Les Adieux à la reine, Benoît Jacquot

L'identité dans le regard

par ,
le 28 mars 2012

Marie-Antoinette a un goût prononcé pour les parures ; elle aime également à contempler de splendides tapisseries. En train d’admirer le carnet d’atours de la reine avec son amie Honorine (Julie-Marie Parmentier), Sidonie Laborde (Léa Seydoux), lectrice de la reine, dit qu’elle comprend ce goût. Selon elle, ce serait pour Marie-Antoinette une façon d’oublier le fardeau qu’est son statut. Cet échange permet d’établir un partage entre trois personnages, chacun ayant sa place dans une forme d’économie de l’imaginaire. Il est d’abord patent que Sidonie, en parlant de la reine, nous renseigne sur le lien qui l’unit à celle-ci, et donc parle avant tout d’elle-même. Si elle croit que la reine se plaît à oublier qui elle est, cette interprétation signifie que Sidonie elle-même a oublié un instant qui elle était pour s’identifier à la reine. Cette dernière, absente de la séquence, y est alors tout de même définie : elle suscite des fantasmes, s’offre à l’imaginaire commun. Honorine, pour sa part, est plutôt du genre à n’être que ce qu’elle est. Elle n’est pas lectrice, mais femme de chambre.

Les Adieux à la reine se présente sous les aspects d’un film historique, mais l’histoire y est le révélateur d’un cas particulier. La révolution en terme d’action y est maintenue hors-champ, et il faut attendre la toute fin du film pour enfin, avec Sidonie, quitter Versailles. On ne se focalise donc par sur les causes de la révolution, mais sur la manière dont elle affecte l’existence de la lectrice, et ce qu’elle en révèle. Proche de Sidonie, nous oublions que le film nous livre assez peu d’éléments à son sujet. Deux hypothèses peuvent être avancées : soit le film fait de la rétention d’information, soit il n’y a pas d’information à donner. À Sidonie, qui se demande pourquoi les autres filles ne lui disent rien sur leurs vies personnelles, Honorine répond que c’est parce qu’elle-même ne dit rien sur la sienne.

C’est à la fin du film, en voix off, que Sidonie portera une faible lumière sur ses origines. « Je suis Sidonie Laborde, orpheline de père et de mère, lectrice de la reine… ». Il s’agit ainsi d’un véritable manque. Oublier qui elle est lui est d’autant plus facile qu’elle ne l’a jamais su. Sidonie a cependant un savoir, celui des mots. On devine que son éducation s’est faite dans les livres. Elle y trouve son amarrage et son être tout entier : elle est lectrice, ce qui à Versailles représente une véritable fonction sociale et non un simple passe-temps. La reine lui offre en quelque sorte une identité, ce qui constitue à la fois une chance (savoir enfin qui elle est) et un piège (cet équilibre dépend tout entier de l’organisation du pouvoir royal)

Versailles la maintient dans l’imaginaire et le fictionnel. Sidonie ne nous est que très peu montrée en train de lire. La plupart du temps, elle observe. La règle est la suivante : si nous voyons une scène, c’est que Sidonie y assiste. Il n’est pas rare même que nous voyons directement par ses yeux. L’observation est toutefois une activité liée à celle de la lecture, qui en constitue un aboutissement. Le château de Versailles fut créé par Louis XIV afin d’éviter une nouvelle Fronde ; il s’agissait de contrôler la noblesse par une nouvelle mise en scène du pouvoir politique. On peut donc observer Versailles comme on lit une pièce de théâtre. C’est un espace dramatique, une scène qui se distingue du reste du monde et qui n’a rien à envier à la littérature. Acteurs principaux, le roi et la reine surplombent la scène et se font objets de tous les regards. L’utilisation du zoom souligne l’activité scopique indissociable de la cour. L’attention portée aux figures royales, à leurs apparitions publiques comme à leur intimité, témoigne de leur pouvoir (un vieux marquis possédant une demeure luxueuse en province a ainsi choisi de rester dans une pauvre chambre du château pour avoir le privilège de voir passer le roi de temps à autres). Le pouvoir se met à distance pour mieux se poser comme objet de désir, inviter à la projection et à l’identification, quitte à se faire lui-même violence (le zoom, encore, qui peut se faire insistant, comme lorsque Marie-Antoinette demande à être seule).

À Versailles, la lectrice est voyeuse ; le gain d’activité (observer demande de se déplacer) n’y est peut-être qu’apparent. En tout cas, cela n’amène pas encore Sidonie à mettre les pieds dans le réel. Elle observe, mais il s’agit pour le spectateur de comprendre qu’il y a des choses qu’elle ne veut pas voir ou entendre. Les mises à mal de l’idéal romanesque sont là – piqûres de moustique, rats morts, Gabrielle de Polignac désignée comme « une putain », courses interrompues par des chutes -, mais Sidonie en étouffe le sens dans la contemplation des broderies. Versailles la protège ; « Ici rien ne peut nous arriver » dit-elle. La révolution vient cependant briser l’autonomie de cette fiction. Le peuple fait pression et demande à entrer sur scène. Et, après les rats morts, voici les rats qui quittent le navire. Versailles se vide, les royalistes s’y font rares. Sidonie, elle, veut rester aux côté de Marie-Antoinette. Certainement pas par conviction, la révolution n’est pour elle que secondairement un phénomène politique, mais parce que la reine symbolise le régime fictionnel dont dépend son équilibre existentiel.

La chute de la monarchie ne peut qu’entraîner Sidonie à sa perte. Lorsque l’aimée de la reine, Mme De Polignac, quitte le château déguisée en servante, c’est à Sidonie que Marie-Antoinette, qui connaît son dévouement, demandera de jouer le substitut, lui faisant porter la vêture de La Polignac. Ce moment place Sidonie sur le fil entre désir, imaginaire et réel. Dénudée face à la reine, elle ne suscite pas son désir (ambiguïté et trouble de ce moment où, après avoir laissé apparaître sa poitrine, elle la cache par bienséance, et la révèle par défi ou amour), mais le commentaire technique d’une subordonnée (« Il n’y aura presque pas de retouches »). Dans un même mouvement, le désir de Sidonie est réalisé et anéanti – la reine la place dans la position de l’aimée (« Vous avez une chance de vous faire aimer de moi », dit-elle), mais en lui signifiant que cela ne peut passer que par son sacrifice. Le corps de Sidonie semble alors détachable de sa personne, à la disposition d’un pouvoir : en tant que lectrice il était conduit oral d’un texte exogène, il s’agit ici d’y inscrire une autre identité. (On pourrait ajouter à cela le fait qu’elle devient pour nous, dans les vues subjectives, pur conduit visuel). Le piège de Versailles se referme sur la lectrice : satisfaire le désir de la reine, auquel elle identifie le sien, signifie accepter l’inacceptable : son propre effacement, sa mort. Mais refuser ce désir signifierait tout autant pour elle la fin de ce qu’elle est : une lectrice perdue dans l’imaginaire. Les séquences finales, où elle quitte le château en tant que Mme De Polignac, ne sont alors certainement pas à mettre au compte d’un attachement, à la reine ou à Versailles, qui se maintiendrait malgré tout. Sidonie agit pour elle. C’est certes la vie ou la mort qui se jouent à ces instants, mais c’est surtout, par une dernière surenchère dans l’imaginaire, la quête d’une identité de substitution. C’est le sens de la voix off finale : le temps que dure ce voyage, Sidonie, ex-lectrice, sera Mme de Polignac. Quand il sera terminé, elle ne sera plus personne. Adieu à l’imaginaire.

Le film de Jacquot nous fait voyager à la fois dans une proximité inquiétante avec ce personnage sans identité définie, et dans une distance qui ne nous délivre pas cependant de notre place dans la salle. La place du spectateur n’est pas facile à occuper. Il semble que, pour échapper au sort de la lectrice-observatrice, il faille à chaque instant s’assurer que l’on est bien aux commandes de son regard et que le réel n’a pas profité de l’obscurité pour se faire la malle. Ou, et ce n’est peut-être pas l’idée la moins constructive, on peut aussi se laisser aller à la fiction, oublier qui l’on est, se faire orphelin. Le spectateur n’est pas Sidonie Laborde ; ce n’est pas quand le film se termine qu’il n’est plus personne, c’est quand il commence. Il est assuré de redevenir quelqu’un en sortant. Mais qui ?

Les Adieux à la reine, un film de Benoît Jacquot, avec Léa Seydoux (Sidonie Laborde), Diane Kruger (Marie-Antoinette), Virginie Ledoyen (Gabrielle de Polignac), Xavier Beauvois (Louis XVI), Noémie Lvovsky (Mme Campan), Julie-Marie Parmentier (Honorine) Scénario : Benoît Jacquot, Gilles Taurand (d'après le roman de Chantal Thomas) / Photographie : Romain Winding / Montage : Luc Barnier / Musique : Bruno Coulais Durée : 100 mn Sortie : 21 Mars 2012