Mektoub, My Love : Canto Due, Abdellatif Kechiche

La Boîte d'à côté

par ,
le 21 janvier 2026

Chant du cygne, dernier adieu, film terminal ; autant de formules toutes faites qui parasitent forcément l’esprit à la découverte de Mektoub, My Love : Canto Due, écrin quasi conclusif du projet hors-normes Mektoub (trois films issus du même tournage à l’été 2016), voire d’une filmographie toute entière. Non pas que ce Canto Due constitue l’aboutissement du travail d’Abdellatif Kechiche – comme tous les autres il contient sa séquence d’art poétique : une séance photo inaugurale où il s’agit de ne pas poser, simplement de « vivre » – ou une forme d’expérience physique limite (sort dévolu à l’Intermezzo et sa chaotique projection cannoise en 2019). Il prend plutôt les atours d’une entreprise de sabotage. 

Kechiche a toujours été un cinéaste de la rime et des reprises, d’une séquence à une autre si ce n’est d’un film à l’autre, un principe qui gagne ici en ampleur, sur le mode tragique. Le Canto Uno (2018) semble vidé de toute sa lumière, de son élan vitaliste et charnel. Les traces qu’il en reste tiennent lieu de pure parodie, à l’image de la liaison entre le cousin Tony (Salim Kechiouche) et l’actrice Jessica Patterson (Jessica Pennington), sans doute comparable au feuilleton suranné dans lequel elle joue. Ce dernier volet est la morne plaine des miracles accomplis par son prédécesseur, sa quête de pureté et d’attention au présent, symbolisée par la séquence de l’agnelage et saccagée ici par une image tout aussi troublante : Ophélie qui charge des agneaux dans une brouette, pour former un monticule de cadavres touchés par la gale. Allégorie de l’Enfer et du Paradis tout à fait lisible – chez Kechiche les trajectoires se dessinent toujours avec une grande clarté – mais contrebalancée par un souci de la dépense qui penche vers un comique grotesque et salvateur.

La fiction redémarre, rouvre, presque contrainte. Septembre du milieu des années 1990, l’été du premier opus s’étire à l’infini tandis qu’un couple d’Américains arrive au restaurant de couscous familial, pour dîner en dépit de la fermeture. Jessica et Jack Patterson (André Jacobs), elle actrice de série (type Plus belle la vie ou Feux de l’amour) et lui producteur plus âgé, jouent de leur posture sociale pour se faire servir. Petit à petit les pièces du puzzle Mektoub se réassemblent, les femmes de la famille sont appelées à droite à gauche pour assurer le service – et la conversation franglaise. Rouvrir la cuisine pour nourrir l’ogre Jessica qui, dans la grande lignée des mangeuses kechichiennes, semble être un ventre sur pattes, et, de fait, nous emporte dans son sillage d’engloutisseuse. Le contraire des autres protagonistes, qui se réinstallent, reprennent leur rôle dans la fiction Mektoub mais paraissent avoir déjà trop mangé, trop vécu. Difficile d’appréhender leur part réelle d’épuisement, celui des trois heures de twerk en boîte de nuit de l’Intermezzo, point de non-retour de la dépense libidinale kechichienne auquel peu de spectateurs furent conviés. Même sans y avoir été, s’en ressent l’usure, que portent également en elles les années de silence.

Les séquences s’étirent toujours jusqu’à plus soif, mais les lieux iconiques de la vie sétoise s’évaporent à peine apparus, de la brève incartade (la plage, le restaurant) à la disparition complète (la boîte de nuit). Lors d’une sortie plage, une jeune parisienne est ramenée auprès de la bande – ce qui vaut à Ophélie (Ophélie Bau) une remarque très pagnolienne, « Tu es parisienne, tu dois sûrement connaître Amin », tel César s’étonnant que M. Brun n’ait pas croisé le fameux Landolfi à la capitale –, souvenir de l’arrivée de Charlotte et Céline dans le premier film. Une fiction qui restera lettre morte, le manège séducteur ayant assez duré. Si les mines ne sont pas déconfites, Tony ne quittant par exemple jamais son sourire et sa gouaille, une sensation de mélancolie (présente dans le Canto Uno mais davantage lié à l’avènement d’épiphanies) se diffuse progressivement. Elle culmine lors d’un départ en soirée (l’une des plus belles séquences du premier opus, qui se concluait non pas en pleine fête, mais en une ellipse laissant deviner la fatigue, le lendemain à la plage), pour aller en boîte (celle surprésente dans l’Intermezzo). La scène n’a pas lieu dans les bars et les rues adjacentes, mais chez Amin (Shaïn Boumedine). Tout le monde est là, prêt à partir, et tandis que ce dernier résiste – il partira plus tard, avec Tony – les femmes s’emparent de la pièce, montent sur la table et se mettent à danser. En dépit de ce bricolage, le Canto Due est privé d’espace scénique, haut lieu de dépense et catalyseur de toutes les tensions, pourtant systématique chez Kechiche : nous sommes sortis de la boîte, celle qui se trouve désormais de l’autre côté du cadre. Ne reste dès lors que sa réminiscence, que l’on tente de ressusciter pour en rallumer quelques étincelles, quelques souffles de vie où chacun, et surtout chacune, peut prendre le pouvoir, se faire l’épicentre de l’attention.

Rouvrir pour quoi alors, puisque la scène principale (la boîte de nuit, la plage, le restaurant) a livré toutes ses « vérités », s’est vidée ? Pourquoi ce déjà-vu qui ne dupe plus personne ? Peut-être pour prêter l’oreille aux à-côtés, presque des imprévus de tournage, dans les marges de « l’action principale » et des représentations spectaculaires. Pendant l’unique sortie plage évoquée, Tony et Ophélie, que l’on n’a jamais vu avoir discussion si sérieuse, ni même interagir hors espace intime ou charnel (Canto Uno s’ouvrait sur leurs ébats), échangent autour de leur relation. Leur dialogue proche des autres serviettes, comme si se cacher n’en valait plus la peine, et dont le son paraît étouffé, ne donne pas le sentiment d’être le centre de la prise. Tony promet encore tout, de subvenir à l’enfant que porte Ophélie, de la protéger du parjure que constituerait la fin de ses fiançailles avec Clément – on se croirait dans La Fille du puisatier. Tancé par Ophélie, il finit par concéder qu’il serait prêt à aller voir Clément pour lui dire que celle-ci est amoureuse de lui. Mais elle le reprend, « Non, tu dois lui dire que tu m’aimes ». Tony, figure complètement absente à ses propres sentiments, ne peut envisager l’aventure amoureuse que sur le modèle d’une illusion, d’un packaging brillant, d’où le retour à la nouvelle force centrifuge qu’est Jessica – fin de partie pour lui. Il ne reste donc à Ophélie, sur laquelle plane le spectre de sa sœur mère-divorcée, qu’à avorter à Paris et se marier avec Clément (le marin cocu – pour reprendre encore César, « Tout le monde sait que c’est dans la marine qu’il y a le plus de cocus »), dans un trouble entre enfermement marital et romance calme et protectrice. La règle sociale surgit aussi brutalement qu’elle avait quitté le Canto Uno, donne sa dimension funèbre à ces caractères envoûtants et attendus, à des bouffonneries qui ne peuvent plus tromper la mort. Voir ce moment essentiel de la trilogie se jouer l’air de rien, loin de toute surchauffe et délesté de tout effet de manche, n’en rend que plus émouvant ce chant qui s’éteint.

Le Canto Due se retrouve coupé en deux. D’un côté les Patterson, dont la villa se situe loin du centre de Sète, de l’autre la bande d’amis et la famille d’Amin. Le non-épanouissement des marivaudages de ces derniers, non pas tant désœuvrés que réduits à leur essence, tient à ce décentrement forcé du côté d’un nouveau réservoir de fiction « bas de gamme ». Tout n’y est que caractérisation excessive : l’appétit de Jessica, la drague de Tony, l’américanité hollywoodienne de Jack. De fait, peu de personnages circulent d’un espace à l’autre, si ce n’est Tony, pour les livraisons de couscous, et Amin, pour une relecture de son scénario de science-fiction en vue de le faire produire. Si le premier se déplace sans problème, joue de ses charmes et se fond dans une nouvelle aventure adultérine, il en est autrement pour son cousin, qui, au fil des discussions scénaristiques, se retrouve quasi dépossédé de son projet, lâché entre les mains hollywoodiennes. 

L’impossibilité pour Amin d’habiter cette fiction (celle de la villa) résonne avec celle, plus large, à construire la sienne propre. D’un chant à un autre, il ne cesse de s’absenter à lui-même, retenu par la force gravitationnelle de la figure de Tony et de son rapport au féminin, jusqu’à ce que ce positionnement vire à l’impasse. S’il est enfin arraché, l’espace de quelques minutes, à sa dimension quasi virginale (un plan endormi aux côtés de Charlotte – aucun rapport à l’écran, seulement une rupture à la dérobée), Amin passe, concrètement, de la figure du voyeur (l’ouverture du Canto Uno) à celle d’acteur. Il n’est plus tenable de regarder Tony s’ébattre avec Jessica, de le voir répondre de ses actes un revolver pointé sur lui ; voilà Amin entraîné dans cette fiction, aussi ridicule soit-elle, se jetant sur Jack pour lui arracher son arme. De nouveau la contrainte du récit sur ses épaules, celui du valet accroché à son cousin bouffon, terrorisé cul nul et risible au bord de la piscine. Plonger en boucle dans des eaux qui ne sont pas les siennes, après avoir été le go-between entre Ophélie et Tony, à travers ce premier plan sous-marin : non pas celle mythologique et vitaliste des baignades méditerranéennes, mais celle « artificielle » de la piscine des Patterson. Sa difficulté à faire corps avec son désir n’en devient dès lors que plus cruelle pour Amin, transformé en personnage de feuilleton. Lui à la fois aveugle à la fiction lui tendant les bras – Céline (Lou Luttiau) qui, lors du départ en soirée, le tance jusqu’à lui voler un baiser, se livre sans misérabilisme ni dévoration – et captif de son amour idolâtre pour Ophélie – qui lui lance, consciente de tout, qu’il ne voudrait pas d’un enfant dont il n’est pas le père. « Il n’y a que le désir et puis la satiété », entend-on dans un extrait de Pour un soir (1934) de Jean Godard, visionné par Amin. Morale chevillée au corps du Canto Uno, rails sur lesquels est lancé le Canto Due avant de se fracasser sur les limites de son utopie, ce royaume du désir peu soucieux des contingences, des tenants et des aboutissants.

Mais la grande apparition du film, proprement sidérante tant elle est inattendue, c’est Clément (Robin Brodu), le fiancé d’Ophélie. Alors qu’Amin s’époumone dans les rues nocturnes de Sète, la chemise tâchée de sang, oubliant sans doute après qui ou quoi il court, une voix le reconnaît et l’alpague. Canto Due capte alors ce qui échappe à la boîte de nuit, à son utopie, n’entre pas dans la centrifugeuse de l’espace scénique. Clément, dont le prénom n’aura cessé de se glisser dans les dialogues des deux films, sonne alors tel un retour à l’ordre des choses qui guettait chaque film – en substance : « Quand Clément rentrera on se mariera ». Grand et costaud gaillard en tenue militaire, accompagné de son équipe en permission, visage marqué mais à l’affection sincère pour son vieil ami, Clément s’impose physiquement dans le cadre (taille, air plus âgé) et laisse à penser qu’il pourrait désosser n’importe qui, Tony le premier. Son apparition ramène à la parodie de marivaudage autour de la piscine : les Patterson, le film de SF, la série télé et les livraisons de couscous, amas de fictions précaire qui cachait mal ses limites et se serait effondré en la présence de Clément. Le grotesque du coup de revolver se mue en fatalité ; tout était joué d’avance, et Amin le vit à son corps défendant. Double tragédie qui se joue, celle venant de se dérouler, et celle possiblement à venir – sa redite. Geste hautement nihiliste mais que la fougue juvénile tentera toujours de contredire par sa course folle.

Lorsque toute l’édifice s’effondre, et qu’à l’hôpital Jessica et Tony sont interrogés par les flics, le second violemment – retour de la réalité (comme avec Clément), de la brutalité avec laquelle la police traite les Arabes –, le charme de l’art oratoire ne prend plus. Jessica n’a qu’un français informe et incohérent à offrir, tandis que Tony n’est plus en mesure d’embobiner personne. Dans La Graine et le mulet (2007), les fils de Slimane voulaient que leur père, qui n’avait plus rien à faire, à accomplir en France, rentre au bled. Il restait malgré tout, porté par les femmes autour de lui, en premier chef sa belle-fille interprétée par Hafsia Herzi, pour ouvrir un restaurant. Mais son corps, dans une interminable course finale autour de l’eau, allait jusqu’à chuter, incapable de prendre en charge toutes les tensions autour de lui – résolues par le chœur féminin qui se mettait à danser et à cuisiner. Voilà vers quoi court peut-être Amin, dans une séquence troublante de similitude, où le raccord semble impossible entre ces rues, jusque-là jamais arpentées, et l’espace Mektoub (les amis, la plage, etc.). Il s’élance, le regard tendu vers cette absence, tentative de réconciliation avec sa satiété autant que course vouée à l’échec.

Mektoub, My Love : Canto Due, un film d'Abdellatif Kechiche, avec Shaïn Boumedine, Jessica Pennington, Salim Kechiouche, Andre Jacobs, Ophélie Bau, Hafsia Herzi...

Scénario : Abdellatif Kechiche, Ghalya Lacroix (d'après La Blessure, la vraie de François Bégaudeau) / Image : Marco Graziaplena / Montage : Luc Seugé, Alex Goyard

Durée : 2h19.

Sortie française le 3 décembre 2025.