Interior – Leather Bar, Travis Mathews et James Franco

Fuck in progress

par ,
le 5 novembre 2013

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Il n’y a sans doute aujourd’hui plus guère que les parents de James Franco pour encore tenter de faire le compte de ses activités. Entre peinture, littérature, photographie, cinéma (devant et derrière la caméra, cela va sans dire), réseaux sociaux, on en passe et probablement de meilleures, il est devenu un artiste total 2.0 – ses velléités multiples pouvant à l’occasion, il est vrai, prêter à sourire. Encore James Franco ? Oui, encore James Franco. Une chose, néanmoins : nul avant lui n’a réussi à être à la fois au coeur du mainstream et, si ce n’est au coeur de l’avant-garde, du moins dans des franges qui lui permettent une liberté totale – l’usage qu’il en fait est une autre histoire, à juger projet par projet. De ce point de vue, il faut supposer que la légèreté du numérique lui a offert une fluidité dans ses aller-retours qui manquait à un autre cinéaste, avec qui on ne le comparera certes que sur cet aspect, John Cassavetes. Dans Interior – Leather Bar, co-réalisé avec Travis Mathews, il est précisément question de ces passages – en l’occurrence moins une alternance qu’un entrelacement entre le « grand-public » et l’ « expérimental », l’industriel et le personnel, formulé par Franco lui-même : « 50 % de l’intérêt de ce projet vient de ce que je suis en même temps en train de tourner pour Disney »[11] [11] Le Oz de Sam Raimi, et non le Spring Breakers de Harmony Korine… .

À l’origine, les quarante minutes de scènes explicites entre hommes que William Friedkin a dû couper de son Cruising pour éviter un classement X, et qui ont semble-t-il été perdues depuis. Franco et Mathews ont l’idée, très « installation d’art contemporain » (on peut songer à L’ellipse, de Pierre Huyghe), de les re-créer. Venir, en somme, à l’endroit de la coupe pour la combler, d’une manière qui soit « raccord » (plastiquement, esthétiquement). Or, ce projet, discuté en ouverture dans une chambre du Château Marmont avec l’acteur censé reprendre le rôle d’Al Pacino, Val Lauren, se métamorphose rapidement. Il n’en reste que quelques plans, quelques scènes. Interior est en réalité un work in progress – moins du film lui-même, d’ailleurs, que de l’idée que l’équipe qui le fabrique s’en fait. Ce faisant, la question se déplace : il ne s’agit plus de représenter l’homosexualité entre hommes, assimilée dans Cruising au SM, comme une affaire diabolique, mais d’interroger la possibilité même de cette représentation depuis le corps des acteurs. À Val Lauren qui s’inquiète de ne pas savoir dans quoi il met les pieds, Franco répond qu’il n’a qu’à se fondre dans la situation, y réagir. Point d’incertitude entre le jeu et le non-jeu, l’action et l’observation, d’autant plus sensible et problématique que cela concerne donc, évidemment, la sexualité – le lieu que l’on suppose être celui de la « nudité nue », de ce qui est nécessairement obscène car ne pouvant, passé un certain point, être « en scène », c’est-à-dire joué.

Le film se trame d’abord d’une constellation de propos échangés entre comédiens autour de questions récurrentes (gay ou non ? déjà joué un gay ?[22] [22] À notre connaissance, Franco, et c’est un de ses mérites, est le seul acteur de l’histoire du cinéma à avoir joué autant de personnages gays, n’attendant pas un rôle à Oscar pour cela, ne prétendant jamais non plus avoir un courage particulier. des scènes de sexe simulées ?), ces discussions, qui s’affichent parfois comme “mises en scène”, laissant affleurer les limites que chacun se fixe. Une modulation des identités déjà se fait jour : c’est bien en tant qu’acteur qu’un hétéro affirme qu’il n’a aucun problème à embrasser un homme. Le jeu n’apparaît néanmoins pas comme « pur », et les dimensions sociales ou intimes pointent également. Que ce soit par amitié pour Franco, intérêt professionnel, curiosité sexuelle (James sera-t-il nu ?), ou désir d’une expérience personnelle, un faisceau de raisons se dessine, ouvrant le lieu d’un échange qui dépasse le simple clivage hétéro / homo. Et, au final, que les motivations de Franco lui-même à tourner ce film ne soient pas les plus claires ou explicites importe peu. De fait, il est davantage un vecteur qui permet de créer les conditions d’un tournage comme lieu d’échange, de discussion, que l’acteur ou le sujet principal. Lorsqu’il s’éclipsera sans prévenir personne, chacun, à commencer par « Val Pacino », devra bien composer avec ses propres motivations, affects, désirs – et relancer la conversation, au regard de ce qu’il a vu, découvert, éprouvé.

Si le film intéresse, c’est sans doute parce qu’il ne s’en tient pas au programme énoncé par Franco : celui-ci défend la nécessité d’intégrer les scènes de sexe dans la narration des films mainstream, considérant qu’il y a là un moyen dont le cinéma aurait tort de se priver pour construire ses personnages et ses histoires (rejoignant Linda Williams). Or, ce n’est pas exactement ce qui se produit dans Interior. D’abord, bien sûr, parce que la narration est pour le moins lâche. Ensuite, peut-être, parce qu’il ne s’agit pas d’une production mainstream. Mais enfin, il faut le supposer, parce que l’histoire racontée est bel et bien celle d’une mise en branle, avec et sans jeu de mots, du regard (et donc des corps et des représentations). C’est cela qui en constitue le coeur. Mise en abyme, mise en réflexion des regards. Le dispositif même d’Interior redouble celui de Cruising, “Val Pacino” s’infiltrant à la fois comme acteur jouant un acteur et comme flic / personnage dans les scènes tournées. C’est donc, souvent, son point de vue qui fait relais. S’y manifeste tantôt l’embarras, tantôt la surprise – parfois, aussi, de l’intérêt. Effet volontiers comique, qui ne se reporte pas d’abord sur l’acte, celui-ci restant, dans une scène en particulier, hors-champ. L’acteur alors devenu spectateur fait du regard une activité, une tension vers, invitant le spectateur dans la salle à considérer ses propres réactions. La scène de sexe, lorsqu’elle se fera explicite, n’aura donc pas à être « esthétique », de « bon goût » ou à « faire partie d’un récit » (pour reprendre des qualificatifs de Franco), puisqu’elle inscrit de fait une question d’une autre importance en son sein : celle d’un partage du plaisir et du désir, qui est déjà en soi un lieu d’histoires. Ainsi la fellation, l’acte non-simulé et son filmage en gros plan, ne sont pas des butées irréversibles, des visions obscènes de “ça”, mais s’inscrivent dans un réseau plus large qui n’en nie pas la portée érotique mais au contraire l’accroît de la présence de tiers – sur le plateau de tournage face à la scène, dans la salle face à l’écran.

Le choix de représenter la sexualité SM s’avère encore, dans cette perspective, audacieux. Si le discours du film ne distingue pas homosexualité et SM, ce n’est cependant pas à la manière de Cruising, qui mêlait tout ça, assaisonné de meurtres, dans une même vision d’enfer. Or, Gayle Rubin, dans un texte important, Le Péril cuir[33] [33] Article de 1981, repris In RUBIN Gayle, Surveiller et jouir, Anthropologie politique du sexe, Epel, Paris, 2010. , a pu montrer en quoi cette confusion pouvait servir, en s’appuyant sur les clichés généralement véhiculés à propos du SM (esclavage et mort véritables, etc.), un mouvement général de répression de la sexualité, notamment gaie et lesbienne. Franco et Mathews s’en servent au contraire pour mettre en scène la part de négociation et de jeu, de rôles contractualisés, inhérente à ces pratiques – comme soutien et relance du jeu même des acteurs, point de départ et d’arrivée. Par là, Franco a bien le courage d’offrir une réponse à la comédie américaine dont il est l’un des acteurs phares, et que j’ai pu qualifier ici et là de tyrannique[44] [44] Voir mes critiques de 21, Jump street, Voisins du troisième type et This is the end. . This is the end, en particulier, reposait sur la même confusion que Cruising entre homosexualité / SM et, littéralement, apocalypse. Le seul des rescapés à ne pas connaître de rédemption était le personnage de Mc Bride, qui finissait en maître SM avec Channing Tatum au bout d’une laisse, clamant qu’il pouvait se servir de son trou du cul autant qu’il le souhaitait. Cela, évidemment, semblait le revers, pour le moins excessif, d’une incapacité, au sein d’une génération qui n’a par ailleurs rien d’homophobe, à inscrire une sexualité entre hommes à l’intérieur de films qui ne parlent que de ça. Entre l’amitié pure du “I love you, man” concluant chaque film et la tyrannie, aucune de ces comédies n’a encore trouvé une voie adulte – ressassant la formule alors superbe de Superbad jusqu’à son pourrissement. Franco, de pas de côté en pas de côté, en sortant de son royaume pour s’associer à d’autres, a au moins le mérite, quand bien même il s’agit d’objets modestes, de donner de petits coups de marteau dans le monolithe des représentations hollywoodiennes. On pourrait même finir par penser qu’il est de ce point de vue une personne un peu trop rare.

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Interior – Leather Bar, un film de Travis Mathews et James Franco, avec Val Lauren, James Franco, Travis Mathews, Christian Patrick,... Scénario : Travis Mathews / Directeur de la photographie : Keith Wilson / Monteur : Travis Mathews / Musique : Santiago Latorre Durée : 60 mn Sortie : 3 novembre 2013.