Tre piani, Nanni Moretti

Dépression atmosphérique

par ,
le 1 décembre 2021

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Tre piani n’est qu’une demi-surprise dans l’œuvre de Nanni Moretti : certes, c’est la première fois qu’il propose un film si austère, si rude et où la comédie est totalement absente. C’est d’ailleurs cette froideur qui divise la critique, parfois très dure avec ce film retord et clivant. Mais il y a toujours eu un paradoxe dans l’attrait de ses films : une contradiction entre un abord séduisant et une difficulté, une aridité qui entoure les éléments plus légers. On ne retient souvent de Bianca que son pot de Nutella géant, de Palombella Rossa ses envolées comico-lyriques, de Habemus Papam son principe scénaristique (un pape qui refuse d’être pape) et ses scènes les plus drôles (le tournoi de volleyball), alors qu’elles sont toujours situées dans un univers plus grave ; même dans Journal Intime, son film le plus doux, les balades en Vespa sont contrebalancées par d’autres scènes où il est question de maladie et de mort.

Moretti mettrait donc les pieds dans le plat, sans enrober du sucre habituel les parties les plus austères, les plus brutales de son cinéma. C’est un sujet sombre, en effet : le récit s’ouvre sur un grave accident de voiture, où un jeune homme ivre écrase une femme avant d’encastrer son véhicule dans le mur du grand immeuble bourgeois où il habite. C’est cet évènement déclencheur qui nous fait pénétrer dans cet immeuble et dans les déchirements de ses habitants, tous pris par la culpabilité, la folie, la haine : le père du garçon responsable de l’accident refuse à tout prix de lui apporter le moindre réconfort ; une femme, abandonnée par son mari (il travaille loin), perd la raison alors qu’elle élève seule leur enfant ; un autre homme est convaincu que sa fille a été agressée sexuellement par un voisin âgé.

On voit bien que dans un tel récit il n’y a pas de place pour le charme habituel de Moretti : voilà qui explique peut-être la froideur de la photographie, l’austérité de la mise en scène (Mia madre, déjà très terne, semble lumineux à côté de Tre piani). Ne subsisterait alors que la moelle de ses films, leur charge morale et politique, exposée froidement et non pointée du doigt par les personnages, qui hurlaient si souvent leur désaccord et leur révolte ; même dans son documentaire Santiago, Italia, le moment le plus fort était celui où Moretti lui-même, face à un ancien bourreau chilien qui l’accusait de manquer d’objectivité, répliquait : « Je ne suis pas impartial ! » Dans Tre piani cependant, Moretti ne joue ni un prêtre, ni un professeur, ni un militant politique, ni lui-même, mais un magistrat, c’est à dire quelqu’un qui juge judiciairement, en se tenant (théoriquement) loin des affects, à partir des faits, des preuves. La violence froide du film serait donc l’expression « factuelle » de la violence des personnages, ces trois pères aveuglés par leur obstination ; Tre piani s’articule autour de leurs trois haines (d’un voisin pour un autre, d’un homme pour son frère, d’un père pour son fils), exprimées dans des face-à-face (dont certains se font justement dans le cadre d’un tribunal). La sobriété de la mise en scène de Moretti correspondrait donc à une sorte « d’esthétique du jugement » donnant la part belle au champ-contrechamp, la forme centrale du film.

J’ai cependant des difficultés à défendre ainsi une œuvre aussi peu aimable. D’abord parce que les envolées habituelles de Moretti ne sont pas tout à fait absentes, mais effacées, ternies, peut-être un peu ratées : prenons comme exemples la scène de la prise d’assaut d’un lieu associatif d’aide aux migrants par des manifestants d’extrême droite, et la scène de tango en pleine rue devant l’immeuble. Ces deux séquences, mises en scène assez maladroitement, en rappellent deux autres dans l’œuvre de Moretti : celle de manifestation (plutôt de gauche, cette fois) qui ouvrait Mia madre, et celle de comédie musicale qui clôt Aprile. Dans les deux cas, il s’agissait de scènes très impressionnantes, réflexives (dans les fictions, elles sont filmées par une réalisatrice et un réalisateur), où Moretti interroge les contradictions dans lesquels un cinéaste politique est pris, celles qu’il interroge depuis ses débuts. Dans Tre piani, ces scènes semblent étonnantes, incohérentes, elles s’intègrent difficilement dans la continuité du film ; même les personnages passent à côté, abasourdis. C’est comme si ce projet sinistre et froid ne convenait pas tout à fait au cinéaste et à ses habitudes, bien qu’il semble issu de ses propres goûts cinématographiques : Tre piani ressemble parfois à un exercice d’admiration de Michael Haneke, qu’il cite presque explicitement quand le personnage interprété par Alba Rohrwacher reçoit la visite d’un corbeau [11] [11] C’est sous la présidence de Nanni Moretti, en 2012, que le jury du Festival de Cannes avait attribué la Palme d’or à Amour, que Mia madre évoquait déjà par moments. .

S’il fallait décrire cette froideur, il me semble que l’idée du jugement (et non la condamnation) est bien celle qui convient : les scènes les plus dures sont montrées avec leurs tenants et leurs aboutissants, leurs causes et leurs conséquences – c’est bien la vérité des faits que le film recherche. Qu’il s’agisse de l’accident de voiture d’Andrea, qui conduisait ivre, ou de la relation sexuelle au consentement brouillé entre Lucio et Charlotte, le moment de violence est longuement mis en contexte, puis résolu par la loi : Andrea est envoyé en prison, Lucio relaxé, mais nous comprenons bien les raisons de ces deux décisions de justice difficiles à prendre. Il y a cependant, dans le dernier tiers du film, des lueurs d’espoir où l’on ressent les traces d’une sensibilité typiquement morettienne, qui passent d’ailleurs par de petits objets symboliques dont la beauté irradie le film d’une lumière plus belle. C’est un répondeur téléphonique écouté en souriant, un pot de miel envoyé pour demander pardon, une robe colorée que l’on se permet enfin d’acheter. Ce sont dans ces scènes douces-amères que l’on ressent le plus tragiquement cette domination patriarcale rance et discrète que le film donnait à voir d’une manière rigide, trop rigide à mon avis.

La fin de Tre piani, où Andrea semble enfin prêt à pardonner à sa mère, me semble sonner un peu faux face à l’accumulation de misère morale à laquelle nous avons assisté quelques minutes plus tôt (et ce auprès des mêmes personnages : Andrea a d’abord repoussé sa mère avec violence, à deux reprises). Pour le dire clairement, j’ai l’impression que la distance qu’a pris Moretti avec la partie plus douce, plus légère de son cinéma, est désormais trop grande. Ce qui donnait à ses films leur verve politique, leur originalité, leur force, c’était justement cette association, cette manière d’inventer de petits espaces utopiques au sein de grands paysages mornes. Ici, c’est surtout la négativité qui reste – on comprend que certains y aient vu un film de dépression ou de désespoir. Il faudrait presque comprendre le mot « dépression » dans un sens météorologique : c’est un nuage noir qui passe au-dessus du cinéma de Moretti. Ces dernières années, les films avaient pourtant atteint un équilibre à peu près parfait entre cette part d’ombre et des touches de lumière, parvenant même, parfois, à dépasser cette opposition en atteignant quelque chose d’unique : la scène de rêve de Mia madre, au son de Famous Blue Raincoat de Leonard Cohen, était à mon avis un des plus beaux instants de son cinéma. En voulant radicaliser encore son numéro d’équilibriste, Moretti me semble avoir trébuché.

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Tre piani, un film de Nanni Moretti, avec Margherita Buy, Nanni Moretti, Alessandro Sperduti, Alba Rohrwacher, Riccardo Scamarcio... Scénario : Nanni Moretti, Valia Santella, Federica Pontremoli, d'après le roman d'Eshkol Nevo / Image : Michele D'Attanasio / Montage : Clelio Benevento / Musique: Franco Piersanti Durée : 119 minutes. Sortie le 10 novembre 2021.