Marfa girl, Larry Clark

Dirty Larry ?

par ,
le 14 février 2013

« The Internet is happening , so fuck it. » C’est par cette laconique – et assez ado – déclaration provoc que Larry Clark, sulfureux cinéaste des kids plus ou moins délurés, a justifié son choix de montrer Marfa Girl, son dernier film en date, exclusivement sur Internet. Comme l’indique le titre, l’action se déroule à Marfa, ville paumée du Texas profond, non loin de la frontière mexicaine. Le film suit, en une structure assez lâche, les désirs parallèles d’une « collectionneuse » d’une vingtaine d’années, d’un ado langoureux et perversement candide, et les déambulations d’un méchant flic. Par-delà l’intrigue, Marfa Girl part à la rencontre de curiosités plus ou moins rares – chamanes, flics entre nonchalance et désespoir, et surtout cette faune elle-même essentiellement frontalière et flottante que Clark scrute sans répit d’un film à l’autre – les ados. Sortir son film sur Internet, ce n’est pas seulement faire de nécessité (l’impossibilité à sortir en salles dans de bonnes conditions) vertu, et s’accorder du même coup une liberté inenvisageable ailleurs. C’est aussi et surtout investir d’emblée son territoire de prédilection : celui des jeunes – et cela fait écho à la volonté du cinéaste d’être exactement « là où ça se passe » – c’est à dire là où sont les jeunes.

L’intérêt principal de Marfa Girl est qu’il exacerbe le rapport ambigu de Clark à la jeunesse et aux Jeunes, poussant à leur terme les deux tendances – l’empathie, risquant de tomber dans la mièvrerie commerciale, et le voyeurisme trouble qui entraine régulièrement une suspicion concernant la moralité du cinéaste. Il y a deux Clark, donc – le Clark « infiltré », vampirisant avec sa virtuosité coutumière l’énergie et la vitalité d’une culture jeune qu’il n’est pas seul à essayer d’intégrer à tout prix. Et puis le « perv’ », le voyeur, doté, depuis ses premiers travaux photographiques, d’un talent incomparable pour intégrer l’intimité de ses sujets, d’une manière qui interroge, nécessairement, le spectateur sur les conditions d’obtention de l’image ou de la séquence – et pose, tout aussi inévitablement, la question de leur éthique. L’étrangeté de Marfa Girl, plus ouvertement lyrique et contemplatif que les précédentes œuvres de l’artiste, tient à la manière dont ces deux Clark, le groupie soucieux de ne pas être laissé sur le bord de la route, à la limite de la mièvrerie, et le perv’ voyeur et exhibitionniste, se sauvent mutuellement.

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Roulez jeunesse

Un travelling virtuose sur une planche de surf, cadré au niveau du mollet qu’on devine gracile, accompagne un skater, feignant de se laisser brièvement dépasser pour reprendre, vite, la bonne cadence, avec juste ce qu’il faut d’avance. Vitesse, virtuosité jubilatoire, et converse aux pieds, voici, résumés en un plan, les éléments incontournables de cette coolitude hyperactive que poursuivent sans relâche et obtiennent souvent les films de Clark, agités comme des ados récemment sevrés de leur Ritaline.

Cette volonté d’aller vite, donc, marque évidente de cette empathie contagieuse avec son intérêt unique, le Jeune, de ce souci d’adaptation à son objet vacillant, au risque d’exaspérer – on se souvient du mouvement tournoyant frénétique, conçu précisément pour donner la nausée aux plus de 17 ans, qui accompagnait les préparatifs du meurtre dans Bully. Clark, ou l’art et la manière de prendre la culture jeune à son propre jeu. S’il y a bien une constante chez Clark, ce sont ces ouvertures in medias res, à brûle pourpoint. Avancée conquérante de Bijou Phillips en short effrangé et audacieux soutien-gorge décolleté par en-dessous dans Bully, des gangs de skaters latinos dans Wassup, du rouquin suicidaire – et bien vite suicidé, tant l’intervalle entre la pulsion et sa réalisation est, conformément aux poussées hormonales des personnages, réduit au minimum – de Ken Park. Clark a révisé ses juvenile delinquent flicks des années 50 et leur incontournable leçon de vie – « Live fast, die young and leave a pretty corpse », et commence toujours sur des chapeaux de roue, musique à fond et en travelling, même, surtout, quand ça doit mal finir – la cervelle explosée dans Ken Park, à bout portant et en “direct” si possible. Voir l’ouverture d’un film de Clark, c’est retrouver le plaisir qu’on a à mettre à fond la musique à seize ans dans sa voiture ou dans sa chambre en profitant du bref répit accordé par les adultes avant qu’ils ne viennent vous demander de baisser le son ou de vous ranger sur le bord de la route.

Empathie donc, pas seulement dans la vitesse et le rythme haletant, mais aussi dans la candeur lyrique avec laquelle le film s’arrête pour offrir au regard la beauté juvénile de ses jeunes interprètes. Il n’est pas rare que l’action proprement dite laisse la place au clip, séquences musicales documentant poétiquement la virtuosité de la jeunesse sur fond de lumière dorée – longue séquence de surf en contrejour dans Bully, prouesses en skate dans Marfa Girl. Plus qu’ailleurs dans ce film, le spectateur attiré par l’aura sulfureuse de Clark, s’attendant à rencontrer un vieux provocateur roublard, peut s’étonner de le voir s’attendrir sur les mèches dans les yeux d’Adam Mediano, et filmer au premier degré, sur fond de soleil couchant, un long baiser entre ses deux jeunes héros, puis resserrer lentement le cadre sur eux, reprenant sans une once de distance ironique des stratégies de mélo. Et de fait, l’ironie, la distance campy, sont très éloignées de la sensibilité du cinéaste, bien différent en cela, par exemple, de la manière dont Araki utilise la candeur hallucinée de son acteur fétiche, James Duvall, que Mediano peut d’ailleurs évoquer sous certains angles. D’une certaine manière, on peut voir, dans cet abandon même au premier degré devenu assez rare à l’intérieur d’une production « déniaisée » soucieuse en permanence d’avoir un sourire en coin d’avance sur son spectateur, une forme de résistance à l’obligation du ricanement. C’est là aussi, dans ce lyrisme dérivant parfois dangereusement vers la carte postale, que réside la différence fondamentale entre Clark et son premier collaborateur, Harmony Korine, beaucoup plus attiré par les expérimentations formelles que par l’élégance des cadrages. Reste que, combinés, éloge de l’intensité à tout prix et légende glorieuse du Jeune romantique frôlent un intertexte dangereux – celui de la pub Levi’s, incarnation par excellence de cette récupération glamour de l’imaginaire rebelle et teen. Et c’est là, paradoxalement, que Clark l’empathique est sauvé par Clark le pervers, dont l’indécence sereine vient à point nommé ébranler la façade un peu trop lisse.

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Caméra baladeuse

Clark, il faut le dire, ne se contente pas de cadrer à la perfection les étendues du Texas. Sa caractéristique la plus singulière est d’avoir la caméra aussi baladeuse et mal placée que les mains de ses chers Kids. Il ne s’agit pas ici de réitérer un débat stérile pour savoir si Clark est ou non un « sick pervert », mais de constater que cette caméra si perversement inquisitrice fait intégralement partie du style du cinéaste. Et que, bon gré mal gré, le spectateur le suit, sur grand écran, lorsqu’il se cale entre les jambes largement ouvertes de sa comédienne en mini-short et string pour filmer la zone interdite dans Bully, lorsqu’il recule pour cadrer en plan large ses trois interprètes entièrement nus sur un lit, ou au contraire s’approche d’un peu trop près. C’est là aussi d’ailleurs, paradoxalement, que convergent la pub Levi’s et Clark le pervers supposé : cette tendance à filmer, avec persévérance et un certain talent poétique, les fesses impeccables des ados moulés dans des jeans. En un clin d’œil aux expérimentations post-modernes sur l’ « angle inattendu », Clark relève à sa manière le défi consistant à trouver un point de vue inédit sur le monde. Son terrain vierge à lui est tout trouvé : le corps, et de préférence les parties censurées du corps, des jeunes.

C’est aussi, bien sûr, le sens et l’objet de la distribution de Marfa Girl unilatéralement sur la Toile – éviter les fourches caudines de l’« autorégulation » made in USA, qui sanctionne sans négociation possible toute image outrepassant les limites de la représentation licite du corps, pour les adultes aussi, mais pour les Jeunes d’abord, ce public fragile qu’on protège officiellement en en redoutant secrètement la dimension destructrice et perverse. Distribuer son film sur Internet, c’est s’éviter la négociation sur chaque plan, s’épargner la tâche de devoir supprimer trois secondes de « nudité de face ».

Clark en a fait sa croisade personnelle : filmer, donc d’abord observer de près, ce qu’on n’a pas le droit de montrer – c’est-à-dire non seulement des visages – plus proches, plus rugueux –, mais aussi et d’abord de grands corps élancés, longues jambes vaguement recouvertes de mini-shorts pour les filles, torses de gamins prépubères pour les garçons, et bien sûr, ce qu’il y a au-dessous du torse. Et là on n’est plus, mais plus du tout, dans la pub Levi’s… Le travail de Clark consiste, en partant de cette fascination pour les corps lisses qui font le fond de commerce des marketeurs divers[11] [11] Les interprètes de Clark sont très majoritairement photogéniques au sens le plus commercialement évident du terme. La bizarrerie, la laideur ou la difformité, Clark les laisse volontiers à Harmony Korine. , à scruter de manière obsessionnelle, de plus près, et sans excuses, des adolescents qui sont incontestablement plus vivants et présents que dans n’importe quelle autre production ado contemporaine.

Froid ressenti

En un sens, Clark part exactement du même principe que les teen movies grand-public : la maladresse de corps qui, en dehors de leurs talents singuliers (skate, musique), n’ont pas encore assimilé l’art du contact – corps mal contenus, débordants, qui alimentent les passages cultes des comédies grand-public à la American Pie. Sauf que chez Clark, la maladresse ne se résout pas en une catastrophe comique, qui dissoudrait le trouble derrière le rire gras, mais se prolonge en malaise et se creuse en intimité troublante. Lorsque deux ados se bécotent en gros plan dans une comédie teen grand-public, l’affaire s’achève en général par un coup d’appareil dentaire mal placé. Clark, pour sa part, se garde bien d’interrompre par un deus ex machina burlesque la vision en gros plan des deux langues des ados qui se frôlent, puis s’enroulent, bruyamment et longtemps.

Le sexe à Hollywood est en général condamné à une unique alternative : l’esthétique codifiée du glamour, qui met les corps à distance même et surtout lorsqu’elle se veut sulfureuse (esthétique low key qui se retrouve même dans les thrillers érotiques les plus ostensiblement « adultes »), ou bien les outrances burlesques du gross out, qui fait lui aussi disparaître le corps réel derrière des excès scatologiques en tous genres. Clark a tout simplement inventé une manière de filmer la sexualité qui prend l’exact contrepoint des canons hollywoodiens de représentation, et d’abord de cet « interlude musical » défini par Linda Williams, qui en a, depuis, les années 1960, constitué le code incontournable[22] [22] Linda Williams, Screening Sex, Duke University Press, Durham, N. C., 2008, p. 33. . Les séquences érotiques chez Clark ne durent en fait pas très longtemps, mais donnent l’impression contraire, et mettent assurément plus mal à l’aise que les séquences de montage habiles des films contemporains. D’abord parce que, lorsque l’étreinte commence, la musique en général cesse, laissant entendre les ressorts du lit. Ensuite parce qu’au lieu de les passer à la moulinette du « montage fluide », mêlant les corps et les fragmentant, le cinéaste, qui s’attarde, oui, fréquemment sur la chair juvénile de ses personnages, ne tente jamais de faire oublier la réalité charnelle, concrète, du contact. C’est là aussi le tour de force du film : embrasser l’esthétique commerciale de la jeunesse triomphante – corps impeccables, sveltes et radieux, cheveux longs, bouches charnues –, tout en rejetant radicalement toutes les stratégies habiles de mise à distance du corps inventées par Hollywood. Les mains fuselées aux ongles roses empoignent les caleçons, puis la chair, les lits grincent. Et ce n’est pas seulement le sexe, c’est le corps qui apparaît comme on a l’impression, rigoureusement, de ne l’avoir jamais vu. « Ne te dérange pas, je viens juste pisser », dit la (relativement) jeune Donna (Indigo Raël) à Adam, qui prend son bain, avant de s’asseoir sur la cuvette devant lui, puis de s’essuyer, d’un geste naturel et furtif que la caméra, stratégiquement placée, saisit au vol. Intime, intrusive, mais jamais scatologique, puisque la scatologie est la réponse rassurante apportée par Hollywood au risque du corps débordant.

Sans doute est-ce aussi cela qui fait que ce film marche bien avec Internet. Cette intimité si présente, ces corps collés les uns aux autres, trop près, trop jeunes, trop charnels, peut-être est-il plus simple de les voir sur son écran d’ordinateur qu’en salle.

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Ça circule

Cette substance fluide qui circule chez tous, passe des uns aux autres, franchissant des barrières arbitrairement tracées “

Nathalie Sarraute[33] [33] « Ce que je cherche à faire », communication au Colloque de Cerisy, 1972.

Internet, donc, ou la possibilité du dérapage. Ou du moins de l’écart. Il ya quelque chose chez Clark qui relève – au choix – de l’amateurisme ou de l’avant-garde. Quelque chose de l’ordre de l’excès et de la maladresse. Prenons les dialogues. Le film n’est pas, dans l’ensemble, particulièrement bavard. Au contraire, il est ponctué de longs moments où personne ne parle (images figées dans leur esthétisme poétique, au son mélancolique d’accords de guitare), ou par les interludes sexuels mentionnés plus haut. Et, s’il comporte des échanges d’une crudité qui évoque les moments les plus trash de Kids ou Bully, la dimension sordide en moins (pensons au long cours d’éducation sexuelle fait par Donna à Adam), ce n’est pas non plus ce qui fait sa singularité. Non, c’est surtout que lorsqu’ils s’y mettent, les personnages ne dialoguent pas, mais entament, les uns après les autres, de longs monologues, que leurs interlocuteurs/récepteurs écoutent poliment, sans avoir le droit à autre chose qu’à des hochements de tête. La parole déferle. Celui qui l’a, exactement comme dans une séance de thérapie de groupe, la conserve jusqu’à ce qu’il ait achevé de s’épancher. S’ensuit, au choix, une autre confession, qui y fait écho plus qu’elle n’y répond, ou de manière plus intéressante, un rapprochement des corps dont la parole s’avère après coup n’avoir été que le prétexte. À trois reprises, nous voyons ainsi la même scène : Donna écoute, tout sourire et hochement de tête minaudant, un type lui débiter des anecdotes interminables. Un autre cinéaste couperait au montage, ou nous mettrait à l’intérieur de la conversation. Clark reste extérieur et trop proche à la fois, mettant le spectateur dans la position du tiers, qui assiste en fin de soirée, mi-exaspéré, mi-gêné, à une parade nuptiale entre un couple où circulent bien plus et autre chose que des paroles. Nous sommes ce tiers qui se fout de l’anecdote, voit clairement les choses circuler en dessous, et reste lorsque la jeune fille, après avoir joué à la perfection le rôle de l’oreille compatissante, assène au type « Why are you here ? Are we gonna fuck ? »

Amateurisme aussi des acteurs, qui ne savent pas tenir leurs corps – là encore, là où le mainstream raconte (ou joue) la maladresse, Clark la montre directement, sans jamais chercher à la masquer. Les acteurs oscillent entre les deux possibilités de l’amateurisme : oublier radicalement, en apparence du moins, la présence de la caméra, pour s’absorber entièrement, avec sérieux et concentration, dans leur tâche – skate, musique, ou quelque autre activité d’ado. Ou bien devenir, pour employer une expression sans réel équivalent en français, self conscious, c’est-à-dire à la fois conscients de leurs propres corps (bras ballants, jambes qui peinent, debout, à trouver une position naturelle), et conscients des regards qui les scrutent – comme dans les moments charmants où une jeune actrice agite ses cheveux sans regarder la caméra, mais d’une manière qui montre, sans équivoque aucune, qu’elle se sait filmée.

De la logique, à la fois protectrice et paranoïaque, du jeune comme individu fragile, Clark prend exactement le contrepied : les adolescents nus peuvent et doivent être montrés, parce qu’ils sont purs, et que si perversité il y a, elle se situe dans les intrusions malencontreuses de corps vieillis, définitivement adultes, et plus seulement à la frontière ténue de l’adolescence. Pour trouver une polarisation aussi nette entre la pureté de la jeunesse et la perversité inquiétante, il faut aller du côté du film de genre : non plus de la comédie ado, mais du slasher, qui est peut-être la référence la plus évidente ici.

Si les deux cinéastes sont souvent rapprochés, car les films les plus commentés de Clark sont ceux qu’il a réalisés après leur écriture par Harmony Korine, il est en fait impossible de confondre Korine et Clark. Du côté du jeune prodige – enfant terrible, les jeunes sont machiavéliques, méchants, cyniques, à l’image de l’inquiétant Casper de Kids. Du côté de Clark, il y a au contraire une vision de la jeunesse étonnamment manichéenne – les jeunes de Clark ne sont pas asexués, assurément, mais ils sont purs, obéissant à des “instincts” naturels, qui ne sont ni réprimés, ni tournés en dérision comme dans les teen movies mainstream.

Prenant au sérieux ce qui, dans les « sex quests » grand-public, est éludé (schéma récurrent de la frustration des héros ados libidineux) ou ramené rapidement à une logique conservatrice (mariage des gais lurons d’American Pie), Clark construit le récit comme une initiation sexuelle offerte à son héros, d’ailleurs plutôt objet de désir que prédateur. Dans la logique du conte (a)moral, il place sur son chemin quelques bonnes fées. Il y a la prof perverse mais bienveillante, enceinte jusqu’aux dents et l’air pas tellement plus vieille que ses élèves, qui assène au gamin, mi-sérieuse mi-émoustillée, seize coups de règles sur les fesses. Et puis surtout Donna, la « passeuse », ambassadrice séduisante d’une morale peace and love agrémentée d’une touche de féminisme. Encore assez jeune pour être à la lisière entre le monde adulte et l’univers de la jeunesse, c’est elle qui ouvre les horizons – le droit à jouir sans entraves sans être traitée de « slut » tout en fixant des règles. À la différence de la mère bimbo de Ken Park, qui se situait nettement dans la transgression, voisinant avec l’inceste, elle établit les règles, promettant à son jeune disciple de lui sauter dessus… après sa majorité sexuelle. Elle réaffirme surtout la place du plaisir féminin et l’importance du consentement. Toujours selon la logique du conte, Clark place, face à elle, une figure malveillante, polarisant la méchanceté et la violence, celle du flic névrotique qui rôde. Ce « Freddy » camouflé derrière un sourire angélique, trouble-fête psychopathe, vient rompre la belle harmonie des corps par sa violence et son agressivité. À la beauté juvénile des corps montrés tout le long du film s’opposent les images pornographiques en gros plan qu’il observe compulsivement sur Internet. Contre la morale du consentement mutuel joyeux, il élève la force de son propre désir agressif, jusqu’aux viols et aux tentatives de meurtre.

Le film s’achève, comme Ken Park avant lui, par un retour au calme, et après l’éviction violente du « bad guy », par la réunion d’une communauté soudée. Les figures innocentes s’unissent – le slasher, toujours – pour éliminer l’intrus, et le jeune fragile a raison du méchant, qu’il assomme au moment où il s’apprêtait à tuer sa mère. Clark le naïf revient alors. La concentration du mal a permis la préservation de l’innocence. Très loin des Olvidados, les ados laissés à eux-mêmes pourront de nouveau se livrer à leurs “instincts” naturels avec une lubricité candide, scrutée avec une indulgence complice (perverse ?) par Clark qui, depuis son recueil de photographies Tulsa, sait se faire tout petit au moment même où on devrait le chasser du lit[44] [44] Non sans ironie, d’ailleurs, le choix de diffusion sur Internet fait se rejoindre le cinéaste et le photographe lorsque, aléas du visionnage en streaming, la vidéo se cherche et que l’image s’immobilise – preuve de plus des risques qu’on encourt à vouloir être de son temps. . Mieux vaut, peut-on lire en filigrane, observer les entrejambes que les entrailles ouvertes. Plutôt que de les voir s’entretuer, Larry Clark préfère regarder les adolescents faire l’amour. De tout près…

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Marfa girl, un film de Larry Clark, avec Adam Mediano (Adam), Drake Burnette (Marfa Girl), Jeremy St. James (Tom), Mary Farley (Mary), Mercedes Maxwell (Inez). Scénario : Larry Clark / Image : David Newbert / Montage : Affonso Gonçalves / Musique : Bobby Johnston Durée : 106 min Sortie (vidéo à la demande) : 20 novembre 2012