Notre salut, Emmanuel Marre

Défense de danser

par ,
le 30 septembre 2026

1. On voit, à l’entrée des bars en France, cet écriteau : 

« CET ÉTABLISSEMENT PEUT RÉUNIR … PERSONNES / IL LUI EST INTERDIT D’EN RECEVOIR DAVANTAGE / Jeux de hasard et d’argents interdits / Défense de danser »

On le trouve aussi, de nos jours, à l’entrée de la France. Pourtant il serait agréable que les Français (jeunes et vieux) puissent danser, en particulier dans les bars.

2. « Défense de danser », donc. Cette phrase me semble avoir quelque chose de très français. Elle contient notre goût de la procédure, elle dit l’interdiction autoritaire autant que l’inévitabilité, banale et un peu ennuyeuse, de son contournement ; elle est inscrite par pure obligation légale, mais sans que personne ou presque ne la remarque ; elle est encore moins suivie d’effets, et dans le même PMU où elle est affichée, on interdit de vendre des cigarettes aux moins de 18 ans et on propose une réduction obligatoire sur les sodas pendant l’happy hour. Elle contient à la fois ce goût français pour la fête et la détente (étonnement des étrangers face aux terrasses parisiennes pleines de flâneurs du matin au soir – mais quand ces gens travaillent-ils ?), ainsi que le goût pour sa contradiction, sa répression, qui ne fait que s’accentuer sous le règne d’un président qui porte le même prénom que le réalisateur du film Notre salut (on y vient).

3. Le vichysme est la forme française de l’autoritarisme européen, la conséquence d’une défaite, et le résultat d’un opportunisme des forces conservatrices. Il n’est pas, à plusieurs égards et à proprement parler, un régime fasciste. Pour le dire rapidement : c’est un régime antirévolutionnaire, très catholique et ultra-conservateur, plus proche des dictatures militaires de l’Espagne ou du Portugal. Quand il se réclame de « l’âme française », il ne va pas la chercher dans des constructions romantiques venues du fond des âges, mais dans une « Terre » permanente, celle qui, selon la formule pétainiste, « ne ment pas ». C’est un autoritarisme mené par un grand-père assez pathétique, dont le ridicule ne touche pas, comme dans les excentricités fascistes, à une forme étrange et carnavalesque. L’alliance hétéroclite menée par Pétain est un fascisme dilué, aristocratique, paternaliste et provincial, parfois grotesque. Un fascisme de vieille mégère, souriante mais qui n’en pense pas moins. Si Vichy est un « fascisme français », alors il faut entendre les deux mots : fasciste, mais français, très français. [11][11] C’est le résistant Jean Cassou qui écrit, dans La Mémoire courte (1953) : « S’il est vrai que le régime qu’à certains moments décisifs de son histoire se consent un peuple représente ce peuple en satisfaisant sa plus particulière inclination, il nous faut considérer le régime de Vichy, qui fut le régime de l’occupation, comme ayant répondu à quelques-unes des intimes vertus du tempérament français, dont nous nous parons dans nos discours officiels sans imaginer que ce soient des ridicules et qui nous rendent méprisables : la mesure, qui n’est que médiocrité ; la sagesse, qui n’est que masochisme et plaisir d’être battu ; l’ordre, enfin, ce fameux esprit d’ordre, ce goût de l’ordre qui font qu’au cœur de tout Français sommeillent un pion, un juteux et un flic qui, dans l’apothéose de la Révolution nationale, se réveillèrent, importants et tracassiers. »

4. Notre salut est un film sur la France de Vichy et sur la France d’aujourd’hui. C’est donc un film sur ce qui était vrai sous Vichy et qui est vrai aujourd’hui. Mais ce n’est pas pour autant le retour d’un refoulé ; ou bien ce qui est refoulé, ce n’est pas la chose, c’est le fait de la voir (définition plus exacte du refoulement ou plutôt de la négation freudienne : ce qui est refoulé doit bien être toujours là). En réalité, Notre salut est un film sur l’invariance : ce qui était vrai sous Vichy et qui est vrai aujourd’hui, certes, mais qui était vrai hier et sera encore vrai demain. Un certain esprit couillon, un conservatisme franchouillard, une langue : ce que l’on dit dans la langue d’aujourd’hui et que l’on aurait pu dire en 1940. « Notre salut », notre culture ?

5. Car les anachronismes que le film met en œuvre sont complexes. On n’entend pas exactement le vocabulaire d’aujourd’hui, on pourrait dire au contraire que les mots argotiques ou familiers choisis sont des mots désuets : on dit à Swann Arlaud qu’il risque de « passer pour un couillon », on entend plusieurs fois le mot « ferveur » et on prononce « à la française » (toujours la France) le mot « management ». Personne ne parle de « flemme » et personne ne dit « genre », mais on entend des mots que l’on dit aujourd’hui et qui sonnent comme autrefois. C’est aussi le sens que l’on peut donner à cet étrange dispositif, assez rare mais répété à quelques reprises dans le film, où une lumière attachée directement à la caméra éclaire d’une manière très brute les personnages : c’est une lumière qui n’a rien de « contemporain », mais qui n’est pas non plus caractéristique des années 30 ou 40 (peut-être dans des images d’actualité), une lumière hautement symbolique, qui vise à souligner combien Marre et son équipe veulent « éclairer » l’époque, l’étrangéifier, et pas seulement souligner ce qu’elle a de proche de nous, mais la saisir par surprise. L’usage de la musique joue, certes, plus franchement la carte de l’anachronisme, mais là aussi les frontières sont brouillées, car on chante aussi des chansons d’époque (A la claire fontaine dans la scène d’ouverture, de l’opérette dans le théâtre où Henri Marre rencontre un ministre). Quant aux chansons « modernes », elles datent elles aussi de plusieurs décennies, et Marre explique en entretiens que cette « modernité ringarde » permettait justement d’évoquer l’esprit de la « révolution nationale » vichyste, ce à quoi l’on pourrait répondre que cette ringardise est aussi caractéristique de nos dirigeants contemporains ; de plus, Live is Life est utilisé, non sans ironie, pour son côté martial, et si l’on écoute Hot Butter de Popcorn parce qu’on « s’emmerde », c’est sur un vieux disque.

6. Certes il y a quelques archives : celles de la visite de Pétain à Limoges, mais pas seulement. Alors que la France vichyste commence doucement à s’effondrer, le couple va au cinéma, le film, c’est L’Éternel Retour de Jean Delannoy, effectivement sorti en 1943. Certes, c’est un gag : même quand les personnages vont au cinéma voir un film qui leur est contemporain, son titre nous ramène à ce jeu d’anachronisme. Toute cette scène est d’ailleurs placée sous le signe de l’humour noir : juste avant le début de la projection, l’ancien collègue d’Henri le prévient, avec une gentillesse sincère, que « le maquis l’a dans le viseur ». Mais j’y vois aussi un autre écho temporel, celui de l’éternel retour d’un certain cinéma français, celui que Notre salut contredit à tous les niveaux : la réunion d’un cinéma « de qualité », conventionnel et puant, et d’un cinéma qui s’est, de fait, coulé sans trop de difficultés dans la collaboration, quelles que soient les « métaphores » antinazies que l’on peut s’efforcer de chercher dans les Visiteurs du soir (1942) ou, pire encore, dans Les Enfants du Paradis (1945). On peut d’ailleurs voir un éternel retour de ce genre de films français, qui ne disparaissent que pour renaître sous une forme pernicieuse. Chaque époque a son cinéma de qualité prêt à se couler dans des structures de production extrême-droitisées ; ce fut Delannoy et Carné, ce sera d’autres à l’avenir (Quentin Dupieux ? Gilles Lellouche ?). Certes, il faut l’avouer, Notre salut est lui aussi produit avec le soutien de Canal+ – il faut dire qu’aucun film de cette ampleur et de ce budget n’est hélas imaginable, aujourd’hui en France, sans le groupe Canal.

7. Si l’on invite Swann Arlaud à la fête, ce n’est pas seulement parce qu’il est de gauche, mais parce qu’il est très français. Il est d’une France raffinée, toujours un peu ridicule, quand même précieuse, de puissance faible ; il porte, après tout, un prénom proustien. On peut dire que l’on voit chez lui une vraie performance d’acteur : comment il s’est logé dans ce corps, ces costumes, sous ces chapeaux ; comment il parvient à rendre drôle son absence totale d’autodérision, ce qui n’est pas une mince affaire. Mais l’humour finit par sérieusement lui manquer, pour devenir sinistre, inquiétant. Alors que la débandade est complète et que Marre rejoint des rassemblements hétéroclites réactionnaires, menés par un dandy aux lunettes fumées (le personnage, interprété par Thierry de Peretti, porte le même nom que le député vichyste René Dommange, mais semble être un mélange de plusieurs figures vichystes de la dernière heure), on l’entend lire une dernière lettre où il affirme : « Toute ma vie a abouti ici. » Faut-il le croire, ou est-ce encore de l’arrivisme ? Lui qui semblait d’abord sincèrement quoique très modestement opposé aux nazis (en raison de leur « vulgarité »), qui a tenté d’aider (modestement, une fois de plus) un collègue juif, qui n’est certainement pas le plus « ultra » des collaborationnistes (bien qu’il accepte d’aider à l’organisation des rafles), se retrouve auprès des durs des durs, les plus idéologues, les plus romantiques, les plus convaincus. C’est le dernier trait d’humour du film, un humour très noir, qui n’a plus rien de drôle : le destin d’un personnage aussi médiocre, imbécile et arriviste, c’est d’être parmi les plus nationalistes, les plus antisémites, etc. Entouré des siens ?

8. Mais l’humour finit, lui aussi, par disparaître. Il ne faudrait pas se tromper en décrivant seulement Notre salut comme une comédie noire, en ne retenant que les excentricités de la première heure, qui commencent déjà à se dissiper dans la seconde. La solennité du titre, qui redouble celui de l’essai de l’arrière-grand-père de Marre, est certes ironique, mais pas seulement : il contient aussi cette gravité triste des fascistes face aux effondrements de leurs régimes et la gloire de leurs ruines. Comme si la dernière scène, échange désabusé avec un enfant qui sera peut-être orphelin, ne suffisait pas, le carton final vient comme un couperet : Henri Marre partira en Espagne, disparaîtra, ne se rappellera à sa famille qu’une fois mort. Une histoire, celle d’un peuple, les Français, et d’un homme, un Français, tristes et attristants. « Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons ! »

9. Notre salut, notre tristesse et notre ennui ; Rien à foutre (2021), réalisé il y a quelques années, est bien la suite directe de Notre salut, la même tristesse entre les scènes de comédie sinistres, la même débandade, même pas mélancolique, seulement banalement triste. Une tristesse politique réactionnaire, effrayante et glauque : celle des « suicides français » d’hier et d’aujourd’hui. Il y a quelque chose de triste dans Vichy, y compris, je crois que ce film permet de le dire, dans sa défaite et dans l’ambiance de fin de règne qui finit par s’en dégager. Condamnation, mais sans nier la tristesse ; arrivisme, mais qui n’excuse rien ; collaboration, mais de différentes manières, avec différents buts ; Notre salut est un film qui fait le pari de la subtilité. Or la vérité, comme l’histoire, est subtile. C’est peut-être cela qui fait de Notre salut un film de notre époque. Par cette voie seulement, il se défait de la permanence temporelle pour mettre les deux pieds dans le contemporain de nos tardives années 20. Les années 40 n’étaient peut-être pas subtiles, mais notre histoire des années 40 doit l’être – se doit de l’être. C’est notre seul salut.

Notre salut, un film d'Emmanuel Marre, avec Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Harpo Guit, Jean-Baptiste Marre...

Scénario : Emmanuel Marre / Image : Olivier Boonjing / Montage : Nicolas Rumpl

Durée : 2h33.

Sortie française le 30 septembre 2026.