Le mouvement social qui a débuté à Mayotte le 31 août 2026 [11][11] Le média indépendant Histoires Crépues rappelait il y a quelques jours que « Le mouvement lycéen est daté partout du 21 septembre, jour du blocage d’un lycée de Créteil. Dans les dites Outre-mer, des lycées étaient déjà mobilisés depuis plusieurs semaines, pour les mêmes raisons. », qui s’est poursuivi en banlieue parisienne le 17 septembre et qui s’étend maintenant partout en France apparaît comme une rupture avec la monotonie qui a suivi l’échec de la mobilisation contre la réforme des retraites de 2023. Ce mouvement, bien sûr, nous frappe par son actualité, son importance, sa spontanéité, et par la violence qui y sert de réponse. Nous constatons l’aggravation de la lutte des classes en France à mesure que l’on présente les cures d’austérité successives comme l’unique remède à la crise économique qui s’abat sur le pays : une austérité à double niveau, qui protège les grandes entreprises, leurs patrons et leurs actionnaires. Nous y ajoutons que la ségrégation sociale, raciale et spatiale apparaît aujourd’hui d’autant plus clairement qu’elle radicalise une extrême précarité qui touche déjà les classes moyennes. Nous encourageons ce mouvement, le soutenons, et appelons à l’élargir.
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Le téléphone portable et les réseaux sociaux (que le gouvernement a voulu interdire aux moins de quinze ans cet été) constituent précisément ce qui rend ce mouvement lycéen si sympathique et si corrosif pour le pouvoir et ses relais médiatiques. Dans un premier temps, la documentation en ligne a permis de révéler des faits graves, des violences policières, de saisir que parmi les « casseurs », il y a des baqueux cagoulés, mais aussi de comprendre que ce policier prétendument roué de coups à Belfort s’était illustré quinze minutes auparavant en tentant, semble-t-il, de noyer un enfant. On assiste, d’une certaine manière, au remake des images entourant le mouvement des gilets jaunes ou celui des révoltes urbaines de 2023, mais en plus grand, en plus fort : ces jeunes sont nombreux, ils possèdent tous un téléphone, et filment tout ce qu’ils voient, tout ce qu’ils font. Si bien que leurs images obligent plus que jamais préfets, flics, politiques et journaux à amender leurs récits officiels. Des images en désamorcent d’autres.
Peut-être est-ce aussi car il est plus facile de se figurer, lorsque l’on est un parent de classe moyenne, que c’est le policier qui est en tort lorsqu’il étrangle une adolescente de 14 ans. L’attaque sur la jeunesse montre le pouvoir dans sa réalité à ceux qui ne l’avaient alors pas vu lorsqu’il s’agissait des banlieues ou des gilets jaunes – ou qui refusaient, comme toujours, de le voir. Il faudrait faire la rétrospective de ces chocs sociaux qui furent des chocs médiatiques. Le mouvement des lycéens actuel pourrait être la réponse à l’un de ces chocs, dont on s’étonne qu’il ne soit pas plus souvent mentionné : la vidéo de la « classe qui se tient sage » de Mantes-la-Jolie, en 2018, où un policier prenait plaisir à filmer les enfants de banlieue humiliés, à genoux, les mains sur la tête. Contre cette image morne et dégradante, les lycéens de 2026 répondent : « Les grands ne nous paraissent grands que parce que nous sommes à genoux. » Ils ne se tiennent pas sages, et ils se lèvent : arrivent alors jusqu’à nous d’autres images, folles, drôles, libres, spontanées.
Ces mobilisations bon enfant devant les lycées renvoient inévitablement aux fêtes populaires qui animaient les occupations d’usine en juin 36 ou en 68. Le « snap français », qui agglomère les vidéos prises lors de ces grèves lycéennes mais, avant elles, lors des révoltes de 2023 et les différentes célébrations de la victoire du PSG et les fêtes de la musique, est aussi l’archive de la brutalisation systématique de la joie populaire, pendant les dix ans de macronisme – on peut aussi penser à l’interdiction des free parties. Ces images dépassent et ringardisent les cortèges qui piétinent entre République et Nation, sans parler des messes médiatiques où l’on égrène les revendications en attendant que leur satisfaction tombe du ciel. Elles nous rappellent que le mouvement social est d’autant plus vif qu’il est imaginatif. Bien sûr, on ne peut pas tout résumer à une fracture entre boomers et zoomers ; mais il y a bien des logiciels datés et inefficaces, et des tactiques modernes et pertinentes. Ce qui n’implique pas, par ailleurs, que chacun abandonne totalement les méthodes militantes les plus classiques – il y a aussi un plaisir à marcher dans les cortèges, il y a aussi des votes stratégiques.
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Il est bien question à nouveau des médias, de leur traitement défavorable, de leurs manipulations mesquines et réactionnaires, des éternelles poubelles brûlées érigées en signe de la déliquescence de la société et des micro-trottoirs qu’a si bien décrit Pierre Bourdieu. Mais l’opposition frontale des images du mouvement avec le récit télévisuel nous semble créer une polarisation inédite et féconde. Comparaison est régulièrement faite avec Mai 68 où les comités d’action lycéens avaient animé le mouvement parisien aux côtés des étudiants. Or, en 1968, les médias ne se résumaient pas qu’à la télévision, la radio et la presse : les soixante-huitards décrivaient les médias comme l’ensemble des moyens de communication de la classe dominante et rangeaient aux côtés de l’ORTF les institutions muséales, les festivals et les universités. On y envahissait, comme on le sait, le théâtre de l’Odéon, on y proposait de se servir des œuvres du Louvre comme boucliers contre la répression.
Un mouvement révolutionnaire médiatique ne peut se contenter des armes de la « critique média » mainstream : avant d’être critique, il doit être pratique. Chaque contenu rencontre son audience à travers un ensemble de moyens techniques et humains aliénés, qui constituent la sphère de la communication comme sphère séparée du monde social. La fonction d’un média est de s’arroger le droit de donner la parole et de reproduire l’échange asymétrique entre le monde de la communication et le monde social. Une pratique révolutionnaire doit donc opérer une « critique de la séparation » en actes : comme l’a récemment montré Jean-François Hammel, ses écritures excèdent les espaces réservés de la communication pour investir l’espace public, les façades d’immeubles, les métros, les vitrines et inventer d’autres « chaînes d’écriture », fondées sur la circulation locale, le détournement des textes et les processus d’écriture et de lecture collectives (tracts, affiches, brochures, journaux éphémères)[22][22] Voir Jean-François Hamel, Les Feuilles de l’après-mai. Une histoire littéraire du gauchisme, Paris, Amsterdam, 2026.. Cela n’est pas seulement vrai de la littérature : avec les « ciné-tracts », le cinéma lui-même sort du circuit des salles pour investir les usines en grève, les manifestations et assemblées populaires, les comités d’action, les appartements privés lors de réunions, et engage une « chaîne de montage » collective dans laquelle les images circulent de film en film.
Bien sûr, on ne peut pas ne pas entendre, dans ces propositions, l’écho de Mai 68, point de rencontre si important des luttes sociales et des médias – aussi bien littéraires que cinématographiques. Mais chaque mouvement social réactualise à son compte les stratégies dont il hérite. Le mouvement auquel nous assistons, diffusé et coordonné massivement à travers les réseaux sociaux, remet en question l’idée d’une séparation unilatérale du monde de la communication et du monde social. Peu de mobilisations récentes furent aussi libres et inventives dans leur façon d’investir l’espace de la rue pour la transformer en lieu de performance, quitte à détourner les figures les plus apparemment pro-flics de la pop culture pour en faire des alliés et les engloutir dans un joyeux mash-up lacrymogéné. Même Batman s’est rangé du côté des manifestant·e·s, jusqu’à faire apparition au milieu de leurs cortèges et rassemblements. On l’avait connu jusque-là très ami de James Gordon et soutien indéfectible dans la lutte morale des forces de police pour le nettoyage de Gotham – on le retrouve dans sa version mèmesque, allégé de sa lourdeur paternaliste et de sa noirceur obligatoire. Les révoltes lycéennes accélèrent la circulation frénétique des figures entre industries culturelles, sphère Internet et espace public, jusqu’à repérer dans certains gestes héroïques de résistance les répétitions de scènes de cinéma célèbre (on pense à Bally Bagayoko, écartant ses bras pour protéger la foule de lycéens des assauts policiers, immédiatement associé à la scène de sauvetage dans le métro de Spiderman 2 (2004)).
Au-delà de figures héroïques, le mouvement importe aussi les pratiques de provocation et de saturation de l’attention issues d’Internet – troll, spam – dans ses modes d’action. La foule révolutionnaire lycéenne se remplit de créatures fauteuses de troubles, surgies des bois pour venir chercher Macron. Au brouillage des sphères publique, médiatique et privée utilisé pour casser les mobilisations, le mouvement répond par des cours en distanciel « cyberbloqués » et une cacophonie organisée, s’appuyant sur la dégradation des conditions des cours numériques pour mieux en dénoncer la qualité d’ersatz. S’y joue une autre bataille, qui dévoile l’interface comme dispositif de télésurveillance toujours réversible, détournable. Se connecter sous pseudo, éteindre sa caméra, se joindre au bruit ambiant pour que suffisamment de petites cases soient indiquées comme émettrices et recréent un semblant d’anonymat, sont de nouvelles pratiques politiques. Elles expriment le présent dans le geste même qui cherche à « quitter l’époque contemporaine ». L’émergence créative d’un moyen de détourner le « distanciel » (mot horrible), ses abus autoritaires et la séparation qu’il impose depuis les années COVID est en soi une victoire : sabotage contre sabotage.
Les battles d’aura, quant à elles, ne sont pas seulement des affrontements ironiques à coup de mouvs recyclés de vidéos brainrot. Ce sont des façons de massifier le mouvement, à la fois par leur enregistrement et leur diffusion virale et par le fait qu’elles galvanisent sur place, fédèrent et rassemblent autour d’elles les manifestant·e·s – si bien que les préfets de police s’inquiètent des battles pour les moulons et mouvements de foule qu’elles peuvent occasionner. La révolution, comme le disent l’adage et la chanson, « ne sera pas télévisée » : les battles et leur non-sens sont peut-être le meilleur pied-de-nez que l’on puisse offrir à l’idéologie du dialogue égalitaire et des carnets de doléances proposés immédiatement par le gouvernement en guise de de « démocratie ». Elles revendiquent le non-sens comme façon de rendre obsolètes ces formes sérieuses et peu imaginatives de la résolution du conflit social : l’expression de revendications, l’écoute du gouvernement, la réponse par quelques mesures sociales qui permettent de ne rien remettre en cause. Les réseaux sociaux, médias paradoxaux nés de la promesse du feed-back et d’une démocratisation généralisée de l’expression, sont alors investis comme lieu de propagation du virus révolutionnaire. On comprendra donc que cette viralité, couplée à l’esthétique brainrot revendiquée, soient recodée par le camp adverse dans les termes les plus abjects de la stigmatisation homophobe des années SIDA : « C’est une jeunesse atteinte d’un sida mental. Elle a perdu ses immunités naturelles ; tous les virus décomposants l’atteignent. Nous nous demandons ce qui se passe dans leurs têtes. Rien, mais ce rien les dévore.[33][33] Ces mots de Louis Pauwels, écrits en 1986 dans le Figaro Magazine, ont été réemployés par le journal Marianne il y a quelques jours. »
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Et le cinéma, dans tout ça ? Il n’est pas surprenant pour nos lecteurices de lire ici que nous considérons que le cinéma français n’a pas su voir ces mutations, que les films sociaux qui inondent nos écrans ne sont que la réécriture permanente de la soi-disant « fracture sociale » dont Jacques Chirac avait fait son slogan de campagne. Mais nos lecteurices avertis sauront que Débordements œuvre depuis sa création à promouvoir des formes marginales de création, en particulier militantes. Nous l’avons dit, il ne fait pas de doute que les lycéen·nes eux·elles-mêmes sont auteur·rices de vidéo-tracts, de contre-propagande. Et il ne fait pas de doute non plus qu’en ce moment-même des cinéastes, professionnels, amateurs ou militants, s’affairent à tourner dans le mouvement. Nous ne voyons pas ce moment comme un nouveau Mai 68 et nous n’aspirons pas à lui imposer une vision arrêtée du cinéma. En bons spontanéistes, nous appelons plutôt celles et ceux qui tournent à nous communiquer leurs images : nous serions ravis de constituer une plateforme de diffusion et de relais.