
En 1970, le MLF rendait hommage à la femme du soldat inconnu pour soutenir une grève générale des femmes américaines qui manifestaient, entre autre, contre le « devoir conjugal ». Presque soixante ans plus tard, The Bride! prolonge à sa manière le célèbre slogan de l’action : il y a plus incomprise que le monstre incompris… sa fiancée ! On pourrait d’ailleurs s’amuser à traverser tout le film de Maggie Gyllenhaal avec les textes de l’album 77-78 d’Anne Sylvestre (« si vous le savez comment je m’appelle, vous me le direz, vous me le direz… »), et c’est assez paradoxal pour un film qui se réclame du contemporain de manière aussi tonitruante. La protagoniste (Jessie Buckley), traverse en effet les États-Unis des années 1930 à la recherche de son nom. C’est qu’il y a de quoi se perdre : Ida, possédée par le fantôme de Mary Shelley qui lui sert de guide (incarnée par la même actrice, comme dans The Bride of Frankenstein, 1935), provoque un scandale dans le bar où elle travaillait en tant qu’escort auprès de la pègre locale, avant d’être assassinée et ramenée à la vie pour distraire la solitude d’un « Frank » centenaire et cinéphile (Christian Bale) qui lui affirmera qu’elle s’appelle « Penelope Rogers ».
Ce vide par le trop-plein donne un nouveau sens très post-moderne, comme cela a pu être souligné[11][11] Voir la critique de Clément Colliaux pour Libération : « ”The Bride” passe des réfs aux cauchemars », 4 mars 2026., mais aussi ancré dans l’histoire des luttes féministes[22][22] Je remercie ici Élodie Tamayo pour son cours « Historiographies féministes du cinéma : les années 1970 » donné à l’ENS de Lyon en 2025 et sur lequel ce texte s’appuie beaucoup., au mythe de la créature de Frankenstein. Le personnage-puzzle ne l’est plus en vertu de la mégalomanie de son créateur qui « cherche à créer quelque chose de beau », comme le plaide Frank à la docteure Euphronius (Annette Benning) moquant un « fétichisme » du docteur Frankenstein, mais du sexisme vécu par toutes les femmes qui ont précédé ou entourent le personnage. Cette hantise passe dans l’expérience que fait la Fiancée de son propre corps, non pas découpé mais comme taché d’encre — en particulier sa langue –, secoué de relents gastriques à sa (re)naissance, traversé des logorrhées impromptues du fantôme de Shelley… À l’encontre d’un des aspects originaux de l’histoire de Frankenstein, The Bride! a tout de même le mérite de proposer une idée simple et fondamentale dans tout type de lutte pour l’émancipation : dans sa nature de remake comme dans les expériences féminines qu’il met en scène, il y a toujours un précédent. L’idée parcourt le film de deux façons.
La première est ce tourbillon de références culturelles (de Mary Shelley au slogan « Me too ! » crié à la fin). Il y a là quelque chose de l’entreprise chère à la deuxième vague féministe qui s’attachait à combler les lacunes de la mémoire et de l’historiographie féminine et féministe. Celle-ci était portée par des supports particulièrement fragiles et minorés, réappropriés dans le même temps pour le rapport particulier qu’ils instaurent à l’auctorialité et à l’histoire des formes : vidéo, tracts, écrits sous un faux nom — « Je publie sous C. Euphronius, c’est plus simple. », explique avec un sourire fermé la docteure Cornélia dans The Bride!). En s’époumonant comme il le fait, le film de Maggie Gyllenhaal dit l’urgence sans cesse renouvelée de ce travail et la façon dont il s’est actualisé au présent des réseaux sociaux dans le mouvement #MeToo, il y a bientôt 10 ans. Mais ce travail si important, The Bride! le fait par-dessus la jambe, non seulement en n’allant pas beaucoup plus loin que le name-dropping mais aussi en piochant dans quelques références déjà bankables. Mary Shelley, Ida Lupino, malgré toute leur importance artistique, sont des schtroumpfettes de longue date.
La seconde mise en commun de l’histoire de la Fiancée passe par le sexisme et les agressions qui touchent l’ensemble des personnages féminins de The Bride! de manière particulièrement récurrente, lourde, indigeste. Là encore, The Bride! capte une histoire de rythme, mais, semble-t-il, avec plus de succès. Cela lui permet de traduire, dans un cadre esthétique on ne peut plus sage, la spécificité temporelle du harcèlement et le cycle de la domination patriarcale qui vous laisse exténuée — ou frénétique. Surtout, la toile qu’il tisse entre les personnages féminins passe par-dessus le récit pour instaurer une sorte d’égalité assez rare dans le cinéma hollywoodien actuel : aucun personnage secondaire n’est laissé sur le bas-côté. De Greta (Jeannie Berlin), l’employée de maison de la docteure Euphronius, au policier que la Fiancée abat sans le vouloir au moment de sa diatribe, toutes (et tous) ont une histoire et une lutte personnelle, une intériorité, sont reconnu·es par la mise en scène comme des personnages à part entière et non plus seulement comme des silhouettes — cela passe par des plans un peu plus longs, des allusions dans les dialogues, un détail de maquillage… Ce n’est pas le moindre des raccommodages que The Bride! tente d’après le film de James Whale, où la femme-cobaye était une anonyme assassinée entre deux plans sur un ton presque comique.

The Bride! ne cesse ainsi de réaffirmer son intention de contrebalancer toutes les Èves de chair et de cinéma, façonnées pour le plaisir masculin, par la mémoire partagée des refus, de la colère et des œuvres de celles-ci, qui refont surface de manière plus ou moins explosive. Comme évoqué, la Fiancée elle-même est un fantôme vengeur revenu de The Bride of Frankenstein pour exiger le temps d’écran (ridicule en 1935) qui lui est dû. Si elle apparaît certes comme un auto-satisfecit un peu agaçant, il y a peut-être quelque chose d’ironique dans la boursouflure du teasing de Mary Shelley au début de The Bride!. Son ”vous-n’avez-encore-rien-vu” évoque l’iconisation de la Fiancée de Whale : si peu présente dans le film lui-même, la mise en avant de la Fiancée dans les éléments marketing du film (le titre et l’affiche) n’en avait pas moins fait une entité culte du cinéma de genre, presque plus sur un plan graphique, donc – avec la fameuse mèche blanche accentuée par The Bride! – qu’en tant que personnage de cinéma.
Mais des quelques minutes de présence à l’écran de la Fiancée d’origine, The Bride! tire, à mon sens, le vertige le plus intéressant du film de 1935 : la profonde asymétrie de regards entre les promis·es. Si Frank et la Fiancée souffrent tous deux de leur statut de monstre, lui ne cesse de se projeter et de projeter « Pretty Penny » dans le grand spectacle du monde, de vouloir s’y trouver une place toute neuve, inspirée des comédies musicales qu’il aime tant. La Fiancée, elle, lutte pour se défaire de la sienne. Les deux pieds dans le concret, elle remarque ce qui se passe dans la salle de cinéma lorsque tous les yeux, y compris ceux de son comparse, sont levés vers l’écran. Cet avantage optique, épistémologique, c’est aussi celui de Myrna (Pénélope Cruz), qui enquête pendant que son coéquipier occupe les shérifs locaux qui ne la prennent pas au sérieux.
Après une rixe, Frank s’agite, exhorte un peu pathétiquement la Fiancée à fuir pendant qu’il parera les coups : « I’ve been throught this before » dit-il. Un contre-champ en plan poitrine sur son interlocutrice qui le regarde, interdite, suffit à dire qu’elle non plus ne découvre pas cette violence. Le film est parcouru de regards similaires. L’incompréhension culmine dans la séquence du drive-in, où la Fiancée, les yeux baissés, songe à quitter son partenaire absorbé par l’écran qui les surplombe. À sa demande en mariage, un genou à terre, elle fera éclater toute la lassitude de cette asymétrie de regards : « Oh Frank… ne me connais-tu pas comme je te connais ? » Bien que très systématique (et par là caricatural), il y a là encore une forme de prolongation, d’étirement du film de Whale. Dans The Bride of Frankenstein, la fiancée naissait les yeux exorbités. Si le film avait longuement préparé le déchirement de ce rejet (pauvre monstre dont même une monstresse ne veut pas !), on peut, en particulier aujourd’hui, regarder par-delà le mystère féminin dissimulé dans ce regard de biche effarouchée. On assistait, en quelque sorte, à la naissance d’un point de vue[33][33] Voir un regard féministe sens où Émilie Notéris l’entend ici, les pupilles d’Elsa Lanchester/Bride of Frankenstein/Mary Shelley offrant alors la béance, la brèche nécessaire aux tentatives de relectures comme celle de The Bride!, ou à une opération critique collective. La fiancée elle-même devient un “personnage critique” – presque une idiote, au sens, cette fois, deleuzien du terme. : non pas un regard essentiellement féminin posé sur le monde, mais bien celui qui voit la violence patriarcale, et en écarquille les yeux de terreur.
Or, en 1935 comme en 2026, les deux films finissent tout de même par proposer une communion des amants monstrueux comme utopie possible. Le film de Whale n’en montrait rien, mais laissait rêver à un couple de freaks anti-sociaux qui fuyaient main dans la main l’incendie du laboratoire de Frankenstein et l’œil de la caméra. The Bride! se place quant à lui dans le sillage passionné de Bonnie & Clyde, Sailor & Lula et consorts, mais se prend les pieds dans le tapis. Car, dans Sailor & Lula (David Lynch, 1990), le rêve américain de la fuite en avant luttait déjà contre son destin de papier glacé. Le spleen qui en émanait était au cœur du film et interrogeait ce que devenaient les illusions et l’énergie juvénile des Amants de la nuit (Nicholas Ray, 1948) dans les États-Unis des années 1980. Dans The Bride !, une suite de plans hachés expédie la question de ce bonheur finalement très normé. Frank et la Fiancée s’aiment et font des trucs d’amant·es, comme aller au cinéma, se tatouer leur prénom sur la poitrine, rouler trop vite pour aller se marier aux chutes de Niagara, brûler la vie par les deux bouts… Et cet itinéraire suranné est le seul contrechamp désirable opposé premier degré à l’enfer poisseux de la société des années 1930. Hasard du calendrier, la trilogie Wives d’Anja Breien, ressortait juste après The Bride!. Ses trois personnages féminins, qui y faisaient la vie buissonnière, se lançaient dans des échappées bien plus imaginatives et subtiles, et ce dès 1975…
C’est au fond là où ses totalisations sexy mais sans nuance font plonger The Bride! : histoire de love oblige, la fin repose précisément sur le cycle dont le film avait d’abord montré la cruauté. Réanimés in extremis par la docteure Euphronius, ces Roméo et Juliette (comme les appelle Greta), auront une nouvelle vie devant eux pour refonder leur union et finalement étouffer le « I would prefer not to » répété à tue-tête par la Fiancée pour interrompre la série ses déboires[44][44] Avis aux Cavellien·nes : peut-on voir ici une comédie de remariage SF ?. Il y aura un monde pour les monstrueux Frank et la Fiancée, il s’améliore en bruit de fond, en épilogue – sans eux. La charge carnavalesque et jouissive du mouvement féministe déclenché par la Fiancée qui se rallie au cri « Brain Attack! » reprend d’ailleurs ce glamour de la lutte armée dont Une Bataille après l’autre (autre film Warner) avait montré quelques temps avant le déphasage avec le militantisme actuel.
La plaie reste donc ouverte et fait de cette clausule un mi-chemin entre une naïveté confondante (ils vivront heureux en paria, sauvés par le pouvoir de l’amour qui comme chacun sait est plus fort que la mort et le patriarcat), ou un terrifiant cynisme qui voit l’histoire se répéter, et Ida/Penny/La Fiancée condamnée pour toujours à aimer quelqu’un qui ne la comprend pas, voire s’en faire un protecteur par défaut. En somme, tout ce que le film a de faussement glamour semble ériger un indestructible plafond de verre entre la protagoniste amoureuse et le mouvement d’émancipation qu’elle suscite. Si The Bride! relaie certes la vivacité et la colère des luttes actuelles, le film oublie d’en interroger la dimension utopique, les modalités concrètes de relations modernes qu’elles travaillent dans tous leurs paradoxes. Occitane Lacurie avait déjà souligné à sa sortie l’impasse sexuelle du film Barbie (Warner encore). Cette impasse semble à la fois reconduite et inversée dans la destinée de cette nouvelle barbie bizarre[55][55] Le terme a notamment été réemployé pour désigner le personnage de Pauvre Créatures (Yorgos Lanthimos, 2023) et toute une nouvelle dynastie de personnages féminins vénères des majors. au visage barbouillé d’encre. Pour les femmes hétéro, point de salut ? La question, en tous cas, rend la Warner bien perplexe.
