Ex Libris: The New York Public Library, Frederick Wiseman

Une architecture émotionnelle

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le 13 janvier 2018

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Après le quartier de Jackson Heights, Frederick Wiseman s’attache à la New York Public Library : sa « centrale » sur la 5ème avenue, et son réseau de succursales réparties entre les quartiers de Manhattan, du Bronx et de Staten Island. Ex Libris consiste principalement en une succession de discours tenus à la bibliothèque – extraits de conférence, allocutions de représentants, accueil des usagers par les bibliothécaires, fragments de réunions, réception des mécènes, présentation d’archives ou de fonds documentaires, rencontres littéraires, interventions scientifiques, culturelles ou sociales. L’ensemble est jalonné de quelques moment musicaux, dont une séquence de danse.

Le titre du film renvoie au livre, à son statut d’objet de collection (l’« ex libris » est le cachet ou la mention manuscrite qui, à l’intérieur d’un livre, en désigne le propriétaire). Dans sa dimension matérielle, le livre n’est pas absent d’Ex libris, mais il n’est pas prédominant. Les thématiques abordées y sont multiples, et souvent excentrées des problèmes de conservation et d’accessibilité liés à ce livre « papier ». On parle des collections de la bibliothèque (à l’instar d’une collection iconographique présentée à des étudiants) mais aussi de son budget, de son règlement intérieur, de sa mission au sein de la société new-yorkaise, de science, de religion, de littérature et de poésie, de l’Histoire des Etats-Unis et de la condition des Noirs qui lui est consubstantielle. Dépourvu de commentaire et de musique d’accompagnement (comme toujours chez Wiseman), Ex Libris dure trois heures et vingts minutes. En dépit de quelques jeux de miroir esquissés au long cours, suivant les allers et venues du film entre les lieux, les personnes et les sujets abordés, le montage ne s’organise pas suivant un propos explicite et univoque attribuable à Frederick Wiseman. Ex Libris est un film profondément discursif, habité par le discours ; mais qui ne véhicule aucun message.

Que des messages (disparates) s’y laissent entendre, cela va de soi… Cependant, aucun d’entre eux ne s’adresse à la caméra. Leurs « destinataires » ne sont jamais les spectateurs du documentaire, mais les usagers de la New York Public Library, ses mécènes et son personnel, le public des conférences et des évènements qui y sont organisés. Ce public nous frappe d’abord et simplement du fait de sa présence physique dans la bibliothèque et ses annexes. Il est réservé mais nombreux, cosmopolite et visiblement concerné.

Dire que le destinataire des voix audibles d’Ex Libris est toujours présent dans l’enceinte de la bibliothèque et de ses annexes serait omettre une exception pour le moins remarquable : les interlocuteurs des bibliothécaires qui parlent au téléphone, lors d’une séquence ponctuelle que Wiseman monte de façon particulièrement (et ouvertement) signifiante au regard de l’ensemble du film. Autour de l’absence des interlocuteurs à l’image, il construit un champ contre-champ artificiel entre les deux bibliothécaires, qui pourraient laisser entendre qu’ils conversent ensemble s’ils ne parlaient pas l’un et l’autre de choses très différentes (les licornes d’une part, l’encadrement des prêts de l’autre). La position qu’adopte Wiseman vis-à-vis de son sujet, au tournage, demeure très réceptive ; mais il piquette son film de ces traits de montage plus accusés, à deux doigts de dire tout haut quelque chose, comme le ballon de baudruche rose métallisé qui succède aux conseils d’un coach pour briller lors d’un entretien d’embauche, ou encore ce champ-contre-champ téléphonique au début du film. Le procédé peut sembler consommé aux yeux des cinéphiles désabusés, mais cette séquence au téléphone est courte et enlevée ; et surtout elle désigne, de façon claire et ludique, la politique de Wiseman (jamais il ne s’éloignera de la bibliothèque, serait-ce au prétexte des relations permises par les télécommunications), ainsi que les deux questions autour desquelles le spectateur peut orienter sa lecture d’Ex Libris : les énoncés (paroles, textes, dialogues) d’une part, les visibilités (les corps et leur relation, l’espace de la bibliothèque) de l’autre.

Alors que se déploie, par la suite, la parole des discoureurs, les séries de plans rapprochés consacrés à leurs publics en contrechamp se déclinent indéfiniment, tant et si bien que leur rôle déborde celui des plans « de coupe » dans l’économie d’un récit documentaire classique (à savoir : offrir à l’œil du spectateur un minimum de variété). Le découpage d’Ex Libris est autrement ciselé et, surtout, singulièrement rythmé. À cette communauté américaine à l’écoute, Wiseman réserve une attention tout à l’image de celle qu’elle réserve, de son côté, à ce qui lui est dit : sans emphase, mais régulière et même, à y prêter bien garde, remarquablement soutenue. Outre ces moments parlés, Ex libris est aussi entrecoupé de moments de respiration, consacrées à la consultation des documents, aux équipements de la bibliothèque, à ses bâtiments et à leurs alentours (comme le Bryant Park, situé derrière la bibliothèque centrale) : tantôt concentrés, tantôt assoupis, tantôt de passage, les usagers de la New York Public Library, avec quelques touristes, s’évertuent à peupler ces espaces. Ils y prennent des photographies, des selfies – ce qui souligne leur désir d’ancrage en ces lieux, fût-ce par l’entremise de l’image.

Ex Libris est enfin jalonné de plans fixes et concis sur les textes et les images accessibles à la bibliothèque, mais aussi sur les composantes architecturales des bâtiments. Ces plans sont trop nombreux, trop scrupuleusement aboutés les uns aux autres pour ne faire qu’adoucir les transitions entre les séquences. De toute évidence, Wiseman tient à ce que son spectateur ne s’égare pas. Il lui fournit des points de repère, des moyens de se situer : inserts sur les panneaux indicateurs au croisement des avenues, vues des façades des succursales de la bibliothèque, et le cas échéant, quelques plans d’une porte, d’un hall, d’un escalier, d’un couloir ou de tout autre lieu que nous aurions eu à arpenter, s’il eût fallu que nous assistions en chair et en os à tous les évènements que le film fait se succéder. De cut en cut, le film avance d’un pas sûr, à ce rythme toujours relancé d’une image, d’un visage par seconde – tandis que la langue anglo-américaine, presque omniprésente, y va de sa cadence. Le phrasé d’Ex Libris (paroles, émotions, visages compris), doit quelque chose à celui du blues : soutenu, inlassable, agrippé aux pulsations du cœur.

Tandis que l’accès à internet et l’éducation au numérique apparaît, au long des dialogues, comme un enjeu incontournable (1 new-yorkais sur 3 n’a pas accès au web à son domicile), l’œil de Wiseman, lui, n’est pas là de lâcher prise sur la question des lieux, ni sur celle des corps qui y sont présents. Tous ceux que l’on voit connectés à internet, dans Ex Libris, le sont dans la bibliothèque (avant de l’être à tel ou tel site, base de donnée ou catalogue). Quand celle-ci se propose de prêter du matériel de connexion aux New-Yorkais, le cinéaste filme la réunion d’information et son public, l’attente au guichet des prêts… Mais il ne sort pas du bâtiment pour suivre un usager, le montrer en train d’utiliser ce matériel chez lui – et révéler, le cas échéant, la réussite ou l’échec de l’opération comme pourrait s’y attendre un spectateur avide de ces informations. Wiseman reste à la New York Public Library, accroché à ses espaces et aux personnes qui s’y trouvent. Et pour cause : tous ces enjeux liés au numérique et à internet ne sauraient être abstraits d’autres enjeux, qui les voisinent au gré des conversations. Il peut être question de permettre aux lecteurs d’emprunter des livres numériques à distance ; le directeur insiste ensuite pour que l’accès aux espaces et aux équipements de la New York Public Library reste garanti pour tous, le sujet de la cohabitation entre ses usagers parmi lesquels comptent des sans-abris étant abordé. La question du lieu, des usages qui peuvent lui être réservés par les New-Yorkais, fait ainsi retour dans le discours avec une frontalité saisissante.

Ce film n’est pas un « message » ; les informations qu’il nous livre sur la New York Public Library peuvent paraître décousues – la construction et le maintien d’une communauté humaine saurait-elle n’être qu’un problème de gestion des flux d’information ? Ex Libris est une « architecture émotionnelle », pour reprendre l’expression qu’emploie le poète louisianais Yusef Komunyakaa dans le film, désignant ainsi – tandis que l’objectif s’en va harponner l’une des verrières du hall de la bibliothèque centrale – le lieu du politique dans le langage. Ce qui compte ici, ce n’est pas seulement la New York Public Library en tant que sujet de documentaire, c’est surtout la texture commune qu’à travers Ex Libris, un film et une bibliothèque se surprennent à déployer ensemble, cette trame composée des différentes articulations, des entrelacements, des imbrications entre les énoncés, les architectures et les membres d’une société.

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Ex Libris: The New York Public Library, un film de Frederick Wiseman. Directeur de la photographie : John Davey / Monteur et preneur de son : Frederick Wiseman Durée : 197 mn Sortie : 1er Novembre 2017