Winter sleep, Nuri Bilge Ceylan

Winter is boring

par ,
le 31 août 2014

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Il était encore une fois en Anatolie. Aydin est un de ces modernes propriétaires terriens vivant des rentes de ses domaines, loyers d’un côté, manne touristique de l’autre – sa demeure jouxte un hôtel aussi cossu que troglodyte, dont, quand l’ennui le prend, il assure les services. Autrement, il délègue à son sbire Hidayet. Car c’est un possédant sans passion, étranger au lucre comme à l’affairisme, soucieux seulement d’assurer à ses vieux os le confort qu’ils méritent ; son amour est ailleurs, dans la très haute pensée, dans les tribunes hebdomadaires dont il abreuve la gazette locale, dans la rédaction toujours repoussée de son opus magnum consacré à l’histoire du théâtre turc. La gestion l’ennuie, le gêne même, puisque le film s’ouvre sur le cas de conscience du sort à faire à une famille cumulant les impayés. Nulle ivresse du business chez lui. Il appartient à cette longue lignée de figures pour qui, du philosophe platonicien amoureux de sa scholè au rentier dix-neuvièmiste friand du loisir que lui autorise l’auto-reproduction de son capital, l’argent libère, désoccupe, ouvre un espace vidé des nécessités du travail et que peuvent remplir les affaires de l’esprit ou le culte des plaisirs.

Seulement voilà, cette figure de l’oisif voyant dans l’argent un moyen vers une fin morale est datée. Marx, ses frères et ses enfants sont passés par là pour dénoncer le parasitisme de la rente et moquer l’infâme paternalisme des dominants. Aydin est archaïque. Sa femme aussi, qui, à défaut d’un amour n’existant plus entre eux, lui prend son argent pour faire œuvre de philanthropie auprès des écoles alentour. Figures avariées habitant le mensonge produit par les contradictions de leur statut social. Ceylan le sait, et semble même avoir choisi d’installer ses personnages dans une telle position sociale dans le seul but d’élaborer une dramaturgie de la fausse ou de la mauvaise conscience. L’oisif du siècle précédent avait quelque chose d’innocent ; celui d’aujourd’hui paraît nécessairement coupable. D’où un film qui joue avec ses personnages comme Dieu avec les hommes, les affligeant d’un péché originel pour leur ménager ensuite, après un long calvaire, l’accès au salut minimum. Winter Sleep a cela d’irritant qu’il prend toujours une longueur d’avance sur ses personnages, les méprise et les cantonne dans leurs mensonges tout en les regardant de haut, sans tendresse pour leur fausseté, sans rien faire pour tenter de les sauver ; et ce au risque de se couper l’herbe sous les pieds, puisqu’en retirant toute densité aux êtres qui l’habitent il ne peut que se dégonfler lui-même. Si l’essentiel des fables cinématographiques adopte pour principe une sorte d’amour inconditionnel du personnage, aussi canaille ou pénible soit-il, c’est pour permettre à ce même personnage de porter le film, de le remplir de sa glorieuse aura. À force de massacrer son bétail, Winter Sleep s’étiole et s’assèche, devient désert rebutant ne se laissant peupler que par des affects négatifs.

Le film se concentre sur ces passions mornes et ces illusions tristes dont est fait le quotidien sentimental de ses rares protagonistes. L’arrière-fond social ne sert que d’argument à un drame moral, et si critique il y a, elle est avant tout dirigée vers les mésusages de l’âme. Le dégradé des richesses permet juste d’aborder un plus large éventail de mauvais choix de vie, toute une typologie des consciences aveuglées. Aydin est barricadé dans ses certitudes d’éditorialiste donneur de leçon, incapable d’aimer comme d’aider. Sa femme Nihal, privée d’amour, ne vit plus que de celui, vague et abstrait, dont s’alimente la philanthropie. Necla, la sœur, trompe l’ennui et la solitude par des causeries insipides. Et en face s’étend tout le spectre des résignations figurées par les pauvres : Hamdi, chef de la famille ayant les huissiers aux fesses, imam sacrificiel toujours prêt à s’humilier devant chacun, son frère sorti de prison et entré dans le mépris de soi et la haine du monde, ou l’instituteur local, célibataire ayant fait par avance le deuil de la vie. Et, pris entre deux feux, Hidayet, homme de main dont l’existence s’aliène dans le service d’un autre. Tous s’ennuient, tous se masquent leur intime vérité. Le film n’est que le lent dépli de ce tissu des mensonges faits à soi-même, opéré à travers d’interminables scènes de dialogues lors desquelles la bile coule à flots. Personne n’en réchappe, tous finiront accusés d’inconsistance. Deleuze avait établi, dans un passage de L’image-temps consacré à Dreyer (et particulièrement à Gertrud, dont le problème est proche de Winter Sleep), une distinction entre le psychologique et le spirituel. Ce dernier est lié au possible, à l’éventuelle sortie hors du circuit des causalités morales et des affects tristes ; il est la chance offerte à tout personnage d’échapper au double destin de son caractère et de son statut. Winter Sleep en reste au psychologique, aux âmes étouffées par leurs propres sécrétions merdeuses. Leçon aussi édifiante que désolante. Rien ne se communique d’autre que la misère humaine.

La seule sortie proposée par le film est la mélancolie, c’est-à-dire l’acceptation du deuil. De là son double régime visuel. L’essentiel de Winter Sleep est un huis-clos montrant tel ou tel duo dans un intérieur sombre éclairé par le jaune canari d’une lampe de chevet ou le gris sans grâce de la lumière du jour, jouant à chaque fois de toute la gamme des champs/contre-champs. La solitude a pour elle la désolation sublime des grands espaces enneigés où, musique à l’appui, le vide territorial répond à celui de l’âme et le révèle à lui-même. Mais s’esquisse ici une solution pour les apories de chacun, qu’illustre au milieu du film la parabole du cheval libéré. Aydin l’avait fait capturer pour satisfaire un de ses caprices de possédant. Il le relâche et le regarde partir seul à travers l’immensité. Aux intérieurs domestiques propres aux affects renfermés s’oppose l’aération des vastes plaines. Mais seul le cheval prendra cette route, et le film ne le suivra pas bien loin. Comme s’il rechignait devant la seule proposition positive de vie se trouvant en lui, comme si le confort de la tristesse valait comme ultime certitude. Le spectateur, lui, regrette de n’être pas parti avec le cheval.

Winter sleep, un film de Nuri Bilge Ceylan, avec Haluk Bilginer (Aydın), Demet Akbağ (Necla), Melisa Sözen (Nihal), Ayberk Pekcan (Hidayet). Scénario : Nuri Bilge Ceylan et Ebru Ceylan / Photographie : Gökhan Tiryaki Montage : Nuri Bilge Ceylan / Production : Zeynep Özbatur Atakan Durée : 196 mn Sortie : 6 août 2014