Guy, Alex Lutz

Les Années

par ,
le 15 septembre 2018

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Un vieux chanteur de variété, Guy Jamet (Alex Lutz), revient dans l’actualité à l’occasion de la sortie d’un best of. De ce sujet déjà exploité par la comédie populaire sur le mode de la tournée nostalgique et lucrative (Stars 80, de Forestier et Langmann), Alex Lutz tire un film inégal, mais suffisamment singulier pour susciter l’intérêt. Cette singularité tient moins à la forme du faux documentaire, ou aux couches de maquillage qui recouvrent le visage de Lutz, qu’à la sensibilité morbide que le film attache au come back de sa vieille idole. En dépit du potentiel comique du personnage, que Lutz incarne dans une sorte de folie transformiste (en s’effaçant complètement derrière le visage un peu bouffi et les cheveux blancs de Guy Jamet), Guy n’est pas une comédie uniquement portée par une performance, mais, dans ses meilleurs moments, un vrai documentaire sur la variété française, ou plutôt ce qu’il en reste aujourd’hui : des pochettes de disques, des souvenirs de clips (dont Guy, endormi dans un train, rêve encore) et quelques tubes rejouées devant un public de seniors lors d’une tournée en forme de baroud d’honneur.

La forme du faux documentaire n’estompe pas complètement l’impression d’assister à un biopic de Michel Delpech, Patrick Juvet ou Frank Michael. Mais cette impression, le film ne la cultive pas pour rire aux dépens de son personnage : la cruauté de son regard ne vise jamais la connivence avec le spectateur (sur le mode du ricanement complice), c’est simplement la cruauté du temps qui passe. De ce motif du tempus fugit, le film tire ses plus beaux effets de décalage : décalage entre Jamet et son fils qui le filme (et lui reproche d’être devenu une caricature de crooner), décalage aussi lié au come back de la vieille vedette, qui doit se relancer dans le circuit promotionnel en assumant son statut de fossile. Dans une séquence de promo sur Europe 1, Jamet est confronté aux gloussements d’une chroniqueuse qui lui lance : « Je croyais que vous étiez décédé », avant d’ironiser sur son public, qui « doit être mort lui aussi » – ou « vient assister à ses concerts avec un sonotone ». A ce moment précis du film, on pourrait être du côté de la chroniqueuse, mais le cadre s’élargit et l’émission est perçue de l’extérieur, du point de vue de l’attachée de presse de Jamet (Nicole Calfan). De l’autre côté de la vitre, elle souffre en silence pour lui, sans tout à fait comprendre ce qu’il est venu faire dans cette arène. Ce très beau personnage, à travers lequel se reflète toute la carrière du chanteur et une partie de sa vie, offre un superbe contrepoint à la tonalité ricanante de la scène de radio. C’est quand il prend ce parti, celui des vieux en somme, que le film est le plus fort. Une séquence de reprise au piano d’un tube de Guy, qui réunit Julien Clerc et Dany, lui sert de point d’orgue : sa durée fait exploser le dispositif du faux documentaire pour tout à coup saisir l’existence d’un trio de vieux chanteurs (il n’y a plus de différence de réalité entre Lutz et ses deux partenaires), lui donnant un statut quasi-documentaire.

Alourdi parfois par son dispositif télévisuel (les confessions de Jamet à la caméra ne sont pas les moments les plus convaincants), le film prend de la hauteur quand il saisit la part la plus fragile, la plus périssable de la chanson de variété – comme une bulle de savon dans une vanité classique. Voilà ce qui explique certainement son joli succès en salles – un peu plus de 120 000 entrées en deux semaines d’exploitation – mais il ne faudrait pas que celui-ci soit le fait d’un malentendu. Guy, il faut le répéter, n’a rien d’une comédie, c’est plutôt un Radeau de la Méduse de la variété française qui cache, sous la morbidité de son regard, un éloge très mélancolique des chansons et de ceux qui les interprètent. Le revenant Guy Jamet y apparaît comme un symbole du temps qui traverse les chansons. Lutz les définit certes comme des « petites choses dérisoires », mais il les honore dans son film : on sent que l’écriture des titres de Jamet, le visuel de ses pochettes et de ses clips ont fait l’objet d’un travail méticuleux et passionné.

L’horizon de ce drôle de film est pourtant moins la nostalgie que la disparition : les tubes de Guy Jamet apparaissent alors dans leur dimension pleinement dérisoire, comme des petits cailloux ayant brillé dans une existence globalement triste, absurde et insatisfaisante. L’épilogue du film, qui cite Les Années d’Annie Ernaux, ramène aussi le chanteur à ce destin de caillou, dont on oubliera définitivement la gloire passagère, l’individualité et même le nom : « Toutes les images disparaîtront. Tout s’effacera en une seconde. Le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit s’éliminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. De la bouche ouverte il ne sortira rien. Ni je ni moi. La langue continuera à mettre en mots le monde. Dans les conversations autour d’une table de fête on ne sera qu’un prénom, de plus en plus sans visage, jusqu’à disparaître dans la masse anonyme d’une lointaine génération. »

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Guy, un film d'Alex Lutz, avec Alex Lutz (Guy Jamet), Tom Dingler (Gauthier), Pascale Arbillot (Sophie Ravel), Nicole Calfan (Stéphanie Madhani), Dani (Anne-Marie), Élodie Bouchez (Anne-Marie, jeune), Brigitte Roüan (la mère de Gauthier), Bruno Sanches (le fils de Guy), Stéphan Wojtowicz (Bernard Kazine). Scénario : Alex Lutz, Thibault Segouin et Anaïs Deban / Musique originale : Vincent Blanchard et Romain Greffe / Montage : Alexandre Donot et Alexandre Westphal / Décors : Pascal Le Guellec / Costumes : Amandine Gros / Photographie : Mathieu Le Bothlan Durée : 101 mn Sortie le 29 août 2018.