Sans un bruit, John Krasinski

Mieux vaut en souffrir

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le 27 juin 2018

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Réalisé par le comédien John Krasinski, Sans un bruit se présente sous les atours les plus sérieux qui soient : dans un monde où des créatures voraces surgissent au moindre bruit, les Abbott, récemment endeuillés, se doivent de vivre dans une absolue discrétion. De l’horreur au comique de situation, il n’y a cependant qu’un pas. Le titre original suggère d’ailleurs une forme d’ironie : A quiet place, « un coin tranquille », fait référence autant à la contrainte sonore qui pèse sur la vie familiale qu’au domaine autonome des Abbott. En pleine nature, ces derniers vivent d’air pur et d’eau fraîche, ainsi que de leurs récoltes et des poissons qu’ils pêchent. Bien loti, leur hameau contraste radicalement avec la ville (uniquement aperçue dans la première séquence), déserte et sinistrée, envahie d’ordures. Le tableau de cette vie de famille éco-responsable serait même idyllique s’il ne manquait finalement à leur bonheur la possibilité de s’exprimer pleinement. Parce que les Abbott ont l’air heureux, il y a quelque chose de comique à les voir vivre le plus normalement possible malgré les parasites géants qui rôdent en guettant le moindre décibel. Krasinski filme ainsi des moments drôles, comme une dispute entre le père et sa fille adolescente. Celle-ci voudrait se défouler en mettant un coup de pied dans une boîte de conserve qu’elle ne le pourrait pas ; elle déchargera piteusement sa frustration sur un coussin. Plus tard, c’est le nouveau-né qui est enfermé dans un caisson insonorisé pour que ses pleurs ne soient pas entendus – l’idée semblant venir du mauvais esprit de jeunes parents épuisés. La longue scène qui précède l’accouchement est elle-même une avalanche de gags. Tandis qu’elle perd les eaux, la mère doit en plus endurer de terribles impondérables en se pinçant les lèvres.

S’agissant de dire si A quiet place est risible ou drôle, on ne saurait pas vraiment sur quel pied danser, et si les premiers plans insistent pour nous en montrer deux qui marchent sur la pointe, c’est peut-être moins pour avancer que le film sera silencieux – il ne l’est pas du tout – que pour signaler que les gros sabots du genre horrifique ne seront pas de sortie. A quiet place donne, à la suite de Get Out (2017), une autre manière de taire l’humour derrière l’angoisse. Celle-ci, dans le film de Jordan Peele, était pour le moins évidente : le suprémacisme blanc est aussi effrayant qu’il est ridicule, et il est ridicule et effrayant de constater qu’il reprend du poil de la bête aux États-Unis depuis l’investiture de Donald Trump. Quelle est l’angoisse ridiculous d’A quiet place ? On peut en retrouver la trace dès Promised Land (Gus Van Sant, 2012) que Krasinski co-écrit et interprète. Les vertes prairies de Pennsylvanie allaient y être ravagées par des forages, les cultivateurs se trouvant bientôt dépossédés d’un sol qui allait pourrir et s’appauvrir. Il semble pour Krasinski que le milieu rural soit un monde perdu, délaissé et isolé. Surtout, c’est un monde perdu d’avance, puisque ce qui le menace y est présent de façon insidieuse (un industriel déguisé en militant écologiste dans Promised Land ; des créatures qui surgissent et détruisent tout au moindre bruit ici). Voilà qui est doublement angoissant et ridicule : vivre simplement – de ses terres – est devenu une chose intenable.

À quoi bon donner de la voix alors ? Il y a trois hurlements dans le film de Krasinski. Le premier, simple exutoire, vise à n’être entendu par personne, dissimulé par le boucan d’une cascade. Les deux autres sont des cris de désespoir qui signeront l’arrêt de mort de ceux qui les ont volontairement poussés. Ces personnages hurlent comme ils abandonnent l’idée de communiquer ou de vivre. Les autres luttent autant que faire se peut silencieusement, ravalant leurs larmes, leurs souffrances ou leur terreur. Simple film d’effets et défaitiste – il s’arrête au moment où le combat commence –, il faudrait faute de mieux en retenir une seule image : l’expression précédant le hurlement d’un vieillard au regard fou, dont le visage se déforme d’une drôle de façon. Ses yeux se plissent, sa bouche se déforme de telle manière qu’on le croirait avaler son menton. Il pourrait éclater de rire ou en sanglots que cette contorsion faciale serait la même. C’est dans ce visage chiffonné, avant qu’il ne vomisse des décibels retenus depuis trop longtemps, qu’il faut lire cette confusion nouvelle de l’horreur et de la comédie. Le sourire est dans la grimace, imperceptible, fondu en elle.

Sans un bruit, un film de John Krasinski, avec John Krasinski (Lee Abbott), Emily Blunt (Evelyn Abbott), Noah Jupe (Marcus Abbott), Millicent Simmonds (Regan Abbott), Cade Woodward (Beau Abbott), Leon Russom (le vieil homme dans la forêt). Scénario : Scott Beck, John Krasinski et Bryan Woods / Direction artistique : Sebastian Schroder / Décors : Jeffrey Beecroft / Costumes : Kasia Walicka-Maimone / Photographie : Charlotte Bruus Christensen / Montage : Christopher Tellefsen / Musique : Marco Beltrami Durée : 90 mn Sortie : 20 juin 2018