Éléonore Saintagnan

La Religion du poisson géant

par ,
le 3 juillet 2024

Programmé au Champs-Élysées Film Festival 2024, le premier long métrage d’Éléonore Saintagnan propose une virée singulière dans un camping du Centre-Bretagne. Mêlant les codes du conte et ceux du documentaire, la cinéaste emprunte une voie résolument axée vers l’imaginaire pour mieux mettre au jour certaines préoccupations socio-écologiques bien réelles. Discussion autour des rencontres humaines et artistiques qui ont préparé le terreau du film.

Débordements : Vous êtes cinéaste, mais aussi artiste plasticienne. Camping du Lac est votre premier long métrage. Pouvez-vous nous parler du chemin parcouru jusqu’ici et de la place qu’occupe ce film dans votre travail artistique ?

Éléonore Saintagnan : J’ai fait des études artistiques, mais aussi de cinéma. Quand j’étais à la fac d’arts plastiques, mon prof me disait que mon travail était très narratif, que ça ressemblait plus à un travail de cinéaste documentariste que de plasticienne. Or à l’époque la narration n’était pas très à la mode dans les arts plastiques… Je l’ai donc pris au pied de la lettre et je suis partie à Lussas, où j’ai été formée au cinéma documentaire. Ensuite j’ai eu envie de travailler dans le cinéma, j’ai contacté Bruno Dumont dont j’appréciais beaucoup le travail, et je lui ai montré mon film de fin d’études. Il m’a dit que j’avais l’air assez douée pour repérer des « gueules » et m’a proposé de faire le casting de son prochain film – c’était Flandres (2006) à l’époque. Il m’a fait lire le scénario puis m’a envoyée dans ma petite voiture arpenter les routes du nord de la France à la recherche des personnages pour son film. 

Puis j’ai été prof dans des collèges pendant deux ans avant de réussir le concours du Fresnoy, qui forme à la fois des plasticiens et des cinéastes. J’ai tout quitté : Paris, mon mec, mon boulot de fonctionnaire… Là où je veux en venir, c’est que ma vie a été des allers-retours permanents entre les arts plastiques et le cinéma. Après Le Fresnoy j’ai toujours eu du travail en tant qu’artiste. On m’a régulièrement proposé des résidences pour lesquelles je recevais des bourses. Là où la plupart des artistes faisaient des installations ou des expositions, moi je sortais ma caméra et je filmais les gens. J’avais tout un travail d’immersion où j’essayais de comprendre le milieu dans lequel j’étais. Je filmais beaucoup, puis je cherchais de l’argent pour monter mes images. C’est beaucoup Cinémas 93 qui m’a aidée, pendant assez longtemps. Je faisais des courts-métrages ou des vidéos d’artiste qui étaient ensuite montrées dans des expos. Camping du Lac est né d’une proposition de résidence en milieu rural que j’ai obtenue à la suite d’une exposition à La Criée – le centre d’art de la ville de Rennes. Je suis d’abord allée une semaine dans un gîte assez glauque… De là j’ai arpenté, rencontré des gens, des associations locales, et puis j’ai découvert ce Camping du Lac. Je me souviens, j’étais avec ma productrice, et j’ai dit : « C’est là que je vais faire le film. » Initialement il devait y avoir trois histoires : une première avec un poisson, une seconde avec un procès d’animaux au Moyen Âge, et une troisième que j’ai oubliée. Finalement j’ai tourné uniquement la partie avec le poisson.

D. : Trois histoires d’animaux ? Un peu comme dans votre film Les Bêtes sauvages (2015), découpé en trois chapitres ?

É. S. : J’aime bien les films en plusieurs parties, où l’on change d’univers en cours de route. Et d’ailleurs on retrouve un peu ça dans Camping du Lac. C’est-à-dire que cette histoire de procès d’animaux a disparu du film, mais il y a quand même l’histoire d’un saint lié à un animal, qui se passe au Moyen Âge, comme une espèce d’écrin dans le film.

D. : Vous construisez différentes strates de narration, comme des poupées russes. Au sein de la fiction, vous insérez l’imagerie de l’histoire de saint Corentin, une sorte de dérive de votre personnage qui se raconte une histoire en contemplant les vitraux dans l’église. On atterrit alors dans un niveau de fiction supplémentaire.

É. S. : Au départ il y avait cette histoire de monstre marin, quelque chose de proche du monstre du Loch Ness. Une autre référence importante est cette nouvelle de Russell Banks, The Fish, qui date de 1974 – une nouvelle antimilitariste et anticapitaliste que j’avais réécrite… Quand je suis arrivée en Bretagne, j’ai essayé de relier cette histoire de bête du lac à une histoire locale, mais la seule histoire que j’ai trouvée est celle de saint Corentin. Pourtant la Bretagne est une terre de croyances, ils ont tout un tas de légendes avec des fées, des elfes, des gnomes, des korrigans, des sorcières… Il y a à peu près tout ce qu’on peut imaginer dans l’imaginaire collectif, sauf un monstre marin !

Initialement je pensais simplement venir en résidence d’écriture, puis rentrer tourner le film en Belgique, mais finalement quand j’ai découvert le Camping du Lac je me suis dit que c’était génial ! Erwan, le gérant du camping, avait récupéré le décor d’un ancien Buffalo Grill. Il y avait donc ce bison, cet Indien, toutes ces chaises country… J’aimais beaucoup l’idée d’avoir ce décor de tournage tout fait à portée de main, et surtout avec tous ces gens qui avaient très envie de faire du cinéma alors qu’ils ne venaient pas du tout de ce milieu-là. Le lieu me faisait penser à Trailerpark, qui est aussi un livre de Russell Banks, ainsi qu’à Below Sea Level (2008) de Gianfranco Rosi, un film documentaire dans lequel des gens vivent dans des caravanes sur un terrain vague.

D. : Il y a donc des acteurs non professionnels, mais il y a aussi quand même quelques acteurs professionnels. Certains jouent leur propre rôle, d’autres jouent un rôle un peu différent de celui qu’ils ont au quotidien… Est-ce que vous pouvez nous parler de cette façon de composer avec le réel pour nourrir la fiction ?

É. S. : C’est vraiment une histoire différente pour chacun des personnages. Quand je suis arrivée, il y avait des gens qui vivaient dans ce terrain de camping à l’année. Je leur ai dit que je voulais tourner mon histoire de monstre du lac et leur ai demandé si ça leur disait faire de la figuration. Certains ont répondu oui, d’autres avaient fait le choix de se couper un peu du monde et préféraient rester en retrait. Par exemple, M., qui tatoue les petits vieux dans le film, ne voulait pas être filmé, mais il m’a proposé de me prêter son mobil home, ses bagnoles de collection, son détecteur de métaux… J’ai pu utiliser toutes ses affaires mais il ne voulait surtout pas qu’on voie son visage, j’ai donc trouvé la solution de le remplacer par un acteur, Jean-Benoît Ugeux. Et par ailleurs, comme ce dernier est un très bon acteur pour tout ce qui est improvisation, j’en ai profité pour lui faire jouer les quelques scènes de dialogues improvisés qui sont restées dans le film. Avec les autres acteurs c’était plus compliqué, dès que je les filmais ils se mettaient à parler comme s’ils étaient en train de se présenter à Question pour un champion, sur un ton télé face caméra… C’était très difficile et je n’avais pas le temps de les former véritablement, donc je les ai mis dans des situations d’action sans paroles qui permettaient de faire des prises assez longues où ils étaient plus naturels.

Il y a aussi Anna Turluc’h qui joue le rôle de Louise dans le film. Elle est un peu actrice, mais surtout animatrice de radio et chanteuse. Elle habitait à Rostrenen, dans le petit village à côté, je l’ai rencontrée lors de mes premiers repérages. Elle est la présidente de la RKB – la radio locale en langue bretonne. C’est une femme transgenre haute en couleur, hyper extravagante, très drôle. Elle a un spectacle de cabaret complètement dingue avec un homme-orchestre qui fait tous les instruments. Mais Anna, en plus de tout ça, elle est aussi fermière, et c’est la seule de son village à savoir tuer les poules selon la tradition, elle est donc chargée de tuer les animaux des poulaillers individuels. Elle est venue vivre avec nous pendant cinq semaines, je l’ai filmée en train de cuisiner et de tuer ses poulets. Puis elle a exprimé le souhait d’incarner un rôle un peu différent de celui qu’elle a dans la vraie vie, une mère célibataire par exemple, c’est ainsi que je lui ai prêté mon fils, Edgar, que j’avais justement avec moi pendant le tournage… Ils se sont donc retrouvés à jouer les rôles de mère et enfant. Ce n’est pas la première fois qu’Edgar apparaît dans mes projets. On le voit grandir à travers mes films, et on voit aussi son père sous différentes formes. Je mélange sûrement un peu trop l’art et la vie, je n’en sais rien, mais je ne peux pas m’en empêcher…

D. : Ça fait partie pour moi d’une approche documentaire du cinéma, qu’on retrouve dans certains films de fiction. Je lisais une interview d’Alice Rohrwacher qui expliquait qu’elle voulait absolument retravailler avec les mêmes personnes de film en film. En conséquence, son équipe grossit avec le temps, ce qui n’est pas toujours évident à gérer, mais ils forment comme une grande famille.

É. S. : C’est ça, il y a un esprit de troupe, le plaisir de retrouver les personnages d’un film à l’autre. Ici je suis tombée un peu amoureuse d’une communauté entière, du sens de l’entraide et de l’amitié qu’il y a chez ces personnes. Anna a depuis acheté une maison à côté du camping, Alain et Joan sont devenus en quelque sorte ses parents adoptifs. Moi-même je réfléchis à acheter un mobil home là-bas…

D. : Pouvez-vous nous parler des autres personnages du film ?

J’avais envie qu’il y ait une scène un petit peu olé olé dans le film, avec une femme qui ait l’air de prendre son pied avec le poisson – parce que pour moi c’est aussi un film qui parle d’histoires d’amour différentes de celles qu’on a l’habitude de voir. J’ai donc proposé à Sophia Rodríguez, une artiste-performeuse dont le corps est vraiment un outil de travail, de venir tourner une scène dans le lac. C’était aussi un hommage à Apichatpong Weerasethakul – dans Oncle Boonme (2010) quand la princesse se fait pénétrer par un poisson. 

Rosemary Standley, qui est ma meilleure amie, fait souvent la musique de mes films. Elle m’a avoué son désir de jouer dans des films au moment où je préparais Camping du Lac, et comme elle est bretonne, je lui ai proposé de venir jouer avec son père, Wayne. Lui, ça fait quarante-cinq ans qu’il habite en France, il a épousé une Bretonne, mais il n’a jamais appris à parler français. Son truc c’est de faire de la musique. Depuis que Rosemary a un an et demi, elle a un répertoire de musique country complètement dingue, et moi j’avais envie de la montrer au cinéma chanter du bluegrass avec son père. Comme il y avait tout cet imaginaire américain dans le camping, c’était cohérent. Erwan et sa copine Emeline ont un peu cette culture de la vie au grand air, un esprit « Tom Sawyer hillybilly » qui est aussi la culture de Wayne, originaire de l’Ohio, et qui me fait aussi beaucoup penser à la littérature de Richard Brautigan… quand il raconte son enfance au bord d’un lac… Cette atmosphère américaine où je me disais qu’il ne manquait plus qu’un cow-boy ! J’ai donc demandé à Wayne de venir squatter le camping un petit peu avec nous. Il ne voulait plus repartir à la fin du tournage, il était complètement dans son élément.

D. : Il y a effectivement une force d’authenticité assez émouvante lorsque Rosemary et Wayne font de la musique ensemble à la fin du film. Comment avez-vous écrit cette relation père-fille pour le film ?

É. S. : À chaque fois mes histoires sont un mélange de plusieurs histoires fictionnelles ou vécues, et je me les approprie pour écrire celle de mon film. Avec Rosemary on se connaît depuis qu’on a seize ans, je connais donc son histoire familiale et je savais que Wayne avait eu une fille aux États-Unis qu’il n’a pas vue pendant des années. L’histoire que je raconte dans le film est donc assez proche de celle-ci. Il y a aussi mon histoire à moi. Mon père est mort du jour au lendemain quand j’avais vingt-quatre ans. À partir de ce moment-là, dans mes rêves il revenait me voir toutes les nuits. Et ça se passait à peu près comme dans le film, il y avait une espèce d’écart temporel où il ne fallait pas lui révéler qu’il était mort au risque de le blesser. J’ai voulu recréer ce trouble, on ne sait pas vraiment si cette fille qui revient est toujours vivante, si elle existe vraiment ou si c’est lui qui la rêve. Le cinéma permet ça, il permet de faire revenir les morts. C’est quand même un truc génial, qui est très difficile à faire dans la vraie vie.

Et sinon à part eux tous les gens que j’ai filmés sont vraiment des gens de là-bas. Le prêtre de l’église de Rostrenen, le garagiste du garage juste à côté… Tout le monde joue son propre rôle, on testait un peu en direct. Par exemple, je n’imaginais pas du tout que Henri, le gars qui me prend en stop sur son tracteur au début du film, serait aussi à l’aise et que j’allais pouvoir lui faire jouer le rôle du roi Gradlon dans la reconstitution avec saint Corentin. À l’inverse je pensais filmer une légende locale là-bas, Katell – une conteuse belge qui a été la femme de Brel et de Glenmore –, mais elle était finalement complètement insaisissable ! J’ai dû m’adapter sur place aux possibilités de chacun, je ne leur ai jamais demandé d’apprendre des dialogues par cœur. C’est vraiment du cinéma low budget qui amène une esthétique bricolée, un esprit de troupe. Et ça me relie effectivement à des cinéastes comme Alice Rohrwacher ou Quentin Dupieux.

D. : Comme chez Dupieux, il y a aussi dans votre cinéma des gestes de montage très ludiques, simples et efficaces, qu’on retrouve dans Camping du Lac.

É. S. : J’aime bien les effets un peu faciles qui ne coûtent pas cher et qui fonctionnent – c’est pour ça que j’utilise la voix off d’ailleurs. Au début, il y a vraiment un souci d’économie dans mon travail – j’ai besoin de la guerre : j’utilise le feu d’artifice du 14 juillet ; j’ai besoin de personnages qui veulent buter le poisson à tout prix : je vais filmer un concours de pêche. Le principe du film est vraiment de ne rien provoquer artificiellement pour le film, par souci économique et écologique. Ensuite, par le biais de la voix off, je m’amuse à détourner le sens des images. Tout est hyper triché ! C’est vraiment un film dans lequel on voit la construction, et l’humour passe par là. Avec Julie Naas, la monteuse du film, on a passé je ne sais combien d’heures à essayer des musiques sur les images des gens du Fest-noz qui en réalité dansent sur de la musique traditionnelle avec du biniou. On leur mettait les musiques les plus trash possibles et imaginables… C’est dingue parce que tout marchait ! Avec le montage on peut faire gober tout et n’importe quoi au spectateur. Donc évidemment il ne faut pas le faire à mauvais escient, mais là, si c’est pour raconter une histoire de monstre du Loch Ness… Quand j’étais prof en collège, un de mes exercices préférés était de passer des films muets à mes élèves. Je leur filais des micros amplifiés et leur disais de faire le son et les dialogues. Ils réussissaient, simplement en changeant la voix off, à dénaturer complètement les images, à transformer des films de Laurel et Hardy en pub pour de la lessive ou en film de propagande.

D. : La voix off offre au spectateur la possibilité de se rendre naïf. Pour Camping du Lac c’est la dimension du conte, on a envie d’adhérer à la narration, de se laisser porter. Par exemple pour la scène avec les explosifs, on devine bien que c’est le feu d’artifice du 14 juillet, mais on est très contents de faire semblant d’y croire…

É. S. : Il y a des gens que ça met en colère, notamment à cause de cette espèce de contrat de confiance qu’on a vis-à-vis des voix off… Certains férus de documentaire sont contrariés quand ils se rendent compte qu’il ne s’agit pas d’un documentaire sur des gens qui vivent en autarcie. Comme il y a un moment où je dis : « Ils avaient l’air de mener une vie calme et contemplative »… ça peut induire en erreur si on le prend au premier degré. Pourtant il y a quand même un indice dans le plan suivant quand on voit écrit « Parisiens dehors ! » sur un tronc d’arbre. C’est un tag du FLB (Front de Libération de la Bretagne) qui sont de fervents défenseurs de la Bretagne pour les Bretons, de l’indépendance bretonne, et qui à juste titre d’ailleurs sont quand même très inquiets de voir tous les Parisiens acheter toutes les baraques – notamment sur les côtes bretonnes – pour en faire des résidences secondaires sans y vivre. Ça crée des espèces de villages fantômes assez effrayants quand tu es hors-saison là-bas, et des villages pleins de touristes quand c’est les vacances.

Dans le Centre-Bretagne, le gros problème, c’est la pollution, l’omerta qui existe autour de l’agriculture industrielle responsable de la pollution des eaux. Il y a cette affaire des algues vertes. Morgan Large, une journaliste qui travaille à la RKB, a essayé de lutter contre ça. Ce sont les porcheries qui polluent les eaux et créent de l’engrais. Des algues vertes se reproduisent à une vitesse folle et arrivent jusque dans la mer. À marée basse, les algues pourrissent et produisent un gaz mortel. Il y a eu des chiens, puis un cheval, puis des hommes qui en sont morts. Ils sont très inquiets de ce qui se passe, mais ils ne peuvent pas en parler parce que quand ils essaient de dénoncer les problèmes liés à l’agriculture industrielle et à l’intensification de l’élevage, ils sont victimes d’intimidations. Des journalistes ont commencé à écrire là-dessus, mais ils se sont fait déboulonner les pneus de leur voiture. Il y en a une qui a retrouvé son chien empoisonné le lendemain. Les journalistes sont muselés par rapport à ce problème. 

La voix off me permet de jouer les naïves, la citadine qui débarque à la campagne et qui est un peu pétrie d’illusions sur la « nature », alors qu’en fait même dans ce coin-là de la Bretagne qui est une des régions les moins peuplées de France, la main de l’homme est partout. Les chaos rocheux ont été défrichés pour qu’on puisse y marcher, ce sont des zones contrôlées par les humains. Toutes les espèces animales locales sont en train de disparaître les unes après les autres. C’est une terre de luttes écologistes, mais les gens ont peur de dénoncer les vrais problèmes. Et donc en parler sous la forme d’un conte me branchait bien. La scène finale du film où on voit tout le monde s’entraider, avec toutes les luttes et les croyances qui convergent, ça raconte un petit peu ça d’une manière métaphorique. 

D. : Je voulais vous questionner sur la relation entre les humains et les animaux, qui est très présente dans votre œuvre. Ça me fait penser au livre de Vinciane Despret, Que diraient les animaux, si… on leur posait les bonnes questions ? J’ai retrouvé dans votre travail une remise en question des rapports de pouvoir, voire un rapport d’inversion entre les hommes et les bêtes, notamment dans votre court-métrage La Grande Nouvelle (2019), dans lequel un enfant s’instruit sur l’espèce humaine en observant la mise bas d’une vache.

É. S. : Oui c’est une des problématiques transversales de mon travail, ce livre de Vinciane Despret était une de mes œuvres de chevet. Je lis beaucoup de livres d’éthologie, je joue un peu à l’ornithologue – je fais partie d’un groupe d’observation des moineaux à Bruxelles. J’ai une vraie passion des animaux. Je rejoins pas mal les antispécistes dans le sens où je pense que certains animaux ont une conscience et une personnalité en fonction de ce qu’ils ont vécu, comment ils ont grandi, leur sensibilité, etc. Il y a « quelqu’un à l’intérieur ». Je cite Camille Brunel, qui a écrit Le cinéma des animaux, une anthologie de critiques sous l’angle de comment les animaux sont traités dans le cinéma et à travers le cinéma. C’est marrant parce qu’il y a quelques années ce sujets étaient considérés comme anecdotiques, un peu enfantins même, et aujourd’hui on se rend compte qu’en s’intéressant à l’intelligence animale, ou par exemple à la question de la personnalité juridique des animaux, ça soulève des questions philosophiques et politiques très importantes. 

Quand j’arrive quelque part pour faire une résidence, souvent, afin de rester neutre politiquement, j’aborde le territoire par la question animale. Par exemple, pour Une fille de Ouessant, quand je suis arrivée là-bas j’ai dit que je voulais faire un film sur les moutons. Rien qu’en observant le fait que ces animaux sont laissés en liberté sur l’île, ça raconte déjà quelque chose de l’insularité. Puis quand on approfondit le sujet, on apprend qu’on leur faisait des entailles dans les oreilles en niant complètement leur souffrance, ce qui aujourd’hui est complètement interdit. Quand on creuse un petit peu le rapport que les gens ont avec les animaux qui partagent le même territoire qu’eux, on se rend compte qu’il y a derrière de vraies questions politiques clivantes – exemplairement en Bretagne avec la question des élevages de porcs qui est un sujet tabou.

À ce propos, je me souviens d’une anecdote au festival de films de femmes de Créteil. J’y étais invitée pour présenter le film et j’ai proposé à Anna [Turluc’h] de m’accompagner – notamment, car elle défend le film en tant que femme trans qui peut jouer le rôle d’une femme cisgenre sans que ce soit une question ou le sujet du film. À la fin de la projection, au sujet des poulets qu’elle tue, des gens ont pris la parole pour lui dire « C’est super cruel, on vous voit égorger un poulet. » Ce à quoi elle a répondu « Mais en fait, mon poulet, effectivement je finis par le tuer, mais la plupart des gens mangent des poulets qui sont élevés en batterie. Qu’est-ce qui vaut mieux entre l’élevage intensif et l’élevage tel que je le pratique ? » 

D. : Pourrait-on évoquer vos autres films ? J’ai remarqué, outre les points communs des thématiques abordées, des images que vous réutilisez d’un film à l’autre ?

É. S. : Il y a une transversalité dans mes films, que ce soit au niveau des lieux ou des images utilisées. Dans Camping du Lac, il y a des rushs qui ont été tournés pour Les Bêtes sauvages – les plans sous l’eau à la GoPro. Et dans Les Bêtes sauvages, il y a des rushs que j’avais tournés pour Les Malchanceux (2012), le film sur les joueurs de quille.

D. : Concernant Les Bêtes sauvages justement, vous en aviez proposé une conférence-performée avec Grégoire Motte en janvier 2014 au Centre Pompidou. Considérez-vous davantage le film comme l’œuvre terminée du projet ou bien la conférence est-elle une œuvre à part entière ?

É. S. : C’est une œuvre à part entière ! En ce qui me concerne, je préfère même la conférence filmée. Mais ce n’est pas la même économie, c’est du « ici et maintenant », il faut amener tout le monde sur scène… Avec Grégoire on a travaillé pendant trois ou quatre ans en binôme sur des histoires d’animaux déplacés loin de leur milieu naturel. Au gré des résidences on trouvait chaque fois de nouvelles histoires d’animaux locales – il était notamment question des hippos de Pablo Escobar. À un moment donné il a fallu réfléchir à une forme finale, c’est là qu’on a décidé de faire un film. On a travaillé avec un monteur, Julien Contreau, à qui on a filé je ne sais combien d’heures de rushs… On a fini par faire cet objet qui est chouette, Les Bêtes sauvages, mais qui est quand même vachement moins précis que le spectacle performé, où l’on prenait le temps de vraiment rentrer dans les histoires… 

D. : Dans la conférence, vous évoquez le souhait de tourner une séquence avec un douanier. Il s’agit dans le film du chapitre qui met en scène un passeur de drogues avec un renard. Saviez-vous à ce moment-là que cette séquence serait finalement fictionnelle ? Jouée par Damien Bonnard ?

É. S. : Non, on ne savait pas. Pour nous, ce n’était pas vraiment une fiction, mais davantage une reconstitution. On appelle ça reenactment en art contemporain – le jargon de l’art… C’était génial de travailler avec Damien Bonnard, on a écrit les dialogues avec lui, il nous a aidés à faire vivre son personnage et celui du douanier. Il est venu place du Jeu de Balle avec nous choisir ses vêtements. Il a cette capacité d’immersion, de vraiment s’approprier le rôle… 

Believe
SHED – Centre d’art contemporain de Normandie, Rouen, 2023.
Énigme Cousteau
Centre d’art contemporain Les Capucins, Embrun, 2021.

D. : Sur cette question de la circulation entre les films et l’art contemporain, on n’a pas encore parlé de l’exposition Believe (2023) que vous avez faite au SHED l’année passée, en lien direct avec Camping du Lac. Pouvez-vous nous parler de ces œuvres dérivées ainsi que de la sculpture de poisson géant ?

É. S. : Oui, mais pour cela il faut que je vous parle un petit peu de l’exposition que j’avais faite avant au centre d’art d’Embrun, qui s’appelait Énigme Cousteau (2021). Ce centre d’art est situé au-dessus du lac de Serre-Ponçon, un lac artificiel comme celui de Guerlédan où j’ai tourné Camping du Lac. Jusqu’à peu, il faut savoir qu’on vidait les lacs pour vérifier l’état des barrages, et c’était notamment le cas au lac de Guerlédan, où l’on tuait des centaines de milliers de poissons à chaque fois. Le lac vidé faisait apparaître toutes les maisons englouties au fond, les maisons d’éclusiers et tout un tas de trucs qui ressurgissaient de l’époque où le lac n’était encore qu’une vallée. À Serre-Ponçon, il y a carrément une église avec le clocher qui dépasse encore ! L’histoire des lacs artificiels et des barrages convoque un imaginaire très fort, et il y a notamment cette légende associée au commandant Cousteau. Ce dernier était venu faire des essais dans le lac de Serre-Ponçon, avec une espèce de sous-marin, dans le but de perfectionner un outil pour vérifier l’état du barrage sans avoir à vider le lac. Quand il était descendu à l’époque, il avait dit « Si les gens savaient ce qu’il y a au fond du lac, ils n’oseraient plus s’y baigner. » On n’a jamais su de quoi il parlait et on n’a d’ailleurs pas même su si cette phrase avait vraiment été prononcée. En tout cas, les gens se sont mis à imaginer qu’il y avait plein de monstres marins au fond de ce lac.

Pour cette exposition, Énigme Cousteau, j’ai suivi mon processus habituel : c’est-à-dire fabriquer quelque chose avec les gens sur place. Parfois, c’est un film, cette fois-ci ce fut uniquement une exposition. J’avais 2 000€ de budget que j’ai préféré répartir en rémunérant trois personnes pour me former : une feutrière, une vannière et une céramiste. On a construit ces immenses poissons qui font plusieurs mètres de long et de haut, dans une facture artisanale. Hormis l’osier qu’on a dû utiliser neuf, c’était que de la récup ! On a utilisé comme base de vieux caddies que j’avais récupérés au supermarché du coin, la laine de mouton qui venait de l’éleveur d’à côté. Je voulais représenter le fond du lac selon mon imaginaire et celui des habitants, j’ai donc transformé en aquarium ce lieu d’exposition qui était lui-même déjà une église transformée en centre d’art ! 

Avec Camping du Lac, le projet est différent. Quand je suis arrivée à Guerlédan, j’ai décidé de tourner là mon histoire de poisson géant. Pour la scène où le lac est vide, je pensais filmer un poisson devant un fond vert et l’incruster dans des images d’archives de vidange du lac, or il se trouve que l’été où j’ai tourné il y a eu une sécheresse historique – c’était du jamais vu dans le Centre-Bretagne. Il a fait tellement chaud que le lac s’est évaporé de lui-même, je n’ai donc finalement pas eu besoin d’utiliser d’images d’archives. Pour cette scène finale, j’ai demandé une bourse d’arts plastiques qui m’a permis de faire une sculpture géante de poisson à l’agonie, mais cette fois-ci dans une facture plutôt hyper réaliste. À la base je voulais faire une sorte de King-Kong animatronique, un monstre robotisé, sauf que je n’avais pas du tout les moyens. Mais grâce à la bourse, j’ai pu faire une marionnette de poisson géant. Je l’ai dessinée, sculptée en miniature, puis je l’ai fait faire à des gens dont c’est le métier. C’était complètement dingue ! Les marionnettistes l’animaient de l’intérieur, sans moteurs. Là où probablement d’autres cinéastes auraient fait faire leur poisson en animation, moi c’était un peu mon petit caprice de sculptrice de faire un vrai poisson de six mètres de long.

D. : Et cette sculpture a donc ensuite été dans une exposition ?

É. S. : Oui. Pour le coup cette sculpture était quand même beaucoup moins écologique que les poissons que j’avais faits à Embrun, donc je ne voulais pas la détruire ni la démanteler, j’avais envie de la garder – puis elle est tellement spectaculaire, c’est un truc énorme ! Et il se trouve que les gens du centre d’art de Rouen m’ont proposé de la stocker dans leur grand hangar en échange de quoi on exposait la sculpture dans leur lieu. Le poisson est toujours là-bas en attendant de trouver un acquéreur, ce qui n’est pas facile parce qu’il faut, certes, trouver des gens qui ont éventuellement un peu d’argent pour l’acheter, mais surtout qui ont de l’espace pour le stocker ! Mais donc au centre d’art de Rouen, on a monté une expo autour du film dans laquelle on voit ce poisson… Le SHED est une ancienne académie, une espèce de petit château. C’était intéressant pour exposer le poisson, car il s’agissait d’une petite salle avec une cheminée, ce qui change complètement l’échelle.

D. : Et concernant les produits de la marque Believe que les gens achètent dans le film, avez-vous poussé le concept jusqu’à les vendre en tant que produits dérivés ?

É. S. : Bien sûr ! Au SHED ils ont un rituel : à chaque expo ils demandent aux artistes de faire une petite édition qu’ils vendent pour permettre de financer les expositions suivantes. À la place, je leur ai proposé de refaire les fringues du film pour les vendre. On peut considérer ça comme des œuvres d’art ou pas, ce sont des casquettes, des tee-shirts, des gourdes… – des gourdes aussi pour dire qu’il vaut mieux boire de l’eau du robinet et arrêter d’acheter de l’eau en bouteille ou vider les nappes phréatiques. C’est un peu une blague, car évidemment dans le film c’est par ce commerce que le mal arrive !

D. : Vous dénoncez aussi la dimension mercantile de l’objet, comme avec les caddies de votre exposition Énigme Cousteau.

É. S. : Oui, on peut dire que c’est un film anticapitaliste quand même ! Je fais de l’objet marketing de manière ironique. Dans l’exposition il y avait aussi un paysage breton miniature de lac asséché. Dessus j’avais reconstitué le menhir christianisé qu’on voit dans le film, en ajoutant au sommet de la croix un petit poisson doré. On pouvait imaginer que c’était comme la « religion du poisson », une espèce de troisième religion qui viendrait après le christianisme et le paganisme. Et tout cela était éclairé avec une ombre projetée en grand, comme un studio de cinéma bricolé.

Sauf indication contraire, toutes les images proviennent de Camping du Lac.