de silicone ou de ces machines alignant des munitions destinées au tir sportif et à la chasse.

Sur instagram, vous trouverez aussi pléthore de vidéos de presses hydrauliques qui écrabouillent lentement des objets du quotidien, un univers de découpes textiles à la texture sonore inimitable, ou une niche « forge », pour les passionnés de métal rougi. Le grand magasin d’images d’Instagram y révèle deux polarités esthético-hypnotiques : celle d’un chaos matériel brut, et celle du mouvement des machines, précis et répétitif, qui y met fin. Ce dernier est souvent redoublé par un montage saucissonnant les gestes et les durées. En somme, un certain idéal visuel du taylorisme, où la précision des machines se prolonge dans le geste du ou de la travailleur·euse dont on ne voit souvent que la main. Les oddlies industrielles semblent ainsi radicaliser, voire exploiter l’attraction exercée par les films que la chercheuse Salomé Aguilera Skvirsky a identifié sous le nom de  “process genre”.

Il est troublant de voir que c’est en poursuivant la fascination des premiers cinémas d’avant-garde pour la reproductibilité du mouvement technique que ces vidéos établissent un jeu de miroir entre la production visuelle et manufacturière : l’une se fond dans l’autre, sans plus aucune antériorité entre spectacle de la marchandise et marchandise du spectacle. Les oddlies industrielles, c’est un peu l’œuf-ou-la-poule ultime de la fantasmagorie : le capitalisme qui se malaxe lui-même dans les rainures de ses algorithmes, sans autre fin ni contexte que la jouissance visuelle qui en résulte.

Pourtant, en marge de l’image, je peux distinguer un pan de mur d’une usine chinoise où mon regard ne serait sinon jamais entré, des personnes protégées ou non des accidents auxquels elles sont exposées, un enfant qui travaille… Les traces infimes d’une condition ouvrière mondialisée reviennent à la charge, dans un « malgré tout » documentaire qui n’est pas toujours clandestin. Car il ne faut pas se leurrer : c’est en partie sur ce type de curiosité que jouent les oddlies industrielles pour devenir virales : « comment sont fabriqués les bonbons, les tuyaux d’arrosage? », interrogent les descriptions. L’important est bien sûr  ce que l’on met derrière ce « comment ». Dans les ateliers « Labour in a single shot » qu’ils menaient avec des étudiants, Harun Farocki et Antje Ehmann voulaient créer une sorte d’encyclopédie mondiale du travail, pour en contrebalancer l’invisibilisation depuis La Sortie des usines Lumière. Pour peu qu’on s’y conduise en glaneur·euse, il semble qu’Instagram permette, en dernière instance, d’y contribuer.

Circé Faure

Merci à Catherine Bizern & Laure Tarnaud

Merci également au technicien du cinéma