L’Energie positive des dieux, Laetitia Møller

Thérapie de groupe

par ,
le 14 septembre 2022

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Dans L’Energie positive des dieux, la réalisatrice Laetitia Møller s’intéresse aux membres du collectif Astéréotypie, un groupe de rock post-punk constitué d’auteurs-interprètes autistes, bientôt rejoints par une jeune femme autiste elle aussi, et de musiciens professionnels [11] [11] Deux membres du groupe Moriarty, le bassiste Artur B. Gillette et le batteur Eric Taffany, et Benoît Guivarch au clavier. . Le film sort au moment même où le collectif commence à être identifié comme une surprise artistique et un évènement scénique d’importance par les festivals spécialisés aussi bien que par les médias grand public (Les Inrockuptibles, Arte…). Il ne faut pourtant pas s’y tromper : dans son apparente simplicité, il ne se contente pas de documenter, de l’extérieur, un phénomène émergent de la scène rock française. Les choix de mise en scène et la qualité de l’observation sont ceux d’un grand film de cinéma direct : il nous immerge dans l’expérience des relations qui sont à l’œuvre au cours du processus créatif, entre l’individu et le collectif, les besoins du quotidien et ceux de la création, l’intention thérapeutique et le geste artistique. Ce faisant, il met au jour une transformation qui déplace définitivement le regard porté sur l’autisme.

Le film est centré sur le travail d’écriture et les répétitions, en prévision des concerts qui sont programmés ici et là, et aux performances scéniques qui en résultent. Dans le pavillon en meulière qui abrite l’institut médico-éducatif Alternance de Bourg-la-Reine, Christophe Lhuillier, éducateur et musicien, organise depuis plus de dix ans les séances d’écriture et d’expérimentation sonore. Sa relation à Yohann, Stanislas, Aurélien et Kevin est à la fois attentionnée et directe. Très vite, nous prenons l’habitude de guetter dans son regard affuté la perception d’une baisse d’attention ou d’un trouble chez l’un d’entre eux, susceptible de faire dérailler la dynamique collective et de briser le fil ténu qui les garde en réseau. Et nous devinons que la réalisatrice (qui filme seule sauf à l’occasion des concerts) a elle aussi appris, au fil du temps long consacré au tournage, à anticiper les micro-évènements susceptibles de faire dévier la narration prévisible du moment. La réussite du film est d’abord de lier étroitement le destin de la création à ce suspens, cette crainte infime mais permanente de l’angoisse qui déborde, que nous partageons et qui rend d’autant plus jouissifs le surgissement poétique et l’exaltation des moments de performance collective.

La séquence consacrée à Kevin déploie sur plus de dix minutes toutes les dimensions de cette dramaturgie qui porte le film et qui relie l’attention du spectateur à l’émotion la plus furtive et au moindre geste, sans aucune concession aux usages du storytelling. Il s’agit d’un moment de répétition, avec les musiciens professionnels, en studio cette fois. Kevin est un garçon brun, robuste et doux, son regard enfantin est toujours inquiet même quand il sourit largement. Les musiciens découvrent la première chanson. Elle parle des aliens qui sont ses amis extra-terrestres et se termine après une infime rupture de ton par la phrase « et cependant – je ne me souviens pas très bien ». L’étrangeté de cette chute créé la surprise : est-ce vraiment la fin ? Faut-il l’isoler et laisser Kevin l’énoncer sans musique, au risque d’un malentendu ? Peut-on susciter la perplexité, perturber les attentes du public sans prendre le risque de l’amateurisme ? En l’espace de quelques brefs échanges, la singularité irréductible des mots et de la syntaxe de Kevin est exposée à l’appréciation diverse des membres du groupe et nous comprenons que la portée poétique de cette discordance voulue tiendra à la découverte du juste phrasé et du subtil hiatus qui est peut-être le propre de l’art brut.

La deuxième chanson s’appelle Je crois que je l’aimerais. Kevin s’y projette dans la vie future qu’il pourrait aimer « Moi comme Chanteclair / Le coq qui fait lever le soleil / Et elle coquille pour aimer encore et encore », il se voit fiancé et hétérosexuel, il se voit papa et devenir musicothérapeute pour ses enfants, il se voit vieillir et ses enfants grandir. Mais le temps du travail en studio est compté, la répétition piétine et l’heure du déjeuner approche : Kevin sent monter l’angoisse et la menace qu’une crise qu’il ne pourra pas contrôler, or dans ce lieu non-médicalisé, il sent qu’il ne le faut pas. Il prévient par euphémisme, mais Christophe rassure, maintient le cap, minimise les signes. La caméra capte le regard de Kevin qui cherche une échappée, en vain… Lors d’une deuxième interprétation, il vocifère les paroles de plus en plus fort, produisant une version parfaitement punk de cette chanson sentimentale. Le bassiste bluffé le félicite, Christophe craint pour sa voix mais Kevin panique et bientôt son corps entier exprime l’angoisse. Face à l’urgence, il téléphone à sa maman et lui dit sa terreur de se sentir submergé par cette chose sans nom, cet « alien » qu’il croyait avoir domestiqué et qui menace de le dominer. Dans le couloir, Christophe lui demande ce qui pourrait l’aider à se maîtriser et il répond « juste une boisson mais pas un médicament ». Dans le plan suivant, il retrouve sa place au milieu du groupe, et sa douceur. Sur scène, dans la lumière, les yeux fermés face au public, il écoute les premières notes de musique qui s’élèvent autour de lui, puis il entonne : « C’est quoi le cachet ? Je vais vous le dire… », et interprète avec une assurance nouvelle un texte qui nous parle de sa lutte contre les effets mortifères du médicament prescrit pour corriger son « comportement inadapté ».

Au cours de cette séquence, les plans attentifs nous invitent à éprouver viscéralement la complexité qui est à l’œuvre pour Kevin alors que les ruptures de ton qui la ponctuent témoignent de la dangerosité de son quotidien. Sa construction déploie l’idée que l’écriture, la musique et la scène vécues collectivement sont en mesure de permettre à ces jeunes autistes d’exprimer pleinement la singularité de leur rapport au monde. L’autre beauté du film est de nous faire éprouver le caractère organique – non-théorique – de cette idée. Lorsqu’au début Yohann, aidé par Christophe, improvise un texte sur la Belgique et sa capitale, le flux des mots, mélange de faits et de pure invention reçus sans réserve, ondule, enfle et devient musical. Les répétitions et les reprises, les ajouts, les bifurcations et les néologismes offrent un apparent désordre que la musicalité résout. Le travail avec Aurélien, dont l’expression favorite est la juxtaposition de mots aimés, renouvelle les questions que sous-tend ce matériau artistique : comment faire exister sans trahison ce qui surgit sans ordre apparent ? Comment faire varier le sens de la répétition ? Comment la musique et la performance permettent-elles le lien et l’inclusion tout en laissant à l’individu toute sa dimension subversive ? Comment accueillir les peurs et quand faut-il les contenir ?

Le nom que s’est choisi le collectif, une contraction des mots astéroïde et stéréotypie (on entend aussi stéréo et atypie) inventée par Kevin, affirme la conscience du principe créateur propre à l’autisme. La stéréotypie est un comportement répétitif, corporel ou verbal ; longtemps perçu comme un symptôme de l’autisme à éliminer, il est aujourd’hui compris comme un moyen d’apprivoiser les débordements suscités par une perception sensorielle exacerbée. Une idée proche de ce que la musique rock, au sein du collectif, permet, de l’écriture à la scène : l’expérience d’une tension entre la recherche d’un jaillissement vital et le besoin d’une structure, entre l’habitude nécessaire et l’improvisation. À tout moment, la crise peut advenir mais il ne s’agit pas toujours de l’éviter. Et la musique permet l’émergence d’une parole poétique libérée des enjeux de la communication.

Bien qu’en équilibre sur une crête, le collectif est un espace de sécurité pour être soi. Et le film, par la délicatesse de l’observation, la juste distance et l’importance accordée au temps partagé, l’est aussi. L’expérience de proximité est d’une telle intensité qu’il nous semble connaître chaque personnage après à peine plus d’une heure de film. Nous nous sentons impliqués à chaque instant dans l’alchimie complexe et passionnante qui permet à ces jeunes hommes retenus du côté de l’enfance par leur inadéquation aux codes de la vie sociale de se dédoubler pour devenir des professionnels de la scène porteurs d’un message libérateur pour l’humanité (comme l’affirme Yohann au début du film). Une transformation qui trouve un aboutissement avec l’influence féminine de Claire qui rejoint le collectif à la fin du film. Dotée d’une aura de poétesse innée, un peu sorcière – elle « aspire » le contenu des livres pour en faire le matériau de ses textes – elle semble contaminer le groupe par son attitude assumée de rock star. Ainsi pourront-ils projeter sur scène le destin de super-héros que le quotidien leur impose.

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L'Energie positive des dieux, un film de Laetitia Møller, avec le groupe Astéréotypie. Durée : 70 minutres. Sortie française le 14 septembre 2022.