Gaz de France, Benoit Forgeard

Après l’Histoire

par ,
le 25 janvier 2016

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C’est souvent par la coulisse que l’on entre chez Benoit Forgeard. Celle d’un studio de bruitage aux instruments inattendus, dans les interstices de Réussir sa vie. Celle, encore, des opérateurs téléphoniques et des happenings imbéciles dans La course nue. La coulisse, surtout, des plateaux de télévision, avec leurs éclairages, leurs techniciens et leurs caméras sur rail. Là où, dans Coloscopia, la playmate Jackie La Rose révélait sa colostomie à la France entière. Un nouveau trou comme nouvel espoir.

Dans Gaz de France, l’émission est autre. Plus moderne, moins Thé ou Café. Les fonds bleus défilent, révélant le propre dispositif de tournage du film. Forgeard n’a rien à cacher. Le chef de l’Etat s’apprête à répondre aux questions des Françaises sous l’œil angoissé de son conseiller, Michel Battement. La tension monte. Le Président Bird (Philippe Katerine) a été élu grâce à sa fameuse chanson / programme : la rigueur en chantant. Bien maigre. Evidemment, il hésite, bafoue, improvise une misérable chansonnette. Battement doit réagir, désamorcer, communiquer sur la communication. Il convoque une réunion de crise. Entre alors un cortège de pseudo-communicants dans les sous-sols de l’Elysée ; autre coulisse du pouvoir.

Cette mise en lumière de l’envers du décor peut paraitre surprenante lorsque l’on songe à la réputation, certes confidentielle, du réalisateur. Récemment, un DVD regroupant ses courts-métrages paraissait ainsi sous le titre du « Cinéma mystérieux de Benoit Forgeard » – alors même qu’il ne cesse de filmer l’envers plutôt que l’endroit, de dévoiler le mystère. Chez lui, tout est limpide, visible, le champ et le hors-champ se confondent et s’annulent. Fondamentalement, Forgeard donne à voir ce qui ne devrait pas l’être.

A commencer par un rythme qui s’impose à nous. Il tient principalement au contraste entre ces horloges fréquemment filmées, sonnant l’urgence de la situation, et la lenteur de tout ce petit monde censé s’agiter. Le phrasé des consultants est plat, non pas austère, mais d’une fausse douceur, consensuelle et polie : « mais oui, Michel », « merci Michel », « c’est une bonne idée Michel », « nous sommes avec vous Michel ». Déjà dans Laïka Parc, un des premiers films du réalisateur, erraient dans un parc d’attraction en chantier ses clones moustachus. Des néo-humains, aseptisés, indifférenciés, en-deçà du bien et du mal et préparant non sans mollesse une civilisation des loisirs. Tout n’était plus que décors, terrains de jeux. Gaz de France accentue encore ce mouvement avec ces travellings téléguidés, ces situations précalculées. On sait que Benoit Forgeard a conçu intégralement son film à l’aide d’un logiciel 3D[11] [11] Voir quelques planches du story-board sur le site du Café des images. . Une large part du découpage se fait d’ailleurs au montage, en zoomant largement dans l’image comme le permet le 4K. Une mise en scène informatisée, presque machinale, qui a pour but l’apathie. Mais pourquoi avoir fait de Gaz de France, vendu comme une comédie, un film sous bêta-bloquant ? A quelle époque une telle situation d’urgence peut-elle se dérouler dans un rythme aussi nonchalant ?

Un carton prégénérique nous informe que « l’action » se situe dans les années 2020, alors que la Vème République est semble-t-il toujours en place. Cela, on peut en effet le deviner à un décor du deuxième sous-sol de l’Elysée où les portraits présidentiels s’agglutinent : Pompidou, Chirac, Mitterrand et Bird avec son clavier. La Cinquième se serait donc encore enfoncée dans son inaction, ou son incapacité à résoudre les problèmes. Cette France du futur n’est bien sûr pas sans rapport avec celle que nous connaissons. Cette France, nous dit Forgeard, que l’on ne peut plus filmer qu’avec lenteur, sans quoi l’on mentirait sur son pouls – comme un préalable nécessaire pour se confronter directement à notre époque. A quand faut-il remonter pour trouver un film français qui ose le faire frontalement, sans se réfugier derrière des marges, des tranches de vies, des vérités vraies qui ne parlent jamais de l’homme face à l’Histoire mais face à la « vie » ? Ce que même Guitry, d’une certaine manière, refusait de faire, préférant migrer vers des âges plus joyeux pour un homme de son talent.

Benoit Forgeard, lui, cherche à filmer l’idéologie moderne qui se dérobe constamment, à s’emparer de ses signes et à les déchiffrer pour reconstituer une réalité partiellement visible. Son projet est donc bien plus ample que la seule satire de la modernité. L’humour marche comme une délivrance mais c’est un humour de dépit, un humour regrettable, qui met en lumière une vaste entreprise de dissimulation induisant deux questions : que nous dissimule-t-on et comment nous le dissimule-t-on ?

Battement cache une vérité sur l’état physique du pays. La France a été obligée de vendre ses sous-sols (schiste, manganèse) aux puissances étrangères. On marche sur un véritable gruyère, dit-il, redoutant même qu’une révolte contre Bird fasse littéralement chuter le pays de plusieurs dizaine de centimètres. En d’autres termes, le pays est fichu et cette histoire « abracadabrantesque » n’a d’autre but que de symboliser son effondrement, à tous niveaux, culturels, politiques, économiques et écologiques. Le mal est déjà fait, Battement n’a plus qu’à raconter des histoires pour le dissimuler, ses fameux storytelling.

« Si notre époque est bien celle où le concret a cédé comme un plancher s’écroule, ce qui est dissimulé par le langage régnant c’est cet effondrement » écrivait Philippe Muray dont l’influence est majeure pour le cinéaste[22] [22] Dans le livret du DVD “Le cinéma mystérieux de Benoit Forgeard”, le cinéaste explique ainsi : « Philippe Muray a été le premier à mettre le doigt sur l’évolution de la société française vers une forme de carnaval perpétuel et désincarné. Il m’a ouvert tout un répertoire de formes. Le langage bien sûr, mais aussi le répertoire des associations, des initiatives locales, des collectifs, tout ce cortège d’appellations. » . Ce concret qui a cédé (dans une scène, un parterre s’écroule sous le poids de savonnettes) et que Forgeard révèle, c’est le remplacement d’une civilisation historique par une civilisation posthistorique, d’un rythme par un faux-rythme, de l’Histoire par des histoires. Accroupi sous une table, Michel Battement se livre à son assistante qui lui reproche d’être un peu rigide. Il hausse le ton (la seule fois du film) et affirme qu’il est le dernier gardien et garant du sens. Mais de quel sens parle-t-il ? Du sens en tant que faculté de construire des signes, des histoires, ou du sens en tant que raison d’être, de sens historique ? La confusion chez lui est permanente. Responsable de l’effondrement actuel, il se croit le seul à pouvoir trouver une issue, un sens à tout cela. Et constamment Gaz de France confronte les récits, s’amuse de l’ambiguïté, qui est celle de Battement, entre le storytelling, c’est-à-dire l’art de raconter des histoires et, osons le mot, l’historytelling, c’est-à-dire l’art de raconter l’Histoire. Dans son premier récit, Battement raconte comment il sauvé de la noyade Helmut Kohl en le hissant sur un matelas pneumatique. Il brandit une relique de son exploit, offerte par l’ancien chancelier. Son histoire relève de l’anecdote mais est contée comme un acte historique, suscitant le respect de tous – ou presque.

Car pour que l’opposition entre story et history fonctionne, il fallait que Forgeard compose une équipe de consultants qui ne soit pas tous contaminés par la fiction du moderne, comme ce Cris, pubard cool qui ne s’exprime que dans la novlangue du marketing – une caricature d’homo festivus murayien, avec son casque audio sur les épaules comme si la fête faisait partie intégrante de son travail. Pour Cris, forcément, le passé ne vaut rien, pas mieux en tout cas que ses petites histoires de fesses avec Anne, une ex qui ne le remet pas.

A Cris s’oppose Dizier Deschamps, député-maire de Saint-Dizier, ville célèbre notamment pour sa résistance face au siège de Charles V. Une ville pleine d’Histoire mais sortie des histoires modernes, symbole d’une veille France aux églises. Forgeard utilise Dizier Deschamps comme un réactionnaire, un « agent maléfique » qui rappelle « de vieilles anecdotes d’âges farouches ». Il ose même en faire un homme attiré par une petite fille, Françoise, dont on ne sait pas bien la raison de la présence à l’Elysée. Avec son teint diaphane, sa coupe de cheveux médiévale, elle évoque une Jeanne d’Arc en herbe. Dans une scène troublante, elle est assise sur un lit avec Dizier Deschamps. La jeune fille lui demande alors s’il est fier. Si cela semble d’abord se rapporter à un comportement déplacé à son égard, on comprend qu’elle parle de la situation du pays. Si, en tant qu’adulte, il est fier d’assister à ce désastre. Dizier finit par lui répondre que « la vérité sort de la bouche des enfants ». « Ah non pas toi Dizier ! », s’exclame-t-elle. Pas de bêtises de la sorte, pas de formules débilitantes, pas toi non plus. Dizier Deschamps ne sera pas son Charles VII. Même Jeanne d’Arc ne peut plus rien.

C’est l’heure de l’allocution du Président Bird. Michel Battement lui dicte en direct son discours. Voici qu’il compose l’un de ses plus beaux storytelling. L’homme est passionné, ému, emporté par son propre mensonge. On en vient même à croire qu’il a été, à un moment donné de sa carrière, un serviteur sincère de son pays, qu’il a encore conscience de cette trace d’une mythologie politique, qui à un certain moment pouvait s’appeler l’histoire de France. Comme si Forgeard hésitait à condamner totalement la Cinquième République, dont Battement est à la fois l’enfant et le continuateur. Comme si lui-même, en creusant jusqu’au troisième sous-sol de l’Elysée, aimerait raviver, un court instant, ces quelques effluves d’une mystique française à la Péguy, pré-politicienne, primitive, ce gaz de France salvateur.

Evidemment ce serait intolérable, réactionnaire. On débranche le micro du conseiller, on lui « coupe le son » comme un clin d’œil ironique à la chanson de Katerine. Bird doit maintenant improviser et ne trouve rien de mieux que déclarer la guerre à la bourse de Francfort. Les militaires décolleront dans l’heure.

Voilà nos consultants reclus dans le troisième sous-sol de l’Elysée. Dehors, la guerre a dû tout ravager, l’air doit être radioactif. Ils sont sans doute parmi les derniers survivants. Tout le monde se leurre, cependant : la guerre n’a pas eu lieu. L’annonce du Président relevait de l’évènementiel, une mascarade de quelques heures sans incidences particulières. « Les évènements vont vite quand il n’y en a plus » remarquait un personnage de Ionesco. Bird pourra continuer de chanter, d’ailleurs un buffet de fruits de mer attend l’équipe pour la remercier.

Mais avant que la fête continue, dans un dernier travelling latéral, Forgeard passe en revue ses personnages. Une étrange tristesse surgit comme d’un passé enfoui sur leurs visages. Un regret que quelque chose ne se soit pas vraiment produit. Ils sont même terrifiés, comme dans le célèbre poème de Cavafy sur l’attente redoutable et désirable des barbares, l’annonce d’une guerre n’ayant même pas été le début d’une histoire.

A présent qu’allons-nous devenir sans Barbares ?
Ces gens-là, c’était une sorte de solution.

Gaz de France, un film de Benoit Forgeard, avec Philippe Katerine (Président Bird), Olivier Rabourdin (Michel Battement), Alka Balbir (Samira), Antoine Gouy (Chris), Philippe Laudenbach (Alain Rose-Marine). Scénario : Benoît Forgeard, Mariette Désert, Emmanuel Lautréamont et Laurent Lunetta Musique : Bertrand Burgalat / Montage : Nicolas Boucher et Benoît Forgeard / Photographie : Thomas Favel Durée : 86 mn Sortie : 13 janvier 2016