
Débordements avance exceptionnellement la date de sa publication hebdomadaire pour diffuser cet éditorial de Gabriel Bortzmeyer en soutien à la mobilisation lycéenne. À la suite de son président, les membres du comité éditorial de la revue invitent son lectorat à prendre part aux manifestations de cet après-midi, ainsi qu’à toutes celles qui suivront.
La vie militante de ma génération a connu deux périodes bien distinctes. Du mouvement contre le CPE (2006) à Nuit debout et au mouvement contre la loi Travail (2016), la violence physique était relativement absente des actions. Bien sûr, elle planait autour, et il aurait suffi de quelques audaces de plus pour rencontrer les limites qu’oppose la force officielle. Toujours est-il qu’en ce temps, on occupait des lycées, des facs ou des rectorats sans se faire gazer ni matraquer ou embarquer. Quant aux manifs « classiques » (celles où l’on se contente de marcher sur un parcours défini), il était encore possible de croire en leur pouvoir – après tout, en 2006, elles avaient fait céder le chiraquisme.
Dix ans plus tard, les modes avaient changé. Entre-temps, le libéralisme autoritaire avait eu le temps de s’infiltrer dans la doxa étatique, avec d’autant plus d’efficacité qu’il a avancé sous la tutelle d’une « gauche de gouvernement » dont la mission historique a toujours été de trahir les luttes qui l’ont portée au pouvoir. 2016, à ce titre, marque l’introduction de la nasse comme méthode policière et comme technique de gouvernement. Les manifs se retrouvaient bloquées, encerclées et souvent lacrymogénisées, tandis qu’à cette paralysie répondait la camisole économique servant de justification gestionnaire à un hollandisme qui, en définitive, n’aura jamais été qu’une version Mickey Club du thatchérisme. Les moyens d’action ont évolué en conséquence : manifs sauvages, assauts du black bloc, occupations de place et autres joyeusetés disant adieu à un légalisme devenu inopérant.
Avouons que cette métamorphose n’est pas allée sans deuil, puisque ces nouveaux rapports de force avaient pour condition l’absence de dialogue (fût-il hypocrite). Pour qui a grandi dans les années quatre-vingt-dix, l’exercice politique pouvait passer pour une forme de sublimation de la violence. On peut rire de cette illusion croyant ramener toute conflictualité à la sphère symbolique. Toujours est-il qu’en ce temps, on revenait de manif avec ses deux mains et ses deux yeux.
Je me demande quelle conception de la politique naîtra dans la tête de mes élèves, pour qui les premières mobilisations ont tout de suite pris la forme d’une bataille rangée asymétrique. Je me demande aussi combien de temps ils supporteront encore l’évangile scolaire insistant sur les splendeurs du logos démocratique quand leur expérience de la prise de parole se confronte immédiatement à des prises de corps. C’est pourtant ce qu’ils semblent demander : pouvoir croire à l’école, y aller sans avoir l’impression de pénétrer dans le hall des mensonges de la méritocratie. Ma génération n’a pas connu de lutte basée sur une revendication aussi fondamentale – aligner le réel avec les principes, restaurer le socle de toute vie démocratique et demander d’être considéré avec dignité.
C’est aussi que l’école que l’on a connue n’existe plus. Bien sûr, jadis, elle était déjà une gare de triage légitimant la reproduction sociale et la disqualification des humbles. Mais elle faisait encore semblant de ne pas l’être. Aujourd’hui, les ruines du bâti, les absences chroniques d’enseignant.es, la fatalité aveugle et cruelle de Parcoursup rappellent avec éloquence à tout.e élève défavorisé.e qu’il ou elle est tout simplement une partie surnuméraire et incomptée, dont les élites n’essaient même plus de s’embarrasser. Certes, cette relégation n’a rien de neuf. Pourtant, elle a de plus en plus pris les dimensions de l’insulte : faire évoluer les élèves dans un tel décor revient à les humilier, à les frapper d’inconsistance politique en les classant ouvertement comme citoyens de second ordre.
Les pouvoirs savent pourtant que barrer l’accès au possible pousse à la révolte. Aussi faut-il faire preuve d’une surdité pathologique pour ne rien entendre de ces clameurs si bien articulées. Peut-être est-ce d’ailleurs cette clarté qui effraie le gouvernement actuel : cette parole, si on la laisse s’épanouir, deviendrait vite trop audible et raisonnable, trop sensée face à la déraison jupitérienne (laquelle est désormais sans discours, simple force se passant de mots : à ses débuts, le macronisme s’entourait des symboles de la majesté pour magnifier le verbe présidentiel, mais son crépuscule le montre nu et muet, ramené à sa quintessence verticale et autoritaire). D’où cette réaction épidermique qui restera longtemps dans les annales de l’infamie et couvre de honte la politique.
Le gouvernement n’a pas d’autre objectif que de faire taire, d’étouffer et de terroriser, avec des moyens tels que l’idée de « réponse disproportionnée » apparaît comme un doux euphémisme. Le résultat, c’est cette avalanche d’images écœurantes, qui devraient révolter même les plus passifs d’entre nous : des jeunes mutilés, étranglés, tazés, gazés, matraqués, traînés au sol, chargés par la police montée et embarqués en masse dans des commissariats où tout porte à croire qu’ils et elles reçoivent les pires traitements. Inutile de gloser sur le sadisme assermenté de forces de l’ordre s’empressant de revêtir les costumes d’assassins de la démocratie. Les quelques échanges filmés avec des policiers étalent une mentalité de doberman plus que de citoyen. Il reste tout de même stupéfiant de voir l’absence de retenue dans une répression où affleurent les tentatives de meurtre à l’endroit de mineurs. Qualifier tout cela de cynisme gouvernemental, c’est encore rester en deçà du réel. Ce que l’on observe tient plus classiquement de l’expérience fasciste, puisque celle-ci se définit d’abord par le muselage de toute opposition.
Reste à voir si cette expérience deviendra la norme. Une victoire gouvernementale introduirait sûrement une jurisprudence de poids dans le règlement ultérieur des conflits sociaux. Elle entérinerait le rêve des élites de ne plus produire que des générations d’esclaves – soit celles et ceux qui sont interdits de toute vie politique. Heureusement, rien n’est moins sûr que cette issue. Déjà parce qu’un mouvement lycéen est par définition incontrôlable, et plus qu’inflammable. Il est peu probable que voir leurs camarades éborgnés incite ces jeunes à rejoindre leurs salles de classe. Ensuite, parce que les adultes responsables – celles et ceux qui, quelle que soit leur appartenance politique, estiment que la parole publique est un droit inaliénable – ne tarderont pas à descendre dans la rue à leur tour. Et, enfin, parce que ce moment politique est celui de la convergence de colères de plus en plus explosives.
Impossible d’écrire l’avenir de ce rapport de force. Il est par contre certain qu’il n’aura rien d’apaisé, et que les violences policières de ces derniers jours ne forment qu’une bande-annonce de ce qui est à venir. En ce sens, il dit bien la vérité du macronisme, lequel, d’être si pauvre en imagination, n’est jamais que l’analogue gouvernemental de la gestion capitaliste à l’âge post-libéral –, celui qui a abandonné le consentement au profit de la coercition. Cette vérité, c’est qu’il fonctionne tout simplement comme extincteur de la politique. Il silencie la pluralité et détruit tout ce qui s’apparente à un corps collectif. Bref, il est tout simplement la négation de l’agir citoyen.
Je suis un modéré. Je n’aime pas la violence, je crois aux compromis, j’adore les dialogues. Autant dire que je suis hors de saison, mais parce que le pouvoir a interdit la politique telle que je l’entends. Ce que je vois dans le mouvement lycéen, c’est l’expression la plus éclatante de cette conception – revendiquer d’être pris en compte. Sursaut salutaire que je ne peux qu’accompagner, d’autant plus que j’enrage de voir mes élèves se faire tabasser. Bref, j’irai dans la rue, et à mon avis je serai loin d’être seul.