L’Affaire Abdallah, Pierre Carles

Comme il y a quarante ans…

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le 8 avril 2026

Qu’on se le dise, Pierre Carles est un cinéaste que la cinéphilie française regarde avec dédain. Sa mise en scène documentaire se fait foncièrement littérale, parfois maladroite, et ses récits linéaires empruntent davantage au mode d’énonciation journalistique qu’à la nuance du cinéma direct ou des journaux filmés. Pierre Carles n’a, de plus, rien d’un cinéaste particulièrement aimable : connu pour ses charges adressées au système médiatique et politique, le réalisateur s’est fâché avec toute la presse, y compris de gauche, et, si l’on se fie la diffusion restreinte de son dernier film, le très beau Guerilla des FARC, l’avenir a une histoire, avec une partie du cinéma indépendant. Pas vu, pas pris (1998) et Fin de concession (2010) peuvent aujourd’hui apparaître comme les lointains vestiges d’une critique médiatique supplantée par l’apparition d’internet et des médias indépendants, et l’on peut regarder le cinéaste d’un œil méfiant, puisqu’il se met si facilement au service d’hommes politiques confus comme Jean Lassalle. 

À titre personnel, ce que devient le cinéma de Pierre Carles me plaît bien, les deux derniers opus en particulier, où celui qui s’est évertué à contrer l’image médiatique dominante rend hommage à ses ancêtres, c’est-à-dire à toute une généalogie du cinéma militant. L’histoire des FARC en Colombie comme l’invasion israélienne du Liban de 1982 y sont en effet racontées à travers des archives et celles que choisit l’ancien journaliste proviennent d’une mémoire davantage militante que médiatique : aussi rappelait-t-il l’existence de Rio Chiquito (1965), le film que Jean-Pierre Sergent et Bruno Muel dédièrent aux FARC. Ici, ce sont les images de l’occupation de Beyrouth tournées par la cinéaste libanaise Jocelyne Saab, passée comme lui par la télévision française. Ces hommages forgent une conscience collective que le cinéaste déploie dans ses contre-récits, la conscience d’une gauche internationaliste et d’une histoire de la lutte armée. 

L’Affaire Abdallah, comme tout film de Pierre Carles, est un film sur l’intégrité. Une intégrité qui s’incarne tout d’abord dans la figure de Georges Ibrahim Abdallah, communiste anti-impérialiste, ancien leader des Fractions Armées Révolutionnaires Libanaises (FARL), plus vieux détenu de France jusqu’à l’été 2025, record de longévité en prison depuis l’abolition de la peine de mort, accusé d’avoir fomenté trois assassinats politiques en 1982 qu’il a toujours refusé de condamner. Si Abdallah reste en prison, c’est, selon les tribunaux et les gouvernements successifs, parce qu’il n’a pas changé d’opinion. Et quelles opinions : l’ouverture du film, une visite de la députée européenne Rima Hassan que le cinéaste accompagne, montre des gros plans de tous les stickers continuant de dénoncer la colonisation israélienne de la Cisjordanie et le génocide à Gaza. Le militant, qui ne prend la parole que pour se positionner, est séparé de nous par nombre de portes dont Carles filme chaque franchissement. Cet effet de seuils correspond à toutes ces manifestations qui, depuis la fin de la période de sureté du militant au début des années 2000, se déroulent devant les grilles de la maison d’arrêt de Lannemazan (Hautes-Pyrénées) et que Carles a couvertes [11][11] L’ancien journaliste est aussi l’auteur d’articles en soutien au militant dans les pages du Monde diplomatique.. La visite permise par Rima Hassan, première eurodéputée palestinienne, donne accès à une image confisquée depuis la première incarcération de Georges Ibrahim Abdallah : le rapport direct et intact avec ce militant. 

Car à l’intégrité d’Abdallah s’adosse évidemment celle de ses rares soutiens : ses avocats, à commencer par Jacques Vergès dont Carles ressort les images de sa dernière visite à Abdallah, prises quelques jours avant sa mort ; son comité de soutien, personnifié par Patrick Bobulesco, filmé dans sa librairie ouverte à Paris en 1983, Le Point du Jour ; tous les voisins de la maison d’arrêt de Lannemazan qui honorent le prisonnier d’une fresque ; et la nouvelle génération, celle du Madleen et de la Freedom Flotilla, de Rima Hassan et de Greta Thunberg, admirées par le militant.

Car s’il y a une « Affaire Abdallah », elle ne réside pas dans la condamnation de 1982, ni celle révisée aux assises de 1986, que le militant n’a jamais contestée – quoiqu’il demeure un doute sur son implication réelle dans ces assassinats. L’Affaire Abdallah, c’est la machination, les compromissions et les hypocrisies de l’État français, des États-Unis et de leurs complices dont le militant libanais a souffert. Elle commence par l’avocat désigné pour le représenter en 1982, qui, de son propre aveu, s’est révélé être un agent de la DST qui trahissait le secret de la défense pour transmettre des informations aux services antiterroristes. Elle continue dans l’accablement médiatique qui suit les violents attentats de 1986, menés sous la couverture du « Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes et du Proche-Orient » mais en réalité le fait du Hezbollah et de l’Iran, pour lesquels les communistes Georges Abdallah et ses frères ont porté le chapeau. Cette fausse accusation, portée principalement par la presse dont Carles restitue les titres alors abjects, forme le facteur explicatif principal de la lourde condamnation que subit Abdallah en 1986 lorsqu’il est traduit aux assises. Enfin, elle s’achève dans la soumission du gouvernement français aux États-Unis et, plus particulièrement, de la décision prise par François Hollande et son gouvernement en 2013 qui, malgré l’avis favorable de la Garde des Sceaux Christiane Taubira, se soumet au refus du Ministre de l’Intérieur Manuel Valls et surtout celui de la Secrétaire d’État américaine Hillary Clinton, communiqué dans une note à Laurent Fabius, alors Ministre des Affaires Étrangères. 

En bon journaliste, Pierre Carles se sert de l’Affaire Abdallah comme d’un révélateur de positionnement politique et, en parallèle de son récit des faits, s’emploie à dissiper les hypocrisies des politiques et des journalistes. C’est toute la drôlerie de la séquence où une journaliste qui accompagne le cinéaste se rend à la séance de dédicace de François Hollande dont le contentement – si fier après avoir été flatté – s’efface à mesure que la jeune femme développe sa question, et l’accable des preuves de sa compromission avec les États-Unis. De même en est-il pour la malhonnêteté confondue de Laurent Fabius ou d’Éric Dupond-Moretti. Mais le chamboule-tout Pierre Carles n’est jamais aussi dévastateur que lorsqu’il s’agit de démontrer les faillites de ses anciens confrères et consoeurs. En présentant la une de Libération « Comment se débarrasser d’Abdallah ? » à une ancienne de la rédaction, le cinéaste ne ménage pas ni n’a d’égard pour ceux qu’il rend responsables de la fabrique de l’opinion. On y voit alors les journalistes – si traditionnellement fiers de leur exactitude et leur neutralité – avouer qu’ils ont relayé des mensonges. Georges Ibrahim Abdallah apparaît comme la mauvaise conscience du journalisme français, et si Carles a la possibilité de confronter certains collègues, l’un d’entre eux a probablement refusé l’interview : Edwy Plenel. En effet, l’ancien rubricard « police » du Monde, trotskyste lambertiste devenu héraut du Parti Socialiste en dépit de sa mise sous écoute, est sans doute celui qui s’est montré le plus hargneux en 1986 : en reprenant sans distance des sources policières – pour n’accuser personne de production de « faux » – le futur fondateur de Médiapart publiait en couverture du premier quotidien d’information de pures inventions comme celle d’un traité conclu entre l’État français et les « frères Abdallah », alors étudiants d’extrême-gauche. 

Pendant quarante ans, Georges Ibrahim Abdallah a eu le temps de changer plusieurs fois d’avocats et de prison, de déposer on ne sait combien de demandes de libération, d’être oublié ou bien soutenu mais il n’a pas changé d’idées. L’épaisseur du temps révèle les justes dans la durée de leur engagement (en cela, les dernières images laissées par Jacques Vergès émeuvent). Dehors, les acteurs et les complices ont eu le temps dire leur repentir, sans en assumer leur responsabilité, de faire oublier leur passé de compromission voire de profiter d’une tranquillité d’esprit. La sortie, enfin, d’Abdallah – les images de son retour à Beyrouth sont pour cela éloquentes –, signifie le retour d’une parole intègre, murée si longtemps dans une geôle. Rien de plus déchirant qu’un homme qui, retrouvant enfin sa famille, crie son soutien aux Gazaoui∙es. En quarante ans, on a cru que le monde avait changé et, pourtant, Georges Ibrahim Abdallah est resté en prison. 

L'Affaire Abdallah, un documentaire de Pierre Carles.

Scénario : Pierre Carles / Image : Pierre Bourgeois, Olivier Guérin, Philippe Lespinasse / Montage : Florence Jacquet, Pauline Dairou, Matthieu Parmentier

Durée : 1h41.

Sortie française le 8 avril 2026.

Ce texte a été écrit avant l'annulation par la Cour de Cassation de la remise en liberté de Georges Ibrahim Abdallah, le 1er avril 2026.