En octobre 2025, sur le plateau du Romesh Ranganathan Show, Jameela Jamil mentionne une « théorie du 2e écran » : « (…) c’est une directive donnée par les gros studios aux scénaristes : garder à l’esprit que les gens resteront sur leur téléphone pendant qu’ils regardent un film ou une série. (…) On simplifie délibérément les productions, ce qui mène à une société moins nuancée, moins intéressante et moins réfléchie ». Janvier 2026, en pleine promotion d’un thriller Netflix, Matt Damon révèle à Joe Rogan que la plateforme anticipe un public distrait en exigeant des scènes spectaculaires très tôt dans la narration et en incitant à ressasser les éléments de l’intrigue plusieurs fois dans les dialogues. Netflix tend à réfuter cette accusation, alors qu’à la même période d’autres exemples alimentent l’idée d’une écriture formatée par crainte de la concurrence de ce « 2e écran » qu’est le téléphone portable.

À la même période, Stranger Things sort sa 5e et ultime saison. C’est aussi la plus coûteuse. En 2016, le financement d’un épisode était plafonné à 6 millions de dollars. 10 ans plus tard, Netflix s’octroie 10 fois plus, soit un budget de saison de 480 millions de dollars. Les rumeurs Internet s’affolent : n’est-ce pas la plus grosse somme allouée par le groupe ? Aucune confirmation formelle, sinon une promotion gargantuesque. Les capitales européennes regorgent d’affiches. En Espagne, des illustrations sont incrustées sur les plaques d’égout.
Ce changement d’économie s’inscrit dans un virage global de Netflix. Aux débuts de Stranger Things, le groupe cherche à produire des projets « prestigieux », de genres et ambitions différentes, pour ouvrir son catalogue, et donc son public. Ils accompagnent d’abord de « grands cinéastes » sur leurs nouveaux films : Bong Joon-ho avec Okja (2017), Alfonso Cuarón avec Roma (2018), Martin Scorsese avec The Irishman (2019). Plusieurs choix artistiques de Stranger Things répondent à cette orientation : Winona Ryder réhabilitée, les codes d’un cinéma horrifique, une patte à la Spielberg et deux auteurs discrets (les « Duffer Brothers »). Cette politique du prestige est aujourd’hui délaissée, et d’une série modeste et très écrite, l’on passe à un chaos saisissant.
À l’approche de la dernière saison, j’ai revu Stranger Things dans l’ordre chronologique. Deux tendances m’ont sauté aux yeux : l’effacement progressif de Winona Ryder au profit de comédiens plus jeunes, devenus plus célèbres, donc plus rentables ; et la perte, à partir de la saison 4, de la tonalité piquante et cynique des dialogues, au profit d’un schéma plus classique, à la Harry Potter – les enfants qui combattent les monstres deviennent des adolescents qui combattent des traumatismes, et pourquoi pas l’angoisse de la mort.
Cette 5e saison souffre, cependant, d’un problème plus important. Chaque mouvement de l’intrigue est répété à voix haute par les personnages, deux, trois, quatre fois. Les événements s’enchaînent avec une incroyable mollesse. Quand les personnages sont en danger imminent, ils s’empêtrent dans des moments-émotion interminables pour « faire le point ». Prêt à se faire engloutir par une substance visqueuse, un couple décide de se séparer in extremis car, décidément, ils ne veulent pas la même vie. Avec la lourdeur de l’écriture, peu de fans ont d’ailleurs compris qu’il s’agissait là d’une rupture, les Duffer Brothers ayant dû préciser leurs intentions en interview. Chacun déambule en mode automatique, ayant perdu toute intention, toute personnalité, toute cohérence sociologique, dans cet univers aux formes fainéantes. Un personnage sort de deux ans de coma ? Son amie la plus proche lui dit à peine bonjour. La saison se termine sur une victoire pressée : parce qu’on ne peut pas l’oublier tout à fait, Winona Ryder décapite ce qu’il faut décapiter, et tout le monde rentre à la maison.
Où sont donc passés les 480 millions de dollars ? Comme tout gros tournage, on imagine le coût important des décors, de la location de matériel, de la régie. La communication, on l’a vu, n’a pas à rougir non plus. A-t-on oublié le scénario ? les effets spéciaux, particulièrement bâclés ? Quel montant a été aspiré par les salaires des comédiens ?
Face à un tel ratage, les réseaux sociaux s’emballent : il doit y avoir là une énigme, qu’il faut donc résoudre. La clé se trouve peut-être dans le récit de la série elle-même. Dans cette 5e saison, Vecna veut contrôler le monde pour le détruire. Et si nos personnages étaient aussi étranges, passifs, robotiques pour la simple raison que Vecna les contrôlait déjà ? Si le dernier épisode n’était qu’une vaste farce des Duffer Brothers, une surface semée d’indices qui cacherait un épisode surprise ? Un faux final heureux, occultant un vrai final secret avec Vecna en mastermind, génie du mal les contrôlant tous ?
Twitter, TikTok, Reddit : la théorie envahit les algorithmes, multipliant posts et edits[1] atteignant les millions de likes. Image par image, les fans ont décortiqué tous les éléments qui, mis bout à bout, créaient une grande incohérence, un ensemble dérangeant, en somme le faisceau d’indices révélant la grande supercherie.
Ces edits ne se contentent pas d’expliquer ; ils rejouent la série en empruntant sa musique inquiétante et en créant un montage rythmé, rebondissant. L’accumulation de détails les rendent tout à fait anxiogènes, comme pour confirmer leur évidence. Ici, le créateur du TikTok insère un plan du Truman Show pour comparer les escaliers, qui clôturent les deux œuvres, et bien sûr les antagonistes – Vecna est le réalisateur au contrôle sans limite. Ces edits empruntent ainsi à l’esthétique du conspirationnisme Internet.
Dans Stranger Things, les personnages sont inquiétés par un monde parallèle où évoluent Vecna et les monstres qu’il contrôle, l’Upside-Down. Littéralement, le Monde à l’envers. Les visuels de la série jouent de cet effet, créant des ponts entre les deux mondes en miroir et inversant le centre de la gravité. La dernière scène du dernier épisode, titré The Rightside-Up ou Le Monde à l’endroit, est ainsi le reflet du premier épisode de la première saison : le dernier plan s’attarde sur une porte que l’on trouvait déjà dans le plan d’ouverture de la série. Seulement, le bouton de cette porte est ici inversé, de l’autre côté… à l’envers. Un détail qui a achevé de faire adhérer les hésitants à la cause : les personnages se trouveraient encore dans l’Upside-Down.

Je vois plusieurs causes à la popularité de ces théories. En premier lieu – c’est, au fond, ce qui les explique toutes – les innombrables défauts scénaristiques de cette dernière saison, qui dénotent avec la construction chirurgicale des premières saisons. Ces erreurs, ces maladresses, ces oublis seraient trop nombreux pour ne pas être intentionnels. Pour un public qui les a vus grandir, il est absurde que ces personnages, forts de leurs combats, confrontés à une réalité horrifique qui a plus ou moins rebattu leurs privilèges, se transforment en ce qu’ils étaient censés détester, c’est-à-dire leurs parents, de bons citoyens états-uniens modèles, en un mot : ils se conforment. D’où le nom sous lequel toutes ces théories se sont finalement regroupées : le Conformity Gate.
C’est aussi une habitude des communautés de fans que de s’accrocher et de s’impliquer dans les franchises qu’ils aiment, à travers des fans fictions, des créations d’univers étendus, des groupes de discussion. Internet crée et favorise ces implications, avec des algorithmes toujours plus spécialisés, des rencontres à distance et une culture de l’enquête collective. Cela est d’autant plus vrai dans le monde de l’horreur, où sont cultivés creepypastas (légendes horrifiques d’Internet) et faux found footages aux strates d’interprétation multiples (voir le brillant This House has people in it et les analyses qui en furent tirées).
Une partie de la communauté fan de Stranger Things se reconnaît ainsi sous le terme « Byler », une contraction de Mike Wheeler et Will Byers, deux figures importantes de la série. Un faisceau d’indices est élaboré au fil des saisons autour de l’homosexualité de Will, et peu à peu se devinent ses sentiments pour son meilleur ami Mike. La saison 5 balaye cette approche progressive avec une séquence de coming-out forcé, largement critiquée, où l’on voit Will en larmes devant le reste des personnages, lesquels réagissent peu ou pas (pour changer). Le Mike de la saison 5 semble y regarder Will d’un autre œil, exaltant l’espoir des Bylers (les fans qui veulent voir Mike et Will finir ensemble, donc) et permettant in fine à Netflix de capitaliser sur cette attente. Mais il ne se passe rien. Dans le dernier épisode, l’état de flottement entre Mike et Will redescend, la tension se tait – exemple classique de queerbaiting, une technique consistant à gagner l’attention d’un public queer en sous-entendant une relation LGBT+ sans jamais la concrétiser. Croire en un final secret, un autre ultime épisode, c’est imaginer que Will et Mike pourraient se retrouver, ou simplement que leur amour est rendu impossible par le contrôle que Vecna exerce sur eux (et non plus par choix des Duffer Brothers et de Netflix de ne rien en faire).
Une autre condition de possibilité du Gate pourrait être l’organisation, désormais consciente et même calculée, d’une certaine attente marketing du public vis-à-vis des films et des séries états-uniennes. Le diptyque Barbie/Oppenheimer a dévoilé l’importance qu’accordent les studios à l’agitation sur les réseaux sociaux, peut-être autant qu’au produit lui-même. Et en effet, semaine après semaine, le phénomène prend de l’ampleur, et les fans se déchirent, avec comme nœud central la problématique de l’auctorialité de la série. Une propension à sacraliser et vénérer les auteurs poussait les uns à établir que l’existence même de telles théories alternatives allait contre l’œuvre des Duffer Brothers ; pour les autres, les Duffer Brothers ne pouvaient être à l’initiative de ce final incohérent et paresseux, ils cachaient quelque chose. Officiellement, Netflix n’a pas communiqué à ce sujet. Mais la plateforme a sobrement alimenté la rumeur, en postant des photos qui, sans surprise, ont été analysées comme des easters eggs[2]. En se taisant, Netflix a intégré le Conformity Gate à sa stratégie de communication et l’a laissé prospérer, sans doute comme un moyen de s’assurer que la saison 5 restait au cœur des discussions.
Bien sûr, la théorie du Conformity Gate s’est avérée fausse, et en lieu et place d’un épisode surprise, Netflix a sorti le 12 janvier un documentaire making-of de la saison 5, nommé ironiquement One Last Adventure et réalisé par Martina Radwan. Dès les 3 premières minutes, les Duffer Brothers avouent leurs tâtonnements : le scénario de l’épisode final n’était pas fini au début du tournage de la saison. Des enquêteurs Internet consciencieux sont allés jusqu’à scruter les onglets ouverts sur l’ordinateur de l’un des frères Duffer, visible dans l’une des séquences du documentaire, et croient y reconnaître un logo ChatGPT. Phrasé aseptisé, simplification des idées, binarisation du monde : des copier/coller d’IA auraient certes pu guider l’écriture. Peut-être faudrait-il dépasser cette supposition et interroger les éléments structurants du contexte de production portés à notre connaissance.
Les Duffer Brothers ont en effet participé aux récentes grèves à Hollywood, suite au refus des grands studios et des plateformes d’accorder un salaire et une durée d’emploi minimums aux scénaristes. Le 1er mai 2023, le syndicat des scénaristes Writers Guild of America (WGA) a voté l’appel à la grève à l’unanimité. Les consignes étaient de stopper toute activité pour entraîner l’interruption ou le retardement des productions audiovisuelles et cinématographiques. Précisément, ce même mois de mai 2023 devait voir la mise en production de la saison 5 de Stranger Things. Les Duffer Brothers ont explicité leur participation à la grève dans un premier tweet du 6 mai 2023. Puis, le 31 mai, ils se sont fendus de réponses moqueuses à Netflix France, qui prétendait que la production de la saison avait bel et bien commencé.


Se noue une bataille pour le rapport de force à un moment crucial du processus de fabrication, et des tensions ont pu jaillir entre Netflix et les Duffer Brothers. Qui sait alors ce qu’a imposé Netflix, ce à quoi ont renoncé les Duffer Brothers, la temporalité sur laquelle les décisions se sont prises… Hypothèses qui résonnent avec les faiblesses d’écriture et de mise en scène de la saison. Le 19 août 2025, le Hollywood Reporter dévoile la signature d’un contrat exclusif de 4 ans des frères Duffer avec la Paramount, concurrent direct de Netflix, pour l’après-Stranger Things.
La ligne directrice de Netflix semble aujourd’hui claire : sacrifier l’originalité au profit de la conformité narrative, quelles qu’en soient les conséquences esthétiques et politiques. En choisissant la répétition et l’approximation, le groupe formalise actuellement sa croyance en l’inattention, l’incapacité de concentration d’un public qu’il croit devancer. Le Conformity Gate en a dévoilé l’autre pendant : les générations ultra-connectées trouvent sur leurs écrans les ressources nécessaires pour s’intéresser autrement aux productions audiovisuelles. Un rapport ludique s’installe. Elles ne sont pas passives, elles veulent au contraire entrer en interaction avec le contenu. L’œuvre seule n’est pas suffisante : ce public demande les dessous, le contexte, il imagine un retournement réflexif qui rend lisible la manipulation des auteurs, en somme il tente d’avoir connaissance des conditions de création et de production.
Notre monde n’est pas condamné à devenir « moins nuancé, moins intéressant, moins réfléchi » comme l’analysait Jameela Jamil. Netflix soumet les communautés de fans à son formatage, mais il n’est pas seul à nous influencer, et la diversité, l’accessibilité et la politisation d’Internet agissent en contrepied. En retour du rouleau compresseur des industries culturelles, les internautes imposent leurs propres envies, leurs rêves et leurs besoins. Et là où les productions s’efforcent de tout clarifier, le public continue malgré tout d’y injecter de l’ambiguïté.
