Barbie, Greta Gerwig

Cache-sexe

par ,
le 6 septembre 2023

– In the world of self-loving, the Barbie doll reigns supreme.
– Oh, don’t get heavy. It’s a shallow word now.
– I know… Nothing can develop anymore. They just want freshly popped features, bodies, and sex-doll faces.

Absolutely Fabulous, Jennifer Saunders, “Donkey”, S04E04, 2001

J’ai traversé l’été traversée d’un doute, d’une impression tenace rodant aux abords de ma conscience. Le monde n’était-il pas différent, avant ? Ou est-ce simplement que sans m’en apercevoir, j’ai traversé le voile de la réalité pour atterrir dans un univers parallèle, où règne le consensus selon lequel Barbie a été, depuis ses origines, une icône féministe ? Pour vérifier que je n’étais pas victime d’un bête bug dans la matrice, j’ai ouvert fiévreusement le livre d’entretiens de Todd Haynes paru en mai chez De L’incidence. J’ai relu les passages dans lesquels le cinéaste évoque la censure par Mattel dont a fait l’objet Superstar (1987) [11] [11] Visible en très mauvaise définition sur YouTube , son film entièrement joué par des poupées Barbie, retraçant le destin tragique de Karen Carpenter, chanteuse populaire étatsunienne victime d’anorexie. Je me suis remémorée, nostalgique, mes propres jeux d’enfants, assise, sur le sol de ma chambre, entourée de ma farandole de poupées que je chérissais autant que je les enviais. Je me suis souvenue aussi des paniques morales qui se déchaînaient (contre les « bienpensant·es » à l’époque) face au projet d’une Barbie au corps « normal » – et je me suis souvenue que j’étais confusément contre, tant j’étais convaincue d’être, en tant que petite fille, le bloc d’argile qu’il me reviendrait de façonner à l’image de la perfection barbiéenne.

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Tout le monde semble avoir oublié ce qu’était Barbie. À moins que le gaslighting collectif le plus onéreux de l’histoire moderne – autrement appelé « budget markéting » – ait fini par nous convaincre, nous toustes, que nous n’avions pas compris, à l’instar du personnage de Sasha, caricature d’étudiante woke, que Barbie n’était autre que le bras armé du féminisme, depuis le début. D’ailleurs, son discours est bien vite disqualifié et la jeune femme sera menée sur le chemin de la rédemption (et de la déradicalisation) par sa mère, Gloria, dont le féminisme deuxième vague paraît être le programme idéologique à deviner derrière tout ce fatras postmoderne et rose.

Admettons, oui vraiment, jouons le jeu un instant – n’est-ce pas de cela qu’il s’agit après tout ? – et supposons que Barbie fût une chantre du féminisme. Celui-ci se loge-t-il vraiment dans les multiples carrières d’une rayonnante girl boss protéiforme ? De toutes les prouesses accomplies par les Barbies, reste-t-il de toute façon autre chose que des ersatz roses et vidés de leur substance ?

Si féminisme de Barbie il y a, le pouvoir de ce jouet est ailleurs – une rapide enquête menée parmi mes ami·es dont l’enfance a été accompagnée par ces jouets me l’a aisément confirmé – celui-ci réside dans la vie sexuelle de Barbie. De ces amours que prêtent les enfants à ces femmes miniatures naît une première réflexion sur leur propre corps, leur désir, les tabous et, sans doute, toute une série d’étapes de leur développement psychique sur la voie desquelles je ne saurais me lancer mais qui, l’expérience le prouve, jalonnent la vie imaginaire de toutes les personnes qui ont un jour eu des poupées Barbie entre les mains.

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Pourtant, dès les premières séquences, la possibilité de l’amour physique entre Barbie et Ken ou Barbie et Barbie est évacuée. « Every night is girls’ night, forever! (Toute les soirées sont des [chastes ndlr] soirées entre filles, pour toujours !) » répond Barbie-Margot à un Ken-Ryan déconfit lorsque celui-ci tente sa chance. On rit de ladite déconfiture bien sûr, comme on rit plus tard de l’exclamation ingénue de Barbie adressé à un groupe d’humains hilares : « I don’t have a vagina, and he doesn’t have a penis! ».

Quelque chose d’un écart se creuse au fil du film, entre les souvenirs d’enfance de la spectateurice et le mode d’emploi convenable d’une poupée Barbie™ tel qu’il semble avoir été décidé par un conglomérat d’avocats en costume gris au moment de toper avec Greta Gerwig. Un conglomérat qu’il est plaisant d’imaginer caricaturés par la cinéaste sous les traits du conseil d’administration de Mattel en non-mixité masculine, emmené par Will Ferrell.

Dans cet écart s’engouffre bien vite la suite du scénario : de la frustration sexuelle de Ken naît sa fascination pour le patriarcat qu’il découvre incidemment dans le monde des humains et qu’il décide d’importer à Barbieland. Autrement dit, l’utopie matriarcale nourrissait en son sein sa propre perte, en transformant lentement ses mâles en dangereux incels en puissance.

Laissons de côté l’étrange parallélisme qui rapproche cette dimension du film de l’accusation fréquemment adressée par les réactionnaires aux « néo-féministes » de n’être que des avatars d’un néo-puritanisme.

Il faut plutôt interroger ce que produit le Barbie de Greta Gerwig. Ce film, largement financé par Mattel (ce qui constitue déjà en soi une limite à son potentiel subversif) se veut à la fois historiographique et normatif. Historiographique car il prétend, à lui seul, réorienter tout ce que la culture populaire associe à la figure de Barbie (un corps inégalable, svelte, glabre, et pour la grande majorité des poupées en circulation, blanc et blond) pour en faire un nouveau genre d’icône. Normatif, car ce faisant, le film et l’entreprise entendent figer un usage de la reine des poupées fondé sur un plan markéting s’adressant aux millenials qui s’apprêtent à procréer et, potentiellement, à bientôt offrir leur première Barbie à leur enfant. Car si le film laisse penser que Barbie en expédition dans le monde des humains retrouvera bientôt l’adolescente en crise dont elle a perdu les suffrages, c’est en réalité la mère de celle-ci qui devient la protagoniste de l’intrigue et qui finit par bouter le patriarcat hors de Barbieland.

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Avec Barbie le capital fait la démonstration de son pouvoir – médié par celui du cinéma – : réécrire son histoire afin de surmonter la révolution féministe qui a marqué ma génération. Le prix n’est pas si élevé après tout : une poignée de milliards bien vite rentabilisée, un discours convenu sur l’émancipation individuelle et quelques concessions comiques parmi lesquelles la représentation farcesque des dirigeants de Mattel ou les plaisanteries sur la fraude fiscale à laquelle Ruth Handler, la créatrice de la poupée Barbie, s’adonnait gaiement.

Car il faut bien l’admettre : au service de cette histoire est déployée toute la maestria de Gerwig qui parvient, avec talent, à tisser une comédie à partir de fragments de l’esprit du temps et de l’humour de l’époque, glanés avec subtilité. Il faut aussi reconnaître les qualités comiques de Ryan Gosling en Ken et surtout, l’apothéose que constitue ce film dans la carrière de Margot Robbie qui semble s’être fait une mission d’incarner la critique de l’iconique blonde de cinéma au fil de ses projets (il suffit de penser à Scandal, The Wolf of Wall Street, Babylon, à sa réinterprétation du personnage d’Harley Quinn et à la séquence qui lui est dévolue dans The Big Short).

Alors voilà, face à cet objet résolument postmoderne, nous, féministes, sommes contraintes de nous positionner. Il faut reconnaître ce que ce film a d’inédit, d’authentiquement drôle et de bien plus malin que les cas de pink washing grossiers auxquels nous étions exposées jusque-là (et que nous nous sentions parfois obligées de complimenter, du bout des lèvres). Le parfum douceâtre de victoire culturelle qui flotte autour des files d’attente parsemées de rose qui se pressaient cet été aux abords des cinémas fait naître un plaisir qu’il ne faut sans doute pas complètement bouder.

Pour autant, ce summum du féminisme libéral, incorporé avec panache par le capitalisme tardif, ne manque pas d’inquiéter. Quels nouveaux avatars du féminisme blanc-bourgeois sortiront de la Barbie Dream House au moment du backlash, pour taxer d’autres féministes, plus radicales, plus intersectionnelles, de tout mélanger, lorsque ces dernières rappelleront légitimement les liens qui unissent patriarcat et capitalisme ?

Je me contenterai donc du sourire équivoque que suscitent les remplois par les utilisateurices de l’esthétique de Barbie sur les réseaux sociaux, que je croise au fil de mon doomscroll quotidien, coincés entre une enquête de presse sur un cinéaste-agresseur de plus et la dernière décision en date du gouvernement pour stigmatiser la tenue vestimentaire des jeunes femmes.

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Barbie, un film de Greta Gerwig, avec Margot Robbie, Ryan Gosling, Kate McKinnon, Will Ferrell...

Scénario : Greta Gerwig & Noah Baumbach / Image : Rodrigo Prieto / Montage : Nick Houy / Musique : Mark Ronson

Durée : 1h55

Sortie française : 19 juillet 2023

Images : Superstar (Todd Haynes, 1987) ; Barbie (Greta Gerwig, 2023) ; "Is my Period Late or Am I Pregnant Barbie?" (@chrissasparkles, juin 2023)