
Qui a fait ses études à Paris VIII Vincennes-Saint-Denis au XXIè siècle peut avoir eu l’impression d’évoluer dans les vestiges d’un rêve. Peuplée de fantômes philosophiques, nostalgique du bois de Vincennes, l’université était située quelque part entre l’écart qu’elle incarna et la norme qu’elle ne cesse de rejoindre. Sa dimension expérimentale avait en grande partie disparu, broyée par la rationalité budgétaire infligée par la « loi relative aux libertés et responsabilités des universités ». Les intitulés de cours ne semblaient pas si lointains de ceux qu’on trouvait dans les maquettes d’autres institutions. Les statuts, la hiérarchie et le pouvoir administratif avaient la même vigueur qu’ailleurs. Mais cette normalité morne ne dissipait pas entièrement le souvenir des révoltes qu’avait hébergées le lieu. Les militants étaient encore nombreux, les AG se remplissaient vite, et des affiches omniprésentes rappelaient qu’une tradition de lutte se maintenait, quitte à muter. Les rêves avaient été revus au rabais mais demeuraient vivants. Somme toute, cela restait l’une des plus belles facs où étudier.
Créée dans l’après-Mai 68, Vincennes avait été une concession du gaullisme au gauchisme, à l’époque où le premier craignait encore le second. La stratégie avait été de ghettoïser les forces insurrectionnelles, pour qu’elles s’épuisent dans leur coin à force d’affronter leurs éternelles dissensions. C’est cette ébullition un peu scissiparitaire qu’entend raconter Camarades, en se logeant dans les jeunes années de l’institution. Si quelques ultimes plans montrent la destruction des premiers bâtiments, lors du déménagement à Saint-Denis, la série n’interroge pas le destin de « fac de REP » depuis infligé à Paris VIII, à qui la gestion néolibérale demande d’absorber les bachelier.es de banlieue pour éviter qu’iels ne se mélangent aux populations des beaux quartiers. La réalité sociologique et pédagogique n’est de toute façon pas vraiment le problème de la série. Camarades veut revenir au rêve rouge à une époque brunie, quand le nouveau fascisme trouve sa proie dans la pensée de la différence dont Vincennes-Saint-Denis a été le grand laboratoire. En cela, on aurait pu attendre d’elle qu’elle ranime les braises de la lutte en réveillant ces mânes aux cendres encore si chaudes. Le projet promettait d’ajouter un poids du côté gauche d’une balance penchant vraiment trop à droite, et il est probable que les personnes à son origine aient louablement voulu défendre l’héritage d’un combat. Le problème est qu’elles prétendent en même temps à un droit d’inventaire sur ce que leur archéologie schématise et fossilise, en en dressant un portrait aussi tendre que condescendant.
Certes, il fallait faire simple : ramener l’infinité des forces en présence à quelques camps identifiables, dramatiser la polyphonie intellectuelle à travers des formules synthétiques, et, surtout, loger chacun.e à son enseigne sociale (en bref, les gauchistes chez les riches) pour que cette cartographie de la France sépare bien les miséreux des experts en exploitation. La narration a ses nécessités, et on n’ira pas reprocher à Camarades de trancher si vivement. C’est qu’à vrai dire, son problèmegît moins dans la réduction dramatique qu’elle opère que dans la muséification un brin moqueuse qu’elle fait subir à une certaine tradition de l’émancipation. On aurait pu attendre d’une telle reconstitution qu’elle cherche à rendre le passé présent, pour tirer un trait d’union entre les combats d’hier et d’aujourd’hui. Mais une telle sympathie généaologique reste assez absente des huit épisodes, plutôt acharnés à cadenasser le tiroir dans lequel sont rangés ces souvenirs. Le passé y est résolument révolu ; pire, il appartient au rayon des curiosités historiques sur lesquelles on ne peut poser de regard qu’amusé, parce que lointain.
Bien sûr, que le militantisme devienne un objet comique n’a rien d’un sacrilège, au contraire. Reste toutefois la question du vice que ce comique moliéresque entend purger. Pour Camarades, la cible est nette : l’engagement enragé, ou, plus généralement, tout ce que l’on taxe un peu vite de radicalité. Mais l’attaque ressemble moins à celle du Tartuffe – les gauchistes sont ici sincères, et il s’agit de dénoncer l’illusion plutôt que l’hypocrisie – qu’à la critique linguistique entreprise par Les Précieuses ridicules. Camarades traite le langage gauchiste avec une hauteur semblable à celle que le dramaturge misogyne réservait aux ambitions des écrivaines ; elle se veut anthologie de tics verbaux et d’expressions figées, de formules boursouflées et de prétentions grotesques, de tout ce qui pourrait faire passer ce discours pour un langage forclos et déconnecté du réel. Et, effectivement, il y a quelque chose de drôle dans les prosopopées prolétariennes que ressassent les personnages de militants. À l’époque (la nôtre) où le peuple s’identifie à un précariat anonyme et multiforme, les dissertations marxistes sur l’ouvriérisme et la révolution dégagent un parfum suranné. Seulement, Camarades semble ignorer que le moment qu’elle raconte marqua le début de la péremption de ces théorèmes, et que le haut lieu de leur déconstruction fut justement Paris VIII. L’université accueillait bien sûr des maoïstes badiousiens un peu surexcités. Mais les penseurs que la série amalgame avec un confusionnisme certain – en réduisant au passage leurs réflexions à des slogans – sont justement ceux qui ont dé-marxisé le registre politique. Foucault, Deleuze, Rancière, Cixous et tant d’autres ont maintenu intacts la colère et l’engagement en aménageant les paradigmes, si bien que les avant-gardistes d’obédience léniniste formaient déjà l’arrière-garde d’une cohorte aux visages si multiples. Pourtant, Camarades fait de son (anti-)héros militant un ancien leader de la Gauche Prolétarienne, version radicale du marxisme nouvelle génération (d’alors). Peut-être la proie était-elle plus facile, parce que plus fossile. Aussi la série se détourne-t-elle de la « gauche des multitudes » née à Vincennes, pour replier bien vite tout engagement sur un gauchisme groupusculaire dont il n’y a plus à découvrir les apories.
Dès lors, il devient possible de regarder ce gauchisme comme un drôle d’exotisme, et Camarades ne s’en prive pas. C’est que la série est on ne peut plus postmoderne dans son approche d’un passé momifié et fétichisé. Jameson avançait que le postmodernisme procédait d’un soulagement du surmoi artistique et politique, autorisant en retour une posture ludique jouant avec des souvenirs cellophanés. Camarades ne sort pas de ce cadre neutralisant et vitrifiant tout ce qu’il touche. On pourrait donc y voir un objet sans conséquence, gentiment plat, si la série ne semblait pas en même temps disqualifier moralement les entreprises politiques qu’elle caricature. « Gérard Gérard », l’ex-GP, est vite renvoyé dans les cordes de la bourgeoisie dont il provient, et tout est fait pour que son combat passe pour un complexe familial mal digéré. Sa sœur de lutte Françoise voit son entrain excusé par une jeunesse qui la condamne en même temps à une naïveté abusée, ne retirant des livres que des mots d’ordre. Quant à Amaédo, leur camarade intersectionnel militant au FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) et ailleurs, il sert à la fois de caution et de trait d’union mais reste dépourvu de toute consistance individuelle ; avec lui, la série semble faire de l’activité militante un jeu des masques identitaires, une sorte de ludification des appartenances (d’où qu’il ne verbalise jamais de motivation politique).

Cette fausse conscience supposée propre aux militants de la conscientisation serait toutefois sans gravité si la série ne les accusait pas aussi de n’apporter que des maux à ceux qu’ils prétendent aider. La seule fonction des immigrés algériens, outre un comique assez embarrassant, est de représenter cette part maudite et sacrifiée ; refusant de leur allouer d’autres désirs et subjectivations que la simple identification au travail, Camarades s’en sert pour prouver que les gauchistes sont aux antipodes des masses qu’ils défendent (vers la fin, alors que les travailleurs sont prêts à se satisfaire d’un gain stratégique – une augmentation salariale –, Françoise et Gérard font tout dérailler au nom des principes révolutionnaires). Mais il y a pire : les derniers épisodes montrent le petit groupe séquestrant le président de l’université et tenant un procès populaire si outrancier qu’il rappelle les pages les plus infamantes de Gustave Le Bon sur les tribunaux révolutionnaires. Il s’en faut de peu qu’il y ait un mort, même si, comédie oblige, tout finira pour le mieux. Le raccourci est donc vite tracé entre l’engagement radical et le terrorisme politique. Camarades suggère que la foi militante débouche nécessairement sur des folies criminelles, et en cela la série est plus proche d’Alain Finkelkraut que des penseurs de la French Theory dont elle exhibe des archives de façon assez aléatoire.
Le camp de la raison s’identifie à un président d’université débonnaire, attaché à un idéal strictement pédagogique. Là où les gauchistes s’égarent par l’action, lui répète en permanence que l’important est surtout de « penser », et de valider les diplômes. La série rend un hommage sincère à l’expérimentation intellectuelle et relationnelle que fut Vincennes, et, à travers les personnages de la prostituée découvrant les joies du savoir et de la gestionnaire ministérielle sauvant l’université en raison de ses cours du soir, elle réveille et défend l’idéal d’une fac pour tous·tes, égalitaire et émancipatrice. Le problème est qu’elle prétend en même temps trier elle-même entre un bon « vincennisme » (la gauche culturelle) et sa version supposée viciée (la gauche de combat), en reprochant à celle-ci d’être à la fois trop théorique et trop pratique, et surtout trop quichottiste. Gérard pèche parce qu’il prend la pensée au mot, c’est-à-dire en action, et parce que son discours d’essence fantasmatique fait déborder le réel dans la fac, où le monde ne doit apparaître que sous les espèces de l’Esprit. Camarades prône l’intra muros, au plan idéologique comme narratif. La pensée a beau jaillir en tout sens, elle doit rester confinée. De même, la série ne s’aventure jamais au-delà de la fac et du bois, sinon lors d’une brève visite dans un bidonville à peine entrevu.
Camarades ignore donc tout hors-champ politique et social, sinon peut-être celui suggéré par la police gaulliste. Vincennes est un hortus conclusus pour discours sans dehors. À ce compte, il devient facile de faire passer le militantisme pour la maladie infantile de la social-démocratie – c’est en somme le credo de Camarades –, puisque, une fois débranché des colères sociales qui l’alimente, il a tout d’une verbomanie en roue libre. Supprimer le hors-champ, c’est séparer la rage de ses causes, en éclipsant l’injustice et l’inégalité qui motivent l’engagement. Il n’est alors pas besoin de beaucoup plus d’efforts pour faire de ce dernier une passion puérile et sans fondement, une curiosité psychologique en forme de schizophrénie soft. Et, de là, il n’y a qu’un pas pour annuler toute politique ne portant pas le sceau d’un compromis social-démocrate dont tout porte à croire qu’il est aussi périmé que le marxisme tel que dépeint par la série. Camarades est, si l’on veut, Paris VIII vu à travers le prisme de Science-Po, ou Foucault lu par Rosanvallon. En d’autres temps, il n’y aurait eu là qu’un péché de tiédeur. Mais à une époque fascisée, où la gauche manque encore de forces face à un adversaire peu fair-play, on peut s’interroger sur la pertinence d’une œuvre s’employant à rendre risible et nul tout engagement (on notera au passage que la seule véritable trajectoire de rachat est celle d’un policier, qui décide ultimement de laisser les gauchistes en paix dans leur réserve). Ce qu’on entend en sourdine dans Camarades, c’est l’effroi du bloc central face à la radicalisation contemporaine des antagonismes politiques. C’est le cri d’un vieux monde qui meurt, et qui semble accuser la gauche d’avoir rogné son règne. Cri mou, râle glucksmannien, plus audible sur les chaînes que dans la rue. Laissons-le gémir, pour se concentrer sur notre tâche : inventer d’autres camaraderies.
