Cette année, au festival Cinéma du Réel, le collectif qui compose la revue Débordements a proposé une expérience de critique publique au plus près de notre rapport aux images. La question était ainsi posée : Serge Daney aurait-il regardé du brainrot ? Pour y répondre, nous avons proposé une plongée dans les algorithmes d’une bande de critiques (les nôtres) – de l’autre côté des images de cinéma que nous fréquentons habituellement. Nous avons alors imaginé une expérience sur écran vertical, projeté sur la grande toile, en connectant un iPhone au projecteur de la salle de cinéma, pour réfléchir aux images qui circulent à toute vitesse sur les réseaux sociaux. Se transformeront-elles en petits bouts de documentaire à la faveur de la salle obscure ?, nous demandions-nous, le réel peut-il déborder de l’écran ?
Voici donc le résultats de nos aventures numériques, que le Réel a bien voulu transformer en spectacle collectif dans une salle de cinéma.
Après toutes ces images de moins en moins réelles, je propose de revenir vers l’un des gestes mythes fondateurs d’internet : l’archivage de vie.
Rien de nouveau a priori pour qui que ce soit, une forme aussi vieille que les premières vidéos apparues sur la toile il y a plus de vingt ans et qui suit de près ce que la télévision rêvait de pouvoir nous offrir : la vie d’autrui. Mais cette fois-ci pas d’intermédiaire, cela se fait par lui-même, au plus proche, au plus vrai, sur un plateau à bout de bras, que cela vienne de l’autre bout du monde ou du coin de la rue.
Ces types de vidéos, il y en a des centaines de milliers, c’est même sur quoi se fonde « l’influence », sujet tant débattu et qui a subi tant de mutations qu’il serait difficile à présent d’en donner une définition simple. On aura beaucoup dit que l’influence est une forme de marchandisation de soi, où la vie entière, ou juste une partie, une particularité devient un argument de vente de divers produits que des marques paient chèrement pour les voir recommandées dans une vidéo. Rien de bien différent qu’une célébrité arrondissant ses fins de mois en expliquant comment vendre une voiture ou une autre accédant paradoxalement à l’iconicité absolue en s’associant à des capsules de café. Seulement, l’axe s’est inversé, vendre, se faire produit de vente n’est pas la quête parallèle d’une carrière déjà bien fournie mais devient l’objectif en soi, la nécessité à la pérennité d’une telle carrière et l’individu devient alors à la fois réalisateur et produit de la publicité.
Mais comment raconte-t-on sa vie sur Internet ? Comment se fait-on produit ? Avant d’être des personnalités publiques, ce sont avant tout des vies qu’on trouve, attrapées à la volée. Je voudrais parler ici d’influenceurs qui n’ont à première vue rien à vendre, que cela soit un mode de vie ou un objet, qui ne recommandent rien.
Dans une volonté de précision, j’ai décidé de ne parler que de deux comptes, pour saisir ce qui m’y fascine. Ces deux utilisateurs, pour les nommer, @sandyfamily.93 et @loukaki24 n’ont absolument rien à voir mais ont provoqué le même sentiment d’étrangeté : je me retrouve face à, me sont offertes des vies que je ne connais pas et, autrement, ne pourrais jamais connaître. Sandy, un jeune père de famille gitan qui vit dans une roulotte avec sa femme Kim et leur bébé et Loukaki qui vit avec ses deux filles Loane et Zoé dans une luxueuse maison dans le Sud-Est de la France.
Ces vidéos, j’ai pu les rencontrer dans le flux sans fin des plateformes mais quelque chose, pour moi, clochait. Comment une forme, si ancienne qui fonctionne par connaissance et abonnement, survit dans un modèle qui cherche la vidéo indépendante, comme celles qui ont été discutées avant, où les corps deviennent superflus et l’image réelle devient elle-même une étrange anomalie ? La pulsion devient alors de retourner le montage de l’algorithme, d’aller voir sur le compte qui l’a publiée et aller jusqu’au bout, impudiquement à la recherche d’un sens, tenter d’établir un lien concret entre ce court fragment aperçu dans le flux et une vie qui s’ouvre, qui s’offre à moi, celle de l’utilisateur qui poste toutes ces vidéos. J’essaye de recoller les morceaux de la mosaïque, mettre en péril un fonctionnement qui veut qu’une chose n’existe que lors des trentaines de secondes où nous la regardons saucissonnée entre deux autres.
Les cadres sont souvent fixes et le montage très simple – quand il y en a un. Nous sommes très loin d’autres types de « vlogs » que l’on trouve aussi sur Instagram (ou TikTok) au format plus léché, à la voix-off énergique, au montage rapide, dynamique et pop. Ici, ce qui frappe, c’est une impression d’authenticité, une forme si brute au premier abord qu’on la croirait comme soustrayable à la réalité du fait représenté. Pourtant, il n’y a rien non plus de la vidéo prise sur le vif qui pourrait devenir virale, complètement anonyme, qui se retrouvera dans des compilations de bêtisiers, dans un montage hopecore… Ces vidéos appartiennent aux limbes étranges des réseaux, adressées à on ne sait qui, elles ne sont pas particulièrement drôles, pas particulièrement intéressantes, elles semblent presque faites pour ceux qui les ont faites, un objet de souvenir médiatisé comme un album photo insolite transmuté sur la grille d’un compte Instagram ; comme les familles allaient chez le photographe un siècle avant pour se faire le portrait, ici on danse, on se représente, on se médiatise sous le jour qui nous plaît le plus.
La reconstitution que je cherche est alors un échec. De ces gens, on pense savoir beaucoup de choses mais en fait, on ne pourra aller plus loin. Dans la majorité des vidéos qui s’enchaînent, on trouvera un mélange entre trends et morceaux de vie pour le moins étonnant, sur des chansons souvent réutilisées, mimées en playback auxquelles seulement des textes pourront donner un sens. Si on cherche à reconstituer une cohérence chronologique entre les vidéos, cela devient vite impossible. Les événements, dont l’existence n’excédera pas le format d’une courte vidéo, s’enchaînent sans trop de lien, semblent dé-hiérarchisés et établis trop rapidement pour qu’on puisse les comprendre ; aucune suite n’est donnée.
Il s’agit avant tout de titiller la curiosité pour faire cliquer et regarder le reste comme j’ai pu le faire ou mettre son like dans une connivence un peu abstraite puis passer à autre chose, scroller vers la vidéo suivante.
Internet vend la possibilité d’un archivage complet et infini de soi-même, où tout a intérêt et devient contenu mais le partage nécessite de concéder à un aplatissement, rester à la surface absolue et on pourrait se sentir floué d’une telle manipulation.
On aura souvent dit, à partir d’Hannah Arendt, que le totalitarisme fait son lit dans l’abolition de la sphère publique et la sphère privée ; et que, et dans la purée algorithmique, tout se donne dans une désubjectivisation totale à l’appel de la consommation sans fin. Au sein de la contradiction de l’ambition d’un portrait subjectif qui se donne dans la forme la plus consommable et la moins personnelle, peut-être là se trouve-t-elle la sincérité de vies qui s’imaginent comme une abondance de courtes vidéos superficielles.
En guise de conclusion, je voulais proposais de sortir du dooming ou du doomscrolling, soit comment les réseaux sociaux peuvent se limiter à des images d’horreur : guerre, catastrophes, fascisme ambiant. Sans doute ces vidéos, ces contenus, sont-ils une partie de notre monde – une partie de plus en plus grande. Mais chacun fait l’expérience, dans sa vie quotidienne, qu’il y a aussi le reste : aucune vie, je crois, ne se fait sans ces moments de joie (plus ou moins triste, plus ou moins pure).
Ce que je vous ai montré, c’est ce que les utilisateurs appellent du « core-core ». Pour faire un peu d’explication de texte, le suffixe « core » a un usage courant sur internet, celui de définir un style ou un mouvement : « cottage-core » désigne par exemple les vidéos qui célèbrent un mode de vie traditionnel et rural, celui du cottage donc ; « gorp-core » désigne, dans la mode, l’attrait pour les vêtements d’extérieur, notamment de randonnée ; etc. Le core-core, c’est donc le « core » lui-même, qui ne veut rien dire et qui s’exprime pourtant lui-même. Ce que vous avez vu est d’ailleurs une sorte de dérivé du core-core, en l’occurrence du hope-core, c’est-à-dire des vidéos dont le seul dénominateur commun est une certaine douceur et une aspiration à un espoir un peu abstrait.
Le core-core, finalement, c’est seulement une pratique contemporaine du remontage, presque du found footage, sauf qu’il se fait avec certaines des images qui inondent les fils des réseaux sociaux : animaux mignons, paysages magnifiques, vidéos de skate. Le tout sur de la musique pop, qu’il s’agisse d’hymnes folk ou de tubes new wave, ou de musique plus expérimentale.
Sans doute ces montages sont-ils un peu naïfs, mais cette naïveté m’intéresse à plusieurs titres. Parce qu’elle vient d’une jeunesse d’abord : le core-core est d’abord une trend TikTok, dont les plus grands créateurs sont souvent très jeunes, de la « génération Z ». Je pense aussi que, contrairement à ce que les apparences peuvent laisser penser, cette naïveté apparente n’a rien d’une résilience ; elle est au contraire une aspiration à une vie qui laisse plus de place à ces moments d’amusement légers, à une véritable liberté. Sans doute le core-core est-il l’illustration du fantasme (c’est à dire d’un rêve et d’un désir) d’un monde où, sur nos réseaux sociaux, il ne resterait que ces chiens qui courent et ces plaines sous la pluie.
Et puisque nous avons vu tant de brainrot, de merveilleux contenu poubelle et autres abominations en IA, je vais me permettre de jouer au plus intelligent de la bande en finissant sur quelques phrases célèbres de Montaigne : « De toutes les belles actions humaines qui sont venus à ma connaissance de quelques sortes qu’elles soient je penserais en avoir plus grande part à nombrer celles qui ont été produites , et aux siècles anciens et aux nôtre, avant l’âge de trente ans qu’après […]. Quant à moi, je tiens pour certain que, depuis cet âge, et mon esprit et mon corps ont plus diminué qu’augmenté, et plus reculé qu’avancé. Il est possible qu’à ceux qui emploient bien le temps, la science et l’expérience croissent avec la vie ; mais la vivacité, la promptitude, la fermeté, et autres parties bien plus nôtres, plus importantes et essentielles, se fanent et s’alanguissent.[11][11] Montaigne, Essais, Livre I, Chapitre LVII. Il s’agit du dernier chapitre du premier livre des Essais. »