Cette année, au festival Cinéma du Réel, le collectif qui compose la revue Débordements a proposé une expérience de critique publique au plus près de notre rapport aux images. La question était ainsi posée : Serge Daney aurait-il regardé du brainrot ? Pour y répondre, nous avons proposé une plongée dans les algorithmes d’une bande de critiques (les nôtres) – de l’autre côté des images de cinéma que nous fréquentons habituellement. Nous avons alors imaginé une expérience sur écran vertical, projeté sur la grande toile, en connectant un iPhone au projecteur de la salle de cinéma, pour réfléchir aux images qui circulent à toute vitesse sur les réseaux sociaux. Se transformeront-elles en petits bouts de documentaire à la faveur de la salle obscure ?, nous demandions-nous, le réel peut-il déborder de l’écran ?
Voici donc le résultats de nos aventures numériques, que le Réel a bien voulu transformer en spectacle collectif dans une salle de cinéma.
La première impression devant une vidéo de Tung Tung Sahur, un bâton de bois anthropomorphe né d’une vidéo virale début 2025, est celle d’un cartoon raté. Pas raté au sens technique mais dans sa logique interne. Ces vidéos appartiennent au brainrot, contenu ultra-court, saturé et répétitif conçu pour circuler massivement sur les réseaux sociaux, revendiquant le non-sens et le trop plein. Mais la viralité ne suffit pas à expliquer l’étrangeté des vidéos de Tung Tung Sahur. Ce qui se joue ici relève plutôt d’une mutation du cartoon. Tout fonctionne comme un film d’animation : personnages anthropomorphes, narration élémentaire, situations lisibles. Pourtant quelque chose déraille. Le gag n’atterrit jamais complètement, la logique narrative se décompose, et l’image glisse vers une étrangeté qui, paradoxalement, en fait sa force.
La structure rappelle le cartoon classique : apparition, gag, disparition. On n’est d’ailleurs pas très loin de certaines campagnes publicitaires comme celles d’Oasis dans les années 2000, qui reposaient déjà sur des personnages anthropomorphes réduits à quelques traits immédiatement reconnaissables, des jeux de mots agressivement simplifiés et une narration extrêmement condensée. Mais là où ces publicités conservaient encore un univers stable et une direction artistique cohérente, le brainrot semble avoir absorbé cette logique dans un environnement algorithmique où les personnages ne sont plus vraiment des mascottes mais des fragments viraux destinés à circuler indépendamment de tout monde fictionnel. Le décor n’est qu’un fond interchangeable, le personnage semble simplement y avoir été déposé. L’action est condensée, la narration est elliptique, le ton se déplace vers la provocation et l’image haptique. Pourtant, dans leur majorité, les vidéos conservent une logique morale classique : celui qui se moque ou agit de manière agressive est souvent rattrapé par la conséquence de ses actes, tandis que le moqué survit ou triomphe. Cette circulation constante de cause et effet, même simplifiée, rappelle que le brainrot peut conserver certaines conventions du gag traditionnel.
Ce qui rend ces vidéos dérangeantes, outre la partition musicale, tient à leur position intermédiaire. Elles ne sont ni des cartoons assumés, ni des images réalistes, ni de simples memes. La vidéo présentée pousse encore plus loin cette logique. Elle est d’une concision presque biologique, dont la particularité tient effectivement à la texture. Là où Tung Tung Sahur ressemble habituellement à un objet de bois animé, l’image se rapproche ici de quelque chose de poreux, visqueux, presque organique. Les images générées par IA produisent souvent ce type de surfaces : amas de cavités, volumes mous, textures irrégulières qui évoquent des structures biologiques sans être identifiables. L’œil hésite entre objet, organisme et matière. C’est précisément cette hésitation qui produit le malaise. Dans le cartoon classique, les corps sont élastiques mais lisibles. Ici, le cartoon semble davantage contaminé. On ne regarde plus seulement un personnage, mais une forme qui prolifère.
Cette logique de perturbation des codes enfantins ou du cartoon n’est pas nouvelle. Un phénomène analogue s’était déjà manifesté sur YouTube au milieu des années 2010 avec ElsaGate, où des vidéos soi-disant destinées aux enfants mélangeaient personnages populaires et situations absurdes ou grotesques, et parfois des éléments de fétichisme, comme si les logiques de recommandation avaient fini par mélanger plusieurs niches de contenus incompatibles. C’est le même mécanisme que l’on retrouve aujourd’hui dans le brainrot.
L’absurde joue ici un rôle ambigu. Il ne sert pas uniquement à produire de l’humour mais aussi à rendre certaines représentations difficiles à saisir moralement. Des personnages comme « Bombardiro Crocodilo » transforment par exemple l’imaginaire de la guerre ou du terrorisme en simple matériau sonore et visuel, tandis que d’autres détournent des références musulmanes ou des chants liés au Ramadan sous forme de slogans absurdes et répétitifs, absorbés dans la logique générale du meme jusqu’à devenir presque indiscernables du reste du contenu. Le problème ne tient pas seulement au caractère offensant de certaines phrases, mais au fait que le brainrot dissout leur signification dans un flux continu de bruit. Tout devient texture, y compris la provocation elle-même.
Il y a quelque chose d’ironiquement juste dans ce phénomène : le brainrot prétend « faire pourrir le cerveau », mais certaines de ses images ressemblent littéralement à des cultures bactériennes. Autrement dit, ce n’est pas seulement du brainrot : c’est du brainrot qui pousse. Si certaines images provoquent une réaction presque instinctive, comme devant un nid de larves, c’est peut-être parce que le brainrot a trouvé sa forme la plus honnête : celle d’une culture vivante d’images.
François Goglin
Une première vidéo est apparue sur mon feed Instagram, et je ne saurais dire s’il s’agissait d’un aliment à la voix douce et empathique ou vociférant son ressentiment. Petit à petit, j’ai laissé venir à moi ce type de vidéos, le motif « un aliment, un organe, un objet me parle » commençant à connaître une multitude de variations.
Leur mise en animation, personnification qui n’a rien de nouveau, s’incarne à travers deux pôles. D’un côté la souffrance vis-à-vis de leur traitement, entre résignation et offuscation ; de l’autre la prise en charge de notre santé par des agents guérisseurs, entre sagesse et coaching agressif. En résumé, la claque et la caresse. Un souci de notre bien-être qui étonne (certains comptes portent d’ailleurs le terme de santé dans leur nom voire renvoient à la vente d’ouvrages aux auteurs flous) et se retrouve définitivement réduit à cette sauce ludique tout publics.
Ce qui, pour un œil averti, a tout du piège, est en fait une remise au goût du jour globalement fondée (du moins pour une partie de la vidéo) des remèdes de grand-mère – je suis moi-même en mesure de confirmer ce pouvoir répulsif, prodigué par ma mère bien avant la feuille de laurier en personne. Mais ce qui nous est hurlé à la figure relève avant tout du bon sens, et traduit, peut-être, justement, la perte chez nous de celui-ci.
Progressivement, la logique médicale glisse donc vers l’agressivité, l’image enfantine se retrouve subvertie par un processus de culpabilisation, en miroir des injonctions permanentes à la prise en charge de notre santé – les aliments se transforment en coachs sportifs. Mais comme une tendance ne cesse de glisser, elle finit par ne plus rien à voir avec son point de départ. L’animation se détache de la « transmission de savoir » pour n’être plus qu’une image réconfortante et duveteuse, comme un Vice-versa 3 ayant posé ses valises dans notre corps humain. Mais une image à partir de laquelle se déploie un versant plus sentencieux. Comme on peut le voir avec ce petit spermatozoïde, qui évoque les larmes aux yeux son existence tuée dans l’œuf, il n’est plus uniquement question de nous conseiller, mais bien de nous culpabiliser avec un discours qui plonge le rapport sexuel en plein conservatisme. Cette programmation s’est retrouvée rapidement débordée, puisque d’autres concepts maraîchers à base d’IA générative ont pullulé : couples de fruits où une femme trompe son mari et finit mise au ban (avec relents racistes), parodies d’émissions télé (de “L’Ile de la Skibidi tenta fruit” à “Touche pas à mon poste !”). La question de notre bien-être s’efface alors définitivement derrière l’entreprise de divertissement aux couleurs saturées, derrière un humour ayant du mal à occulter son programme moral.
Hugo Kramer
Avant de me lancer dans la préparation de cette séance, je dois dire que n’étais pas adepte de la pratique du doomscrool. Non pas que ma pratique des réseaux soit tout à fait saine – je passe moi aussi trop de temps à observer la vie de mes proches, à suivre une actualité débordante ou les dernières polémiques du moment – mais le rapport compulsif que je peux avoir à mon téléphone se passait jusque là du visionnage intempestif de vidéos sélectionnées par algorithme. Quelle ne fut donc pas ma surprise quand, après avoir regardé quelques Reels un peu douteux envoyés par mes camarades, mon fil Instagram s’est subitement retrouvé rempli de “merdes”, au sens propre, ou presque.
J’ai en effet été confronté à tout un tas de vidéo tournant de près ou de loin, autour de la matière fécale : déjections monstrueuses générés par IA, personnalités ou personnages de la culture populaire montré·e·s sous un “mauvais jour” , vidéos “pédagogiques” pour apprendre à reconnaître ses selles, aliments auxquels on a greffé un système digestif, cacas mignons, etc. J’avais l’impression de voir remonter jusqu’à moi les égouts d’internet, mon feed a été ainsi irrémédiablement sali.
Si, dans l’internet des années 2000, les vidéos scandaleuses à vocation humoristiques, s’échangeaient presque “sous le manteau”, via des liens vers des sites parfois obscurs, elles pullulent aujourd’hui sur les réseaux et peuvent très vite retourner notre algorithme, pour peu que l’on y accorde un minimum d’attention. C’est la logique bien connue de l’engagement et de la viralité : le caractère choc, dégueulasse, de ces vidéos est là pour susciter des réactions. Et, à lire les commentaires de leurs spectateur·ice·s, cela fonctionne : certain·e·s se demandent comment ils ou elles ont pu se retrouver devant ces images, d’autres, visiblement attéré·e·s, font part de leur manque de sommeil, pendant que d’autres encore questionnent l’utilité d’utiliser l’IA (et son coût énergétique) pour générer un tel contenu.
On a peut être ici affaire à une sorte de stade ultime du Brainrot (comme l’on défini mes camarades), tel qu’il apparaît dans sa nudité : des vidéos merdiques mettant en scène de la merde, qui s’assument donc comme telles. Toutefois, il n’est pas rare (comme on l’a vu) que la vulgarité de ses images s’accompagne de discours masculinistes, grossophobes, racistes, validistes et j’en passe… Le contenu se délivre ainsi dans une forme monstrueuse, sidérante, comme un dégueuli qui coupe court à toute forme de communication. On alors pense alors à la vidéo publié par Trump sur son réseau Truth Social dans laquelle, pour répondre aux manifestant·e·s réuni·e·s autour du slogan “No Kings”, le président étatsunien revêt des atours royaux, virils (tout en assumant une certaine de bouffonnerie) et largue sur elleux des excréments à bord d’un avion de chasse. Après ça, il n’y aurait plus rien à dire, plus rien à penser.
Et pourtant, en laissant dériver mon algorithme, il m’arrive par moment d’entrevoir des restes de la puissance carnavalesque de la merde – comme on l’a vu à la fin du montage vidéo : animaux qui font leurs besoins dans des endroits impromptus, exploration de son corps en dehors des convenances – comme une manière virale de bousculer un peu l’ordre établi en retrouvant un grotesque joyeux.
Thomas Vallois
La chanson commune aux quatre vidéos que vous avez pu voir s’intitule No Batidao et s’est installée dans le paysage numérique comme une trend. Mais une trend particulière, parce que sa portée mondiale – No Batidao est sans doute l’une des musiques les plus écoutées en ce moment – tend à entrer dans notre quotidien. Un jour de décembre, j’ai croisé un enfant en train de hurler cette chanson aux oreilles de son père.
Publiée le 5 septembre 2025 sur la plateforme de streaming Spotify, No Batidao de ZXKAI et slxughter est en réalité une chanson de phonk, un genre d’électro brésilienne, générée par intelligence artificielle : elle présente un duo entre un homme et une femme qui se retrouvent sur le dancefloor. Ce type de musique inonde immédiatement les réseaux de partage de courtes vidéos Instagram, Tik Tok et YouTube Shorts parce qu’une danse lui est associée. C’est ainsi que No Batidao apparaît d’abord, visuellement, dans une chorégraphie stéréotypée, souvent réalisée en groupe.
Plus particulièrement, No Batidao est une musique sans l’être, une chanson spontanément générique qu’on ne parvient pas à identifier hors de son contexte : les réseaux sociaux. On pourrait même dire que la chanson en elle-même est inchantable : les paroles sont en portugais, les voix très modifiées et le chant s’articule vraiment à son instrumentale. Et pourtant, No Batidao est devenue l’une des principales musiques reprises en ligne. En plus des multiples edits où la chanson sert à valoriser des extraits de séries ou d’œuvres de pop culture, plusieurs influenceurs en font la cover et révèlent l’étrange technicité vocale dont il faut faire preuve pour la chanter. Le cas le plus connu reste Takezhan Utegaliev, un influenceur malais d’une quarantaine d’années, qui reprend les musiques les plus influentes sur les réseaux sociaux et se compare avec les autres reprises. La forme que vous avez vue, jouant sur l’aléatoire, est assez traditionnelle des représentations musicales sur internet : elle fusionne diverses reprises de tubes par des célébrités générées par intelligence artificielle. Souvent réalisées par des comptes particuliers, ou au contraire réalisant ce type de contenus à la chaîne, il s’agit là de l’influenceur lui-même qui se met dans une compétition aléatoire avec des voix générées par intelligence artificielle. Outre l’aspect trollesque, Takezhan n’est aucunement le seul à s’approprier No Batidao. À la fin de l’année 2025, la chanson était reprise par des familles qui se succédaient devant la caméra. Mais surtout, No Batidao se matérialise comme la chanson que l’on souhaite mettre dans la bouche de tout le monde. Aussi les internautes ont-ils requis des intelligences artificielles que les footballeurs les plus célèbres la chantent : on a vu Ronaldo, Neymar, Messi et vous venez de voir les quatre offensifs du Real Madrid.
Il faut noter par ailleurs que la plupart des vidéos que vous avez vues ne sont pas produites par des influenceurs ou des professionnels. Il s’agit d’images amatrices ou bien génériques, des montages produits à la chaîne. Les edits de footballeurs, il y en a des millions : il s’agit d’une pratique commune si l’on admire un joueur.
Pour quelle raison No Batidao envahit-elle notre quotidien et nos représentations ? Le processus explicatif en est complexe : d’une trend plutôt mainstream (chorégraphies et autres), la chanson a progressivement infiltré toutes les sphères d’internet, y compris les niches de la post-ironie. Sommet du formatage musical de par sa facture et des chorégraphies qui l’ont suivies, No Batidao est devenue, par des fusions de références, une des trends les plus complexes de ces derniers mois. Peut-être est-ce dû justement au conformisme et à la neutralité excessive qui la caractérise : No Batidao est une musique qui se fond partout et qui sait résister aux détournements les plus provocateurs.
Elias Hérody