Falling, Viggo Mortensen

Sundowning

par ,
le 2 juin 2021

Dans son dernier livre Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ?, Pierre Bayard relatait l’écrit d’invention avec lequel un journaliste du très sérieux journal allemand Der Spiegel avait abreuvé ses lecteur·ices avides de comprendre la sociologie du vote Trump à la suite des élections générales américaines de 2017. Décrivant la logique de la fiction (journalistique aussi bien que littéraire) comme un subtil dosage de stéréotypes et d’effets de réel, le critique littéraire voyait dans l’entreprise de description plus vraie que nature d’une petite ville des États-Unis où « La La Land n’a fait que quelques entrées alors qu’y passait en boucle, depuis plusieurs années, le film de Clint Eastwood American Sniper », un « petit pas dans la compréhension intime du vote républicain[11] [11] Pierre Bayard, Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ?, Paris, Éditions de Minuit, 2020, p. 140. ». C’est semble-t-il avec le même espoir placé dans l’art de la fiction que Viggo Mortensen propose – pour son premier film derrière la caméra, qui se veut aussi un récit pour partie autobiographique – un portrait aux traits accusés d’un électorat trumpiste fantasmé à l’ultraconservatisme caricatural.

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Vivant la fin de ses jours dans son ranch du nord gelé des États-Unis, Willis Peterson (Lance Henriksen) est un homme hanté par la tromperie de ses compagnes successives, l’homosexualité de son fils aîné et la fuite des valeurs américaines des bons vieux westerns (qu’il regarde encore sur son écran cathodique) en direction d’une Californie qu’il juge aseptisée, conformiste et surtout efféminée. Opposé à ce que son père représente par tous les moyens possibles, son fils John (Viggo Mortensen lui-même) est un pilote de l’US Air Force aux revenus confortables, vivant dans un quartier résidentiel cossu avec son mari sino-hawaïen et leur fille adoptive d’origine mexicaine Monica. Électeur démocrate déclaré, engagé pour le droit des minorités raciales et de genres (comme l’est Mortensen, malgré le tollé provoqué par son souhait d’interpréter un homosexuel en tant qu’homme hétéro), il ne faut pas longtemps pour que le portrait très académique de ces deux personnages ne soit situé sur l’échelle politique ; et si le dialogue dissimule sa charge contre l’électorat trumpiste en se déroulant peu après l’élection de 2008 opposant Barack Obama à John McCain, le référentiel n’en est pas moins transparent en 2021.

Frappé de démence (comme la propre mère du réalisateur) et de troubles de la mémoire (au point d’oublier le décès de ses deux épouses), Willis doit être pris en charge par son fils. Cette situation de dépendance exacerbe encore le ressentiment du fermier envers l’homosexualité de John, qui se double d’injures racistes à l’encontre de son compagnon aux traits asiatiques. Durant les flashbacks qui émaillent le film en établissant des rimes visuelles, et supposément des raccords mémoriels, entre le présent et le passé de Willis, le personnage est surtout caractérisé par le peu de considération qu’il témoigne à son épouse, sans cesse reléguée aux tâches ménagères. Sans être violent, ni violeur, Willis apparaît comme un personnage méprisant, aux mœurs particulièrement décalées pour un regard moderne. Plus tard, sa fille cadette, Sarah, rejoint les retrouvailles accompagnées de ses deux enfants manifestement queer : il a des cheveux bleus, elle porte un piercing au nez. « Accessoire à la mode, signe distinctif de la communauté lesbienne ? » lui demande vertement Willis. « Et pourquoi pas les deux ? » réplique sèchement sa petite fille, représentante salutaire dans le film d’une génération qui ne se laisse plus impressionner par ses aînés aux idées réactionnaires débridées – au contraire de sa mère, qui, en perpétuel état de choc devant la violence de Willis, s’avère impuissante à manifester son désaccord de principe envers celui qu’elle ne peut s’empêcher de considérer comme son père.

Trait qui dénote peut-être le trop grand classicisme du scénario de Mortensen : il suffit d’une scène pour en résumer le propos et la mise en scène. Cette rencontre familiale durant laquelle la cadette au bord des larmes tente désespérément de rappeler aux souvenirs de la tablée les quelques rares moments de bonheur de la fratrie, et auquel le vieillard oppose tout son fiel, s’avère le point d’orgue du film. « He’s sundowning » conclue sa fille après que Willis se met à confondre ses deux épouses successives, suggérant manifestement au film une métaphore conductrice (quoique le titre en retienne une forme plus banale), encore rappelée par les nombreux flashbacks du passé rural de Willis explorant la forêt au soleil couchant. Rythmant le film, ces souvenirs sensoriels attestant de la sensibilité exceptionnelle du jeune fermier pour le paysage de la wilderness américaine agrémentent certes ce mélodrame, autrement visuellement bien terne, mais posent bel et bien la question de l’accord esthétique du film (la beauté des images naturelles est systématiquement le produit d’une extase perceptive de Willis) avec son propos idéologique, manifestement progressiste.

C’est que la focalisation, variant tour à tour des péripéties navrantes de John cherchant à assurer une fin de vie décente à son père aux visions émersonniennes de celui-ci, ne cesse de dérouter. On ne comprend pas en fin de compte ce qui motive la quantité d’efforts manifestement déployée par la mise en scène pour assurer la rédemption de ce vieil homme tyrannique et intolérant : la seule excuse de sa condition d’homme des années 60, affirmant sa proximité avec la nature immémoriale à la manière d’une bobine intermittente de Jonas Mekas, ne suffit pas à faire passer son ambivalence pour de la profondeur. Dans une scène intermédiaire, entièrement musicale, Willis échappe à la surveillance de son fils. Alors qu’il rêvasse sur la plage les yeux perdus dans les jeux iridescents du Pacifique, la vue d’une femme en bikini, magnifiée par le soleil, lui évoque le souvenir des amours fougueuses de sa jeunesse. D’une simplicité presque caricaturale, les bonheurs simplets que la réminiscence prête au personnage par le biais du montage peuvent-ils convaincre de la possibilité d’une réconciliation ?

À cette attirance pour les splendeurs du monde naturel répond la trivialité du vieil homme acariâtre, jouant sur tous les tons d’un registre scatologique souvent navrant. De gags peu subtils qui empèsent la première demi-heure et témoignent d‘une écriture mal équilibrée, ces références prennent enfin un sens métaphorique (lui aussi guère raffiné) lors de la séance de coloscopie du mitan du film : l’acte médical, effectué par un médecin qui n’est autre que David Cronenberg, devient une véritable mise au supplice du vieillard contraint de ravaler sa fierté virile de cow-boy impénétrable, et vise à rendre à cet incorrigible réactionnaire la monnaie de sa pièce. Enfin, le film prodigue la scène attendue de confrontation du père et du fils, que ce dernier faisait tout pour éviter devant les siens en Californie. Là, dans les vestiges du ranch familial, en en venant presque au mains, Mortensen s’offre enfin l’occasion de briser la glace du personnage distant et endurant qu’il avait incarné jusque-là. Point de bascule classique d’un film tout entier dirigé vers le pardon à ceux qui nous ont offensés et l’absolution cathartique des personnages détestables, mais néanmoins apparentés, la scène s’effondre en beuglements et borborygmes, et échoue à nous convaincre par les larmes de ce qu’elle manquait de rendre crédible par les mots.

Malgré le fait que Falling, tout de même estampillé du label Cannes 2020, soit porté de bout en bout par le cinéaste (adressé à ses parents par un carton final, le scénario de Mortensen est également assorti d’une musique qu’il a lui-même composé et interprété en amateur, avec une réussite discutable), on peine à percevoir la cohésion d’un style et d’une vision. Avec ce premier film, l’acteur salué qu’a été Mortensen – héros portant avec une noble modestie sa destinée épique dans le Seigneur des anneaux, taiseux subtil dans Loin des hommes ou plus récemment voyou italien virtuose dans The Green Book –, ne laisse pas présager que son charme discret et son talent puissent s’épanouir dans une carrière de réalisation.

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Falling (2021), un film de Viggo Mortensen, avec Viggo Mortensen, Lance Henriksen, Terry Chen, Sverrir Gudnason, Hannah Gross, Laura Linney, David Cronenberg Sortie le 4 novembre 2020 et ressortie 19 mai 2021. Scénario : Viggo Mortensen / Image : Marcel Zyskind / Montage : Ronald Sanders / Musique : Viggo Mortensen Durée : 112 minutes.