Cet entretien prolonge le compte-rendu collectif de la 16e édition du festival queer lyonnais Écrans mixtes (tenue du 4 au 12 mars à Lyon). L’événement explore les lieux où se placent et se déplacent le « genre ». Les salles ménagent des espaces alternatifs et des séances inventives tandis que sur les écrans les « topos » cinématographiques sont déjoués ou rejoués par les cultures issues des minorités de genre.
Chriss Lag est réalisatrice et stand-uppeuse, notamment autrice du documentaire Parole de King ! (2016), portrait choral, inédit par son ampleur, de la scène drag king française. Florent Gouëlou est réalisateur et drag queen. Réalisateur de plusieurs courts métrages et du long métrage Trois nuits par semaine (2022), avec la drag queen Cookie Kunty, il performe lui-même en drag sous le nom de Javel Habibi à la Flèche d’Or, à Paris 20e. Membres du jury de la compétition courts métrages du festival Écrans Mixtes 2026, nous les avons rencontré·e·s à Lyon pour un entretien autour des croisements entre drag et cinéma, enjeux de visibilité et modes de représentation d’un art qui tend à « crever l’écran ».

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Débordements : Ouvrons sur un enjeu de cinéphilie. Le festival propose un focus « Queer Cultes ». Quels sont les vôtres, et pensez-vous qu’il y a un canon queer ?
Florent Gouëlou : La première chose qui me vient, c’est Tout sur ma mère de Pedro Almodóvar. Je l’ai vu quand j’avais treize ans, en salle avec mes parents. C’était une expérience de cinéma très forte. C’est un film sur l’invention de la famille, la transplantation, sur comment les êtres humains peuvent devenir des substituts de ce qui manque à d’autres. La greffe, en tout cas, peut aussi désigner les êtres qui se greffent les uns dans la vie des autres. Puis la série Queer as Folk, qui était l’une des premières représentations à donner l’indice d’une possibilité de vie non hétéronormée.
Chriss Lag : Mon premier film culte, c’est le Rocky Horror Picture Show. J’ai eu la chance de le découvrir dans la salle d’origine à New York, avec toutes les traditions, dont le lancer de riz. Puis un de mes films moteurs, c’est Hedwig and the Angry Inch, vu par des millions de gens de tous types, devenu presque mainstream ! Côté film lesbien, ce sera When Night is Falling : une comédie romantique gentille, jolie. On ne va pas dire que c’est du grand cinéma. Mais je me souviens où j’étais assise dans la salle, au Festival du film de femmes de Créteil[11][11] Après avoir perdu la subvention du département du Val-de-Marne, la 48e édition du Festival n’a pas pu se tenir aux dates prévues cette année et est à ce jour (26 mars 2026) reporté sine die. Rien n’assure sa pérennité ni son maintien pour de prochaines éditions., dans une ambiance très friendly. C’est la première fois où en sortant d’une projection j’étais à la fois transportée et furieuse, parce que je venais de voir un film que je ne pourrais pas faire. Je n’allais pas refaire ce qui était déjà là !
D. : 36 ans après Paris is Burning, de Jennie Livingston, un documentaire marquant dans la visibilisation des pratiques de la ballroom et du drag pour un plus large public, où en est-on de la représentation des milieux drag et ballroom au cinéma ?
F.G. : Je trouve qu’elle est encore rare la cinéphilie autour du drag. Pour Trois nuits par semaine, je voulais faire un film où le drag ne serait pas un décorum et où l’intrigue principale lui serait liée : comment vis-tu une histoire d’amour quand tu as un alter ego ? J’ai l’impression que dans les films, le drag est souvent relégué au second plan, au folklore, tout au mieux un personnage secondaire. Il y a encore beaucoup de choses à faire sur les drags à l’écran, sur leur multiplicité. C’est ce que j’avais trouvé passionnant dans ton documentaire, Chriss : tu saisissais quelque chose d’inédit, car la pratique king est encore invisibilisée, même dans la communauté drag. Idem des branches encore moins visibles : le drag queer, les créatures, les drag clowns. Dans les représentations principales, on trouve surtout le cabaret classique, avec la tradition française des scènes de Pigalle.
C.L. : Parole de King ! était le premier documentaire français sur le sujet. J’ai eu la chance d’avoir la confiance de 21 kings très différents en termes d’âge, d’origine sociale, d’orientation et de lieu de résidence : il y a autant de façons de faire du king qu’il y a de drag kings. Ces dernières années, il y a plus de documentaires sur des kings et des queens, y compris à la télévision française. Mais sur la fiction longue avec des kings, on reste à zéro en France. Quant à la ballroom, que je connais un peu pour la filmer depuis sept ans en France et à l’étranger[22][22] Depuis le documentaire Hold that pose for me (2018)., on la croise peu à peu dans tous les secteurs de l’art, mais plutôt sur le mode du folklore ou de l’exotisme, rarement dans une compréhension profonde de ce qu’est cette scène.
D. : Du « cinéma de genre » au « cinéma du genre », peut-on dire qu’il existe un « genre » de cinéma queer ?
F.G. : Ça m’évoque d’abord un enjeu de nomenclature marketing. Je pense surtout au rayon de la Fnac en fait ! Quand on dit cinéma LGBT, je pense à où trouver les DVD. Mais j’ai surtout réalisé dans ma pratique que le drag à l’écran permet de traverser plein de genres de cinéma. Ça me plaît de me dire que les artistes drag font la traversée des genres ou du genre : d’homme à femme, de femme à homme ou in-between. De la même façon, une Queen à l’écran t’autorise d’un coup à basculer dans le film noir, parce que tu lui mets un imperméable ou une perruque façon Hollywood années 1950, et tout de suite l’esthétique du film bascule. Tu inclus un numéro sur scène et hop, tu entres dans une comédie musicale. Elle arrive avec une fourrure, c’est Catherine Deneuve dans un film romantique. Donc le queer n’est pas un genre du cinéma en soi, mais jouer sur le genre dans les films te permet de revisiter les genres du cinéma. C’est très libérateur.
D. : Au programme du festival, il y a plusieurs drag shows et soirées (Kaboom !, et les soirées au Lavoir Public, comme le Picture Show) peuvent mêler projection et show : est-ce que le cinéma drag est voué à déborder l’écran et à s’inscrire dans un registre plus large d’attractions ?
C.L. : Pour Parole de King !, c’était prévu dès le départ : proposer à tous les lieux qui le voulaient d’organiser un cabaret king, un atelier, une exposition. Un de mes meilleurs souvenirs, c’est un festival préparé sur une année entière par des adolescents. Après la projection, quatre kings sont sortis des loges placées derrière l’écran pour monter sur scène et performer. Le public était très mélangé : outre notre public habituel, il y avait les parents, les amis de ces ados organisateurs, des gens qui avaient envie que les kings sortent de l’écran, et de les voir.
F.G. : Pour les Soirées Habibi que je programme à la Flèche d’Or depuis cinq ans, c’est l’inverse : on fait des soirées performances sur des films, à partir de grands classiques et d’un thème à chaque fois — le film d’amour, la science-fiction, la mort, le désir… Il y a quelque chose de joyeux à performer sur des grands classiques, à les parodier, à leur rendre hommage. Si on n’a pas vu Rita Hayworth dans Gilda, on aura vu Ruby on The Nail en Gilda, et on aura quand même attrapé quelque chose du film. Je pense que l’art du drag est fait pour sortir de l’écran : c’est du spectacle vivant. Il y a une vraie réciprocité entre mon drag et mon cinéma. Javel Habibi est d’abord un personnage de fiction créé pour mon court métrage Un homme, mon fils (2017). Un an plus tard, la queen est sortie de l’écran. La versatilité des outils du drag, l’insolence, le rapport à la musique et à la danse m’inspirent, car j’aime aussi mélanger les formes au cinéma. Dans le drag, il n’y a pas de respect pour les matières nobles, on aime y aller franchement : tu prends la chanson, tu la tords, tu y mets autre chose… Le rapport à la matière du spectacle nourrit beaucoup mon travail de réalisateur. Enfin, le côté politique, être conscient de pourquoi on prend la parole.
C.L. : D’une certaine façon, mon alias est lui aussi lié au cinéma : il s’appelle Alain Ledon, en référence à Alain Delon. Ce nom m’est venu spontanément en présentant mon king, qui parlait de soi à la troisième personne, lors d’un atelier. Les autres se sont un peu moqués de l’ego surdimensionné de ce personnage, alors j’ai réfléchi : qui d’autre parle de lui-même à la troisième personne ? C’est Delon qui m’est venu. C’est un vieux beau, un vieil acteur sur la fin de sa carrière. Du reste, je ne sais pas du tout d’où il sort ! (rires) J’ai échangé avec d’autres personnes sur les parcours de clown, et l’on dit souvent que le clown s’impose à toi. C’est ce qui s’est passé avec mon king. Et puis, quand j’ai commencé à me documenter sur Delon, j’avoue avoir trouvé que c’était un bon personnage. Alain Ledon est donc un king à l’ancienne, un peu tombeur. Et, comme tu le disais Florent, c’est un outil, avec lequel je peux jouer ce que je veux, puisque c’est un comédien ! J’incarne des personnages différents en restant le même.

D. : Vous avez parlé de « votre public habituel ». Quel espace crée-t-on avec les spectateur·ices ? Quel serait l’espace idéal ?
C.L. : Je peux partir de mon expérience d’Écrans Mixtes : tous mes films y ont été programmés dans les bibliothèques publiques de la ville. Voilà une équipe qui dit : la bibliothèque est pour tout le monde, nous aussi on a notre place, c’est gratuit et ouvert à tous. Et ça amène des gens divers qui découvrent nos univers avec une grande curiosité, un grand appétit, un grand respect. Des salles étaient totalement pleines, au point qu’il a fallu doubler certaines séances. De toutes mes expériences, j’apprécie vraiment la façon dont Écrans Mixtes pense le public.
F.G. : Ton exemple des bibliothèques est très parlant. Si la question est « c’est quoi l’idéal ? », voilà une réponse possible : c’est comment tu mélanges les publics, comment tu fais en sorte qu’il y ait plein de regards différents qui s’additionnent.
C.L. : C’est plus compliqué pour une œuvre seule, face aux mécaniques de programmation et de distribution : avoir un distributeur, qu’il obtienne des écrans, que le film reste assez longtemps pour créer du bouche-à-oreille. Du point de vue d’une œuvre unique, la question du public est un autre challenge.
F.G. : Mon documentaire Habibi, chanson pour mes ami·e·s a existé en festival, mais n’a pas eu de distribution en salles. Quand les objets ont cette nature vraiment fabriquée, qu’ils sont autodistribués, ils n’entrent pas forcément sur le marché et ne trouvent donc pas forcément de public.
D. : On entend souvent que « le drag est politique ». Qu’est-ce que ça veut dire pour vous ?
F.G. : Performer le genre, c’est troller, subvertir la norme. En cela, c’est déjà politique : c’est se demander si le spectacle du genre ne serait pas similaire à une forme de performance « en civil », où l’on serait déjà tous·tes en train de performer nos genres. Ce qui pose la question du masque social. Puis, et c’est pour ça que j’évoquais les engagements de la Flèche d’Or, mon rapport au drag est très idéalisé : je tiens à ce qu’une performance ait du sens, devant un public engagé. J’ai fait le choix d’être dans des milieux militants plus confidentiels : la Flèche d’Or, c’est un lieu qui travaille à faire se rencontrer des publics différents à l’intersection des luttes, pour la visibilité d’artistes racisé·es et l’accès à la culture. Faire du drag sans conscience politique, en boîte de nuit, en club privé, animer des bingos dans des hôtels quatre étoiles, ce sont des pratiques que je ne critique pas, mais qui ne me conviennent pas. On entend beaucoup que « le drag est politique ». Je trouve que ce n’est pas si simple. Il faut réfléchir à pourquoi on fait les choses, où, et avec qui. Ce sont ces trois questions qui politisent le drag, et si on ne se les pose pas, c’est insuffisant d’affirmer simplement que « le drag est politique ».
C.L. : Pour le drag king, c’est un prisme légèrement différent : il est déjà tellement compliqué d’être king qu’il faut d’abord parvenir à rencontrer un public, puis à être rémunéré. Derrière les kings, pour beaucoup, ce sont des femmes ou des personnes socialisées comme femmes, à qui l’on a laissé moins de place pour parler, créer, prendre des initiatives. Quant à ma politique du drag, il peut simplement s’agir d’une collecte de fonds. Le Sidragtion, par exemple, c’est dans nos fondamentaux : des kings et des queens qui récoltent énormément d’argent pour la lutte contre le sida. Avec les reculs de financement actuels, on se rend compte qu’il va falloir continuer. Les drags sont un élément fédérateur qui peut amener les gens à s’engager, à donner pour des associations.
F.G. : Aux origines mêmes du drag, il y a les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, qui vont les premières performer dans l’espace public pour faire de la prévention sur la santé sexuelle. On peut l’oublier, mais un des mouvements créateurs du drag moderne, c’est un drag avant tout politisé.
D. : Vous êtes dans le jury de la compétition courts métrages du festival, vous avez tous deux pratiqué ce format, souvent privilégié par les artistes queer, probablement pour les raisons de distribution et de production dont vous avez parlé. Au-delà de ces contraintes, y a-t-il pour vous un apport artistique de la forme courte ? Et comment comptez-vous jouer ce rôle de jury ?
F.G. : Je suis repassé au court après mon premier long, ce qui peut surprendre dans une industrie qui conçoit souvent une carrière en progression, comme si le court était un marchepied vers le long. Je ne l’ai jamais vu comme ça. C’est comme en peinture : certaines histoires appellent un format serré. Il y a une liberté dans la forme, une rapidité dans l’exécution, qui fait du court métrage l’intermédiaire entre le stand-up et le long métrage. Le drag, c’est avoir une idée et la performer deux jours après. Un court, c’est l’écrire et le tourner un an après. Un long, quatre ans après. Il y a des désirs qui nécessitent d’être mis en forme rapidement, et d’autres qui survivent à des années de patience.
C.L. : Les films s’imposent à moi sans critère de format. Parole de King ! devait être un court métrage, il dure finalement 96 minutes. Mon prochain court, King des Champs, témoigne d’un week-end de cinquante kings dans la Drôme. Mais plus le temps passe, plus je me dis que ça pourrait devenir un long. Le rapport au temps que tu évoquais : une fois qu’on a l’idée, combien d’années va-t-on la porter ? Dans l’instantanéité, il y a le plaisir de parvenir rapidement à la fin et de passer à autre chose. Quant à décerner un prix, c’est avant tout rendre visible un travail. S’il y a un choix à faire, je me porterai vers celui qui a le plus besoin de visibilité, parce que ça peut vraiment changer les choses.
