
On sera avant tout abattus sous le poids des révélations sur le fonctionnement de l’appareil militaire israélien et ses concessions en matière de dommages collatéraux. On sera fortement tentés d’applaudir longuement le film, comme cela a été le cas lors de sa projection à la Mostra de Venise.
Ou de l’art de voir juste et pas tout à fait juste à la fois. Car à penser ainsi, on aurait certes raison – et de toute évidence, NAZA est politiquement juste – mais on risquerait de méconnaître ou de sous-évaluer ses choix formels. Si NAZA ne se distingue pas par son inventivité, il frappe cependant par l’impeccabilité presque sans tache de son dispositif. Or, si les travellings sont affaire de morale, les dispositifs documentaires le sont peut-être plus que tout. Et si la Zone d’intérêt, auquel on ne peut que penser, était un sommet de cinéma (ainsi qu’un sommet d’interrogation mémorielle), NAZA en est en quelque sorte le pendant documentaire. [11][11] Jonathan Glazer est d’ailleurs l’un des producteurs de NAZA, aux côtés notamment de James Wilson, son producteur historique.
Des militaires ou ingénieurs israéliens, au visage masqué par des tâches d’ombre et à la voix altérée par intelligence artificielle, témoignent face à Yuval Abraham (journaliste d’investigation israélien et co-réalisateur du film avec Rachel Szor). Les entretiens ont lieu sur les toits de Tel Aviv, la nuit. Quelques-uns sont interrompus par les sirènes de la défense anti-aérienne. Les interlocuteurs ne sont pas des dissidents ou des lanceurs d’alertes, mais plutôt les rouages d’un système à grande échelle qui acceptent de parler. Ils ne se livrent pas, mais répondent, avec détachement pour la plupart, aux questions du journaliste.
On y apprend que « NAZA » est le terme pour désigner le nombre de victimes collatérales autorisées (par membre du Hamas tué). Que le nombre de victimes collatérales autorisées est de 13 pour un premier interlocuteur, mais de 20 pour un autre. Qu’il s’agit la plupart du temps de familles, puisque Tsahal a estimé qu’il était plus efficace de viser ses cibles chez elles la nuit plutôt que dans leurs activités diurnes, dans la rue. Qu’ils écoutent le téléphone des enfants de leurs cibles, en attente d’un signal indiquant que « papa est rentré » (c’est le nom de l’un des chapitres de NAZA ainsi que d’un programme de l’armée israélienne). Que les infrastructures téléphoniques dont Israël a doté la bande de Gaza il y a plusieurs décennies sont les mêmes qui servent aujourd’hui à récupérer toutes les données de surveillance nécessaires aux frappes ciblées. Que c’est l’intelligence artificielle qui traite le flux de données ainsi récupérées et que celle-ci fait naturellement des erreurs. Que les officiers supérieurs de l’armée israélienne ont fixé à 20% le taux d’erreurs acceptable sur les frappes qui en découlent. Ou encore, que certaines frappes ont pu tuer 300 victimes collatérales d’un coup sans toucher la cible prévue initialement.
La liste des « révélations » du documentaire pourrait s’allonger encore. Elles convergent en tout cas vers l’identification d’un vaste système de destruction. Voici pour ce qui concerne la partie journalistique de NAZA (dont le Guardian britannique est également l’un des producteurs). [22][22] Yuval Abraham indiquait récemment sur X que NAZA sera « accessible gratuitement en ligne [sur le site du Guardian], sans aucune limite de durée, afin que chacun puisse le visionner et découvrir les témoignages des soldats ».
Si NAZA rappelle par sa réussite formelle la Zone d’intérêt, c’est pour des raisons esthétiques – ce qui semble avoir été délaissé par une partie de la réception du documentaire. On s’est concentré principalement sur la partie journalistique de NAZA, soulignant parfois le manque d’intérêt témoigné par Rachel Zsor et Yuval Abraham à l’égard du dispositif documentaire. Or, par son refus systématique du hors-champ où se situe l’horreur, NAZA partage avec le film de Glazer l’idée que l’insoutenable l’est encore plus lorsqu’il insiste de partout dans un plan où il n’apparaît pourtant jamais, où tout est fait pour qu’il ne puisse même pas apparaître.
Constitué essentiellement de récits de militaires israéliens dont les silhouettes se dessinent sur le fond des toits de Tel Aviv, NAZA ne cherche pas à montrer, illustrer ou prouver par les images ce qui y est dit. Au contraire, il renverse la perspective en montrant ce qu’on voit depuis ces mêmes toits où ont lieu les entretiens : on y voit alors des Israéliens dans leurs salons, où des télévisions diffusent en fond des chaînes d’information en continu. Ces images, filmées en plongée, font naturellement écho à la surveillance de masse des immeubles de Gaza décrite au même moment. Elles soulignent aussi, par contraste, la banalité de la vie domestique israélienne, et donc l’enfer de la vie des Gazaouis dont les maisons peuvent être détruites à tout moment, comme le rapportent les récits en off – et comme le rapportaient déjà Yuval Abraham et Rachel Zsor dans No other land (2024, co-réalisé avec Basel Adra et Hamdan Ballal), où ils documentaient la destruction d’un hameau palestinien
D’évidence, le dispositif est artificiel, puisque le documentaire nous laisse parfois entendre ce qui se dit dans ces télévisions qui tournent en boucles dans les salons paisibles mais tristement éclairés de ces habitants anonymes : elles viennent alors apporter le contre-champ discursif et mensonger de l’Etat et des médias israéliens aux révélations du documentaire. Il y a même une subtile adéquation entre les révélations faites par le documentaire et ce qu’on peut voir dans les salons souvent déserts, comme à ce moment où un soldat raconte les tirs sur des Gazaouis se rendant à une distribution alimentaire (et les corps qui s’amoncèlent les uns sur les autres), et où la caméra encadre un bol de fruits si solitaires au milieu d’un salon désert qu’on se demande s’ils seront mangés un jour.
NAZA devient presque vertigineux lorsque Yuval Abraham demande à l’un de ses interlocuteurs si la systématicité du dispositif militaire et l’énormité du nombre de victimes civiles ne lui rappelle pas l’entreprise nazie. Non, de lui répondre le soldat, la Shoah est au-dessus de tout. Peu après cet échange, on aperçoit distinctement des bouts de films mémoriels, l’affiche d’une rétrospective dédiée à Claude Lanzmann à la Cinémathèque de Tel Aviv, ainsi que des discours sur la Shoah dans les télévisions. C’est dans cette séquence que le documentaire va peut-être le plus loin – lui, dont le titre pourrait laisser entendre les mots « Gaza » et « nazi » – puisque le réalisateur et la réalisatrice israéliens renvoient leur société à sa propre histoire ainsi qu’à ses responsabilités présentes. [33][33] À la suite de la projection du film à Venise, le ministre de la culture israélien, Miki Zohar, a par ailleurs menacé Yuval Abraham et Rachel Szor de les déchoir de leur nationalité. Benjamin Netanyahou, quant à lui, a annoncé il y a quelques jours l’ouverture d’une enquête contre les soldats qui témoignent dans le documentaire.
La justesse de NAZA, consistant à documenter l’horreur par le biais d’un dispositif indirect se concentrant sur les procédures d’extermination israéliennes, est telle qu’elle tempère même une maladresse finale que le documentaire avait pourtant évitée tout du long. Les dernières images du film sont des vidéos, captées au téléphone, d’un homme appelant désespérément ses enfants disparus sous les décombres d’un immeuble. On aperçoit des pieds, qu’on présume d’enfants, dépassant sous de grandes plaques de béton armé. Alors que ces images, qui suscitent naturellement notre compassion, se veulent l’envers du hors-champ refusé depuis le début, on a cependant l’impression que c’est le piège du sensationnalisme qui se referme – à la différence du raccord final de la Zone d’intérêt, qui par son audace prenait la forme d’un dérangeant point d’interrogation. Et on se demande si la souffrance de cet homme, aussi dramatique soit-elle, peut légitimement être mise en avant par un documentaire dont l’objectif est pourtant de témoigner de l’extermination de tout un peuple.
D’autant que ces images pensées pour condenser la vérité insoutenable qu’on essaie de faire émerger depuis le début s’inscrivent dans la même escalade au spectaculaire qu’on a pu constater du côté israélien. On peut penser par exemple à la vidéo du 7 octobre (réalisée par l’armée israélienne [!] à partir de vidéos récupérées sur le terrain) diffusée au sein de l’Assemblée Nationale. Mais aussi au foisonnement de signes et d’images autour des otages israéliens : en France, comme dans la plupart des pays occidentaux (et notamment les Etats-Unis, principal soutien géopolitique d’Israël) se sont multipliés les « bring them home now » et les photos d’identité des otages encore détenus ou morts. C’est vouloir faire de l’image une preuve déterminante alors même que la surenchère spectaculaire, des deux côtés, montre bien que cela ne suffit jamais – encore moins à l’époque de la prolifération infinie des images et du scepticisme sans précédent qui en découle. Il n’y a pas d’image définitive. Il y a, au contraire, la restitution patiente et documentaire d’un fait : la spécificité de l’infrastructure militaire israélienne et de son projet génocidaire.
Mais par une sorte de retournement, le dispositif formel semble presque conjurer l’imprécision momentanée du documentaire. Car lorsque NAZA avait cité des images d’archives israéliennes ainsi que des extraits de films de propagande, il avait adopté un format carré, réduit, différent du reste du documentaire. Les bandes noires qui apparaissaient alors tout autour de ces images semblaient matérialiser la mise à distance de toute forme de mise en spectacle. Le format vertical des images finales, captées au téléphone, ménage les mêmes bandes noires autour de l’image, comme dans un dernier geste de mise à distance des images trop directes, trop frontales. Comme si l’inconscient du film, exprimé à travers son dispositif rigoureux, l’empêchait quelque peu de tomber dans le piège sensationnaliste dont il s’approche pourtant. Comme si NAZA partageait la même conviction que la Zone d’intérêt, à savoir que les images ne sont jamais aussi fortes que lorsqu’elles s’obstinent à ne pas montrer ; ou bien que, lorsqu’elles finissent par montrer, elles n’illustrent pas (La Zone d’intérêt ne montre jamais directement l’intérieur du camp) mais au contraire dérèglent ce qui précédait, le hantent à l’aide d’un autre hors-champ (le camp d’Auschwitz étant encore le hors champ du musée Auschwitz), Là où – pour reprendre le constat établi par Walter Benjamin au sujet de l’expérience – le cours de l’image a baissé, c’est peut-être dans le hors-champ que se situe la valeur refuge.
Mais le changement de format lors des séquences de propagande a un autre équivalent : celui des zones d’obscurité obtenues par des effets de surcadrages lors des séquences d’observation depuis les toits, lorsqu’en effet la caméra regardait les habitants de Tel Aviv être inondés dans leurs salons par les flots de la propagande d’Etat, et qu’ils apparaissaient eux aussi dans un rectangle de lumière tout entouré d’obscurité. Ces zones d’ombres sont peut-être les mêmes qui entourent l’écran de la salle de cinéma – ou d’ordinateur – où l’on regarde NAZA, le documentaire semblant alors nous renvoyer à notre propre position de spectateurs et de spectatrices et nous demander : vous, qui êtes-là, confortablement assis, quel aveuglement acceptez-vous ?
