On le sait : écrire un livre politique, ça sert à être invité dans les médias – matinales, émissions généralistes, entretiens imprimés. C’est la saison d’ailleurs, puisqu’une candidature aux présidentielles doit toujours être accompagnée d’un livre qui se vendra peu, sinon auprès des journalistes. Même « retraités », les vieux politiques en écrivent, des biographies superflues et des essais inutiles, afin de pouvoir commenter la polémique du moment ou adouber un poulain.
Mais étrangement il me semble qu’une nouvelle tendance émerge : des films politiques ayant comme seule fonction d’accompagner des débats médiatiques. Tendance étrange, car réaliser un film coûte beaucoup plus cher, et semble mobiliser des efforts humains démesurés pour faire un simple objet d’intervention – car je parle de films de fiction, avec une production traditionnelle, des acteurs, une diffusion commerciale en salles. Une telle tendance est évidemment absurde, et sans doute est-elle la marque d’une économie du cinéma en profonde désagrégation ; comme le Hollywood classique mourant a eu ses immenses films bizarres, comme des plaies à vif, notre cinéma français a maintenant ses purs films-tracts balancés sur les écrans. C’est presque des économistes qu’il faudrait interroger à ce sujet : que signifient ces objets complètement arbitraires, ces millions dépensés juste pour parler et faire parler encore un peu plus des mêmes sujets, sans aucune vocation artistique, ou même « culturelle », au sens le plus restreint ?
Un des premiers exemples de cette tendance pourrait être Le Dernier Souffle de Costa-Gavras. Quiconque l’a vu sait combien ce « film » est à peine un film, y compris selon les critères les plus classiques de la critique : il suffit que plus de trois personnages interagissent pour que le découpage se perde, les entrées et les sorties de champs y sont complètement anarchiques, le récit semble arbitraire. Je me permets même de douter que Costa-Gavras ait réalisé lui-même le film, car s’il a toujours reçu des critiques acerbes, à mon avis méritées, sur le fond comme sur la forme, il fut à une époque capable de découper un champ-contrechamp selon l’usage classique – ce n’est plus le cas ici. Peut-être est-ce seulement un effet de l’âge ; n’est pas Clint Eastwood qui veut. Mais le réalisateur a pu, grâce à ce film qu’il a produit avec ses proches (tout le monde s’appelle Gavras à la production), quelques mois avant le vote de la loi « sur la fin de vie » (qui s’éternise sans cesse), accompagner ce film sur tous les plateaux, pour expliquer combien il faut de « l’humanité ». Au fond Le Dernier Souffle est une entreprise de lobbying, à plusieurs millions d’euros et avec quelques « grands acteurs ». Peut-être, d’ailleurs, coûte-t-il finalement moins cher qu’une authentique campagne de lobbying…


Il n’y a, pour l’instant, que peu de films qui relèvent de cette tendance. En 2025, ce fut donc Le Dernier Souffle ; et en 2026, c’est évidemment L’Abandon, la grosse fiction lyrique sur les derniers jours du professeur Samuel Paty, assassiné en 2020. Ni mieux ni moins bien tenu, il prête cependant encore plus le flanc à une telle description : d’abord parce qu’il n’est pas réalisé par un cinéaste reconnu, mais par personne ; aussi parce qu’il est construit encore plus explicitement comme un récit didactique contenant un enchaînement de signifiants destinés à alimenter le discours des médias (et ici, des médias d’extrême droite) ; enfin parce que la production de ce film coïncide exactement avec les opérations de rachat d’UGC, producteur et distributeur, par Canal+.
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Difficile de s’étendre sur le film, très creux et répétitif, assommant dans sa manière d’enchaîner les scènes visant à créer l’adhésion à tout prix. Aucune excellence, aucune grandeur dans ce film qui vise volontairement au plus bas : le but est d’entretenir les plus bas instincts, de la manière la plus putassière.
Le motif esthétique central du film, le fondu au noir, est à cet égard exemplaire. Il a pour fonction de réunir deux faits donnés comme aussi objectifs : la mort certaine de Paty, annoncée en voix off d’outre-tombe dans les premières secondes, lors d’un très gros plan, le visage dissimulé sous une capuche ; et la certitude d’une responsabilité sociale de l’institution scolaire, qui n’a pas su lutter contre l’emballement enclenché par ce que le film fait apparaître comme un ennemi intérieur. Le noir du fondu, c’est le point final, incontestable, qui sépare et désarticule les séquences, devenant closes sur elles-mêmes, séries d’événements relevant d’une fatalité quasi-prophétique – presque un chemin de croix. Pourtant, cette fatalité, cette supposée évidence, le film se sent obligé de la marteler. Est-ce parce qu’il cherche à nous faire croire que Paty pourrait survivre (projet moralement dégueulasse), ou parce que la thèse d’une hydre islamiste ne saurait survivre à une formulation plus subtile (projet de manipulation dégueulasse) ?
La subtilité est donc très volontairement esquivée : elle risquerait d’être ambiguë ou seulement troublante. L’Abandon a beau faire un drôle d’effet sur le spectateur, forcément un peu positionné dans cette histoire, il ne troublera réellement personne. Nous sommes même à l’inverse de la propagande classique, qui doit ménager une place pour un panel de spectateurs assez larges afin de les réunir ; L’Abandon n’a rien du cinéma « populaire », pas même celui de certains thrillers franchouillards un peu droitiers (Cédric Jimenez ou Olivier Marchal auraient fait un meilleur film). Il se situe ailleurs, dans une sorte de connivence d’une très grande violence, moins dans sa manière de chercher à réunir la communauté nationale autour du sang versé que dans celle d’exclure de cette communauté tous ceux qui refuseraient de s’offusquer – notamment en les mettant dans le camp des « méchants », qu’il s’agisse du collègue de Paty qui l’abandonne à la vindicte populaire ou, carrément, des islamistes. Le résultat est nécessairement à double tranchant : il ne convaincra personne qui y est a priori défavorable, mais il réchauffera très vite et très efficacement les esprits déjà disposés à intégrer son discours. Pour le dire plus clairement : L’Abandon, opération de communication, a l’ambition très claire de ne viser que des spectateurs déjà très cons.
Quel discours entre ainsi dans les têtes ? Pour le dire d’un mot exact : l’islamophobie. Je dirai même que L’Abandon est un des rares films strictement islamophobes, pas même raciste, car la cible du film est spécifiquement l’islam. Le récit et la mise en scène sont proprement obsédés par les signes, les marques, les mots de l’islam (« C’était une fatwa… », murmure en pleurant la directrice de l’établissement dans les dernières minutes), y compris lorsqu’il appuie sur les cautions anti-amalgames, qu’il s’agisse d’une maman portant le voile, mais tout de même gentille, s’opposant à la mise au ban de Paty, ou de cette couronne de fleurs, à la fin du film, sur laquelle on peut lire en lettres d’or, littéralement brillantes, « Mosquées de France ». On peut aussi penser à une autre caution, tout à fait ambiguë en l’occurrence : cette jeune femme qui arrête de le porter en signe de rébellion contre son père islamiste, donc dé-voilée fantasmatiquement par le récit. Il est assez amusant de remarquer que cette obsession tourne parfois à la fascination, sans que le film n’ait les capacités de lui donner une forme esthétique à la hauteur : la maladresse de la mise en scène et de la direction d’acteurs n’est jamais aussi forte que dans l’appartement de ce faux imam, ou dans les scènes qui concernent la radicalisation du terroriste.

L’Abandon, enfin, pourrait être rapproché d’un sous-genre qui fleurit ces dernières années, soit le « film de prof qui fait son métier coûte que coûte malgré l’abandon des pouvoirs publics » (type Pas de vagues ou Un métier sérieux), variation dignement républicaine sur le film de flics infiltré en terrain dangereux (type Bac Nord ou Les Misérables). Mais si L’Abandon appartient à ce sous-genre, il le dépasse bien vite : l’école est un lieu irréel, pure constitution de discours et de lieux communs, représentée sans aucune considération de l’ordre d’un certain réalisme sociologique ; la réalité n’y a aucune place, et je suis prêt à parier que même les professeurs les plus droitisés (ils sont de plus en plus nombreux) ne reconnaîtront pas leur métier, et même pas les fantasmes qu’ils projettent dessus.
Etonamment, à force de dépenser autant d’énergie dans des scènes de prière et de radicalisation islamiste, le film finit d’ailleurs presque par abandonner le discours de « l’abandon ». Paty est plus victime des autres qu’il n’est abandonné des siens, plus martyr que prophète, plus seul qu’isolé (on peut d’ailleurs se dire que le portrait fait de lui est finalement assez peu élogieux ; le personnage m’a semblé, dès les premières scènes, assez sinistre). Le film s’attarde assez longuement sur « l’erreur » du professeur, laissant penser qu’il a bel et bien commis une erreur ou une maladresse (disons que des personnages plus « neutres » partagent cet avis), et seul quelques détails semblent attester que son cas n’a pas été pris au sérieux : ce que l’on voit dans le film, c’est au contraire un emballement, des coups de téléphone, des actions à plusieurs niveaux de la hiérarchie. Dans un film ordinaire, ce serait une incohérence narrative.
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Soyons rassurés, les médias Bolloré ne remarquent pas cette incohérence, car c’est la France entière qui leur semble « abandonnée » : le film a été abondamment commenté comme sublime sur CNews, à peu près tous les matins pendant quelques jours, servant de rebond bienvenu, en plein Festival de Cannes perturbé par Zapper Bolloré. Il y a de quoi s’amuser devant les éloges que l’on a pu entendre, qui accompagnent la martyrologie de Paty – qui ne sera complète que lorsqu’il sera entré au Panthéon. Antoine Reinartz, notamment, a défendu l’idée sur tous les plateaux, y compris celui de France Inter, « partenaire » du film, où l’inénarrable Benjamin Duhamel affirmant que L’Abandon l’avait laissé « le souffle coupé, ému, en colère » – l’acteur lui répondait d’ailleurs exactement comme son personnage (nouvelle preuve que ce n’est pas vraiment un film : les acteurs ne jouent pas).

Mais l’élan national ne s’arrête pas, hélas, aux plateaux télé : l’auteur de ces lignes sait qu’il n’est pas le seul à avoir fait l’expérience de salles choquées, outrepassant les règles très françaises des séances « art et essai » en murmurant quelques insultes contre les personnages, en soufflant audiblement afin de partager leur colère contre les terribles injustices que le film expose (qui sont peut-être « vraies », là n’est pas le sujet). Les Français – en tout cas ceux qui vont voir ce genre de films, notamment des professeurs – étaient peut-être enfin mûrs pour L’Abandon. Bref, on trouve toujours des gens pour défendre ce film assez évidemment médiocre, pur objet offensif qu’on ne montrera aux collégiens que pour leur reprocher de s’emmerder devant – ça servira de preuve qu’il faut réintroduire l’usage des châtiments corporels et des humiliations « éducatives ».
L’activation des discours ira même plus loin, jusque dans les costumes et les sièges de notre assemblée nationale. Le 19 mai – par exemple –, une question de la députée Sarah Legrain concernant le monopole progressif formé par le groupe Canal a été suivie d’une question du député d’extrême droite (UDR) Matthieu Bloch concernant, précisément, L’Abandon ; un enchaînement de sujets qui est revenu plusieurs fois lors de cette séance de questions (plus tard, un député de droite comparera Samuel Paty à March Bloch, pour appuyer la panthéonisation du professeur). On lira dans notre article sur les polémiques récentes autour d’UGC, de Canal+ et de Bolloré combien nous avons peu à attendre, pour le cinéma et pour le reste, des structures les plus imposantes du monde médiatique. Disons seulement que compte tenu des changements qui se dessinent dans les structures de production du cinéma français, si l’on attend des films qu’ils guident le débat politique, on risque d’être constamment à la traîne.
L’Abandon n’arrive donc pas, comme le ferait un bon film de propagande, avant ou après un événement qu’il viendrait préparer, guérir ou accomplir. Produit pendant la période du procès, il est avant tout produit pour s’insérer dans une séquence médiatique déjà écrite (ce qui explique sans doute en partie son caractère bâclé). Il ne découvre rien, n’explore rien, n’explique presque rien, d’ailleurs il ne cherche rien : il apporte seulement une image kitsch du martyr et du bourreau, des coupables et des innocents, dans un récit connu d’avance. L’Abandon est un mauvais film, mais c’est aussi un symptôme : celui d’un cinéma lui-même abandonné, ayant pour seule fonction, y compris esthétique, de se faire le relai du commentaire politique déjà permanent.
